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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le « Poilu », un violoncelle dans l’enfer de 14-18
#67 des Tendances

Le « Poilu », un violoncelle dans l’enfer de 14-18

 

Maurice Maréchal et le « Poilu » {PNG} Avec ses formes grossières et son bois de piètre qualité, il n’est pas très élégant, le « Poilu ». Et pour cause : ce violoncelle n’est pas sorti de l’atelier d’un luthier de renom, mais des mains de modestes menuisiers, compagnons d’arme du virtuose Maurice Maréchal durant la Grande guerre. Cet instrument, également surnommé « Le violoncelle des tranchées », est né à la fin du mois de juin 1915 dans le Pas-de-Calais. Une étonnante histoire de fraternité…

C’est en effet la fraternité, mais aussi le besoin de s’extraire par la musique du fracas des combats, qui ont conduit des compagnons d’armes de Maurice Maréchal à construire avec des moyens de fortune « Le violoncelle des tranchées ». Faute d’essences de lutherie soigneusement sélectionnées, c’est, dit-on, dans les bois de caisses de munitions allemandes et de morceaux de portes que les pièces de cet instrument hors du commun ont été extraites puis mises en forme par deux soldats du 274e Régiment d’Infanterie, Albert Plicque et Antoine Neyen.

Mobilisé à 22 ans, trois années après avoir décroché un 1er prix de violoncelle au prestigieux Conservatoire de Paris, Maurice Maréchal sera toujours affecté au front sur des lieux emblématiques des effroyables destructions occasionnées par ce conflit : les Eparges, Neuville-Saint-Vaast, Verdun, le Chemin des Dames. C’est à l’occasion d’une période de repos à Ourton dans le Pas-de-Calais que ses compagnons menuisiers lui font cet étonnant cadeau : un violoncelle façonné dans des bois de récupération, et cloué faute de serre-joints ! Seules deux petites pièces, envoyées par colis au musicien par sa mère, sortent d’un atelier de lutherie : le chevalet et le sillet.

Le 29 juin 1915, Maurice Maréchal note dans l’un des carnets où il tient son journal de guerre « Ai essayé le cello ce soir avec deux cordes seulement. Il sonne bien, il est juste. Que dire de cette impression extraordinaire que j’ai eue en jouant le "Clair de Lune" de Werther dans une cour de ferme derrière l’église, assis sur une pierre, quelques soldats debout en rond  ». Aussi étonnant que cela puisse être, ce violoncelle, qui produit « un son de viole de gambe », sonne bien, en effet. Et Maurice Maréchal en joue pour les soldats sur les théâtres de guerre où son régiment est envoyé. Pour rendre hommage à la musique à laquelle il doit tant. Mais également pour offrir un refuge intime à des combattants dont l’avenir est incertain quand s’abat le déluge de feu et d’acier. Tellement incertain qu’Albert Plicque et Antoine Neyen sont eux-mêmes tués au combat trois mois après avoir achevé la fabrication du « Poilu » !

Maurice Maréchal ne joue pas seulement pour les soldats sur son étonnant violoncelle, il interprète également, à leur demande, de la musique de chambre pour les généraux avec quelques amis musiciens dont le talentueux André Caplet lors des accalmies du conflit. Foch, Gouraud, Joffre, Mangin, Pétain ont ainsi pu entendre Maurice Maréchal. Sans doute ont-ils apprécié le son de ce surprenant « Poilu » car tous ont tenu à apposer leur signature sur la table d’harmonie de l’instrument. Conservé à Paris, ce violoncelle constitue l’une des pièces les plus émouvantes du musée de la Musique. Malheureusement, son état ne permet pas d’en jouer et par conséquent de se rendre compte de ses capacités à servir les partitions des grands compositeurs du répertoire. Qui plus est, sa valeur historique interdit de le restaurer. 

Précisément, comment sonnait ce « violoncelle des tranchées » ? La violoncelliste Emmanuelle Bertrand a voulu en avoir le cœur net. À sa demande, son luthier, le tourangeau Jean-Louis Prochasson, accepte de relever le défi d’une copie. En collant au plus près du travail des menuisiers du 274e RI – dont la sculpture au canif ! – sur des bois comparables à ceux du violoncelle de Maurice Maréchal, cet artisan a réalisé en 2011 une réplique du « Poilu ». L'instrument terminé, la violoncelliste s’est montrée stupéfaite par le son produit : « Cet instrument ne devrait pas sonner. C’est presque un miracle », a-t-elle dit avec émotion après avoir essayé ce « Poilu » flambant neuf.

Un sentiment si fort qu’il a conduit Emmanuelle Bertrand à monter puis à jouer, tantôt en compagnie de Christophe Malavoy, tantôt de Didier Sandre, un spectacle autour de l’étonnant destin de cet instrument de fortune. Intitulée « Le violoncelle de guerre », cette évocation – dont le sommet émotionnel a été atteint le 19 mai 2018 dans le cadre du Mémorial de Douaumont – alterne la lecture d’extraits des carnets de Maurice Maréchal et de pièces classiques interprétées sur le fac-similé du « Poilu ». 

