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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918

En ce jour de commémoration, les moins oublieux peuvent se permettre de rappeler combien le passé conditionne le futur. La guerre de 14-18 qui vit l’Europe se tirer une balle dans le pied sans raison tangible, insiste sur la lutte entre le mal et le bien (Marcel Papillon, simple soldat “Ce n’est pas une guerre qui se passe actuellement, c’est une extermination d’hommes.” / janvier 1915. 

De nombreux écrivains, des historiens tiennent depuis toujours à témoigner : Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Remarque, Giono, Duhamel... Pardon pour tous ceux que j’oublie mais la liste serait longue et il faudrait ajouter les BD, des tableaux, des dessins (de Dantoine notamment), et une filmographie des plus étoffées.

Serait-ce subjectif, à propos de l’oppression, traumatique, incompréhensible, infligée aux pauvres bougres réduits en chair à canon par une classe dirigeante, si ”Les sentiers de la gloire” (avec K. Douglas) durent attendre 18 ans avant de passer en France, si “ Un long dimanche de fiançailles” reprend ce que le nationalisme a d’ambigü et le militarisme de funeste, c’est à “Joyeux Noël” que je pense.

Louis Barthas, tonnelier de Peyriac-Minervois, en est arrivé, en effet, armé d’un “simple" certificat d’études primaires, (à faire honte à la Valaud-Belkacem des réformes lamentables, soit dit en passant), à transcrire son dégoût de la guerre sur des cahiers d’écolier. Et ce n’est qu’en 1978 que ces cahiers sortirent du grenier grâce à Rémy Cazals, professeur, et à l’éditeur Maspéro qui n”hésita pas à proposer un pavé apparemment invendable de plus de 500 pages ! 

 

 

Extraits du site http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=674

 

“ Une nuit cependant qu’il pleuvait à torrents l’eau envahit l’abri et descendit en cascade les marches des deux escaliers. Il fallut que sous l’averse quelques hommes se dévouassent pour aller établir un barrage que l’eau creva à trois ou quatre reprises et le restant de la nuit se passa à lutter contre l’inondation.

Le lendemain 10 décembre en maints endroits de la première ligne les soldats durent sortir des tranchées pour ne pas s’y noyer ; les Allemands furent contraints d’en faire de même et l’on eut alors ce singulier spectacle : deux armées ennemies face à face sans se tirer un coup de fusil.

La même communauté de souffrances rapproche les coeurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires. Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine.

Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent. des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard.

Ah ! si l’on avait parlé la même langue

Un jour un grand diable d’Allemand monta sur un monticule et fit un discours dont les Allemands seuls saisirent les paroles mais dont tout