Plus qu’une bonne manière faite avec les moyens du bord par ses compagnons d’arme à un grand violoncelliste, l’histoire du « Poilu » est symbolique de la puissance exercée par la musique sur les hommes. Dans les pires moments de la vie, elle reste un incomparable refuge.


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23 réactions à cet article    


  • Taverne Taverne 16 mai 11:45

    On dit que la musique adoucit les mœurs. Je crois plutôt qu’elle met en ordre le désordre des émotions.


    • keiser keiser 16 mai 12:05

      @Taverne

      Et oui, certains considèrent la pratique de la musique comme un exutoire. smiley


    • Taverne Taverne 16 mai 12:33

      @keiser

      Un critique avait qualifié Le Sacre du Printemps de « massacre du tympan ». Mais, s’il avait entendu certaines musiques hurlantes d’aujourd’hui, il se serait suicidé ou aurait fait le choix de devenir sourd.

      Sans doute ce critique (dont je valide l’excellent calembour) aurait-il eu la dent dure pour notre Maréchal du violoncelle. Il aurait, par exemple, loué son patriotisme au motif que, selon lui, les soldats se seraient jetés en masse sous le feu ennemi préférant le son de la mitraille et des obus aux notes péniblement arrachées à cet instrument de fortune. smiley


    • keiser keiser 16 mai 15:52

      @Taverne

      Là ... tu remontes au groupe des cinq, avec Rimski Korsakov des romantiques russes.
      Qui, en l’occurrence, enseigna la pédagogie musicale à Stravinsky.
      Stravinsky que les découvreurs du free-jazz admiraient.
      Mais c’est une autre histoire ...

      https://www.youtube.com/watch?v=elZ4g59Zqig


    • Germain de Colandon 16 mai 18:24

      @keiser : La moujik adoucit les morses.


    • Fergus Fergus 16 mai 18:46

      Bonsoir, Taverne

      « Je crois plutôt qu’elle met en ordre le désordre des émotions »

      Une jolie formule qui me semble assez juste.

      Quant à « adoucir les moeurs », tout le monde a en tête des oeuvres utilisées pour galvaniser les combattants. Et cela existe depuis la nuit des temps.


    • Fergus Fergus 16 mai 19:06

      @ Taverne

      A propos de la musique de Stravinsky, et notamment Le sacre du printemps ou L’oiseau de feu, pas mal d’amateurs de classique ne sont pas loin de partager l’opinion de ce critique. Ces gens-là oublient que ces oeuvres ont été écrites pour le ballet, ce qui les rend quelque peu déconcertantes en concert, si j’ose utiliser cette formule paradoxale.

      Personnellement, j’apprécie la musique de Stravinsky, mais je reconnais qu’à puissance égale, elle suscite plus d’émotions dans le cadre d’un ballet. 


    • gruni gruni 16 mai 14:59

      Bonjour Fergus

      Voilà une bien belle histoire de fraternité que je ne connaissais absolument pas. Ce qui démontre que même si les conditions de vie sont épouvantables, la musique peut aider à soulager un peu.


      • Fergus Fergus 16 mai 18:51

        Bonsoir, gruni

        « même si les conditions de vie sont épouvantables, la musique peut aider à soulager un peu »

        C’est vrai, même si l’on n’est pas forcément connaisseur en la matière. La musique permet une forme d’évasion  des dures conditions de guerre ou d’une détention  à nulle autre pareille.


      • Surya Surya 16 mai 15:53

        Bonjour Fergus,

        Je ne connaissais pas cette histoire très touchante. Je me suis pourtant rendue une fois à la Cité de la Musique, mais je ne me souviens pas d’avoir vu cet instrument. Il faudra que j’y retourne dès que possible.

        Une autre histoire très touchante en rapport avec la guerre et les instruments de musique, c’est celle des violons de la Shoah. Je suis sûre que vous en avez entendu parler. 

        https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/classique/les-violons-de-la-shoah-la-musique-contre-l-oubli_3303367.html

        Je sais bien que ça n’a rien à voir avec votre bel article, mais j’ai visité le Mémorial de la Shoah à Paris il y a quelques années. Je vous propose de lire, si vous avez le temps, un texte de mon blog, écrit en 2016 et racontant dans quelles conditions assez surprenantes ma visite s’est effectuée :

        http://suryalablogueuse.blogspot.com/2016/01/linconnu-du-17eme-arrondissement.html



        • Fergus Fergus 16 mai 19:00

          Bonsoir, Surya

          Merci pour votre commentaire.

          Le « Poilu » se trouve dans la même salle que l’octobasse, dans une vitrine située juste en face de ce spectaculaire instrument.

          Je connais l’histoire des « violons de l’oubli » et du luthier Amnon Weinstein qui a consacré beaucoup de temps et d’argent pour sauver ces instruments. Cette histoire touchante fait partie de mes projets d’articles sur la musique.

          Je vais sans faute aller lire votre lien sur cet « inconnu ».


        • Surya Surya 16 mai 19:07

          @Germain de Colandon
          Merci pour ces deux liens 

          @Fergus
          Ce sera, j’en suis certaine, un magnifique article. 


        • Fergus Fergus 16 mai 20:54

          @ Surya

          Je viens de lire votre très touchant texte sur l’inconnu du 17e arrondissement et les réflexions que cette rencontre, alliée à celle de l’adolescent du bus, a fait naître en vous.
          Je comprends d’autant mieux votre quête de témoignages que j’éprouve moi aussi la nécessité de rester lié par ce moyen à des événements monstrueux qui n’auraient jamais dû se produire dans une société civilisée mais qui, hélas ! se perpétuent en d’autres temps et d’autres lieux.
          A cet égard, les négations et l’ignorance des génocides sont, pour les familles de ceux qui les ont subis de terribles souffrances que notre sympathie est malheureusement impuissante à soulager. Mais au moins peut-on leur témoigner que les victimes de ces tragédies ne sont pas oubliées de tous.
          Le Musée de la Shoah est terriblement éprouvant. Mais le visiter tôt ou tard est une forme de devoir que chacun devrait s’imposer.
          Je n’ai jamais lu le livre d’Ida Grinspan. Grâce à vous, je m’engage à le lire prochainement.


        • Surya Surya 17 mai 14:10

          Bonjour Fergus,

          Un grand merci pour avoir pris le temps de lire mon texte sur le mémorial de la Shoah. J’ai hésité à l’époque à le proposer sur Agoravox, mais je me suis ravisée car j’ai eu peur que des trolls, des antisémites ou des révisionnistes (l’un n’allant évidemment pas sans l’autre) viennent dire des choses monstrueuses ou fassent de la provocation.

          Certains rescapés du régime des Khmers rouges que j’ai rencontrés ont aussi dû affronter les colibets et les discours négationnistes de gens qui non seulement n’étaient pas au Cambodge à l’époque, mais qui n’y ont de plus jamais mis les pieds. Ils se basent sur leur lecture des torchons écrits par des imbéciles pro KR, et sont assez stupides pour se laisser influencer.

          Vous lisez le livre d’Ida Grinspan, et moi je vais voir le violoncelle à la Villette dès que possible.  smiley


        • Fergus Fergus 17 mai 14:59

          Bonjour, Surya

          « j’ai eu peur que des trolls, des antisémites ou des révisionnistes (l’un n’allant évidemment pas sans l’autre) viennent dire des choses monstrueuses ou fassent de la provocation. »

          C’est malheureusement devenu l’une des plaies du web. Dommage que les modérateurs et les gestionnaires des sites ne soient pas plus sévères à l’égard de ces comportements !

          « Vous lisez le livre d’Ida Grinspan, et moi je vais voir le violoncelle à la Villette dès que possible »

          Nous échangerons nos impressions.

          Bien à vous.


        • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 mai 19:19

          Bonsoir Fergus. Belle histoire. Sinon la lutherie c’est mystérieux. J’ai une guitare de grande série payée pas trop cher il y a une quinzaine d’années. Des le début j’ai senti qu’elle allait sonner , elle donnait déjà de belles harmoniques , et qu’il fallait qu’elle soit jouée pour s’ouvrir et vieillir . Aujourd’hui après un changement de mécaniques plus précises elle chante. Bien des gars ayant des instruments plus prestigieux et ayant joués dessus veulent me la racheter...


          • Fergus Fergus 16 mai 19:40

            Bonsoir, Aita Pea Pea

            Je ne suis pas spécialiste de la question  et je n’ai malheureusement pas l’oreille assez précise  mais ce genre d’anecdote est en effet assez fréquemment rapporté par des gens du métier. J’imagine que vous attachez de ce fait un très grand attachement à cette guitare qui « chante » tout exprès pour vous.


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 mai 19:55

            @Fergus

            Elle est a deux mètres en vous écrivant. Toujours à portée de main.


          • Fergus Fergus 16 mai 20:22

            @ Aita Pea Pea

            Il ne faut jamais s’éloigner d’une amie fidèle !


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 mai 20:28

            @Fergus

            Exactement. Une mélodie qui me plait en regardant la téloche et elle est là , me demandant de participer...lol


          • Jean De Songy Jean De Songy 17 mai 08:12

            Du poilu à l’épilé gland remplacé, tout ça pour ça :

             

            Archipel boobalandais :
            800000 naissances / an dont 45% d’origine africaine (test drépanocytose)
            420000 envahisseurs / an
            (110 pseudos-réfugiés, 50 pseudos mineurs, 260 « légaux »)
            =>
            Glands remplacement de 2 colons pour 1 souchiot
            =>
            UE terre d’Islam et banlieue de l’Afrique avant 2 générations.

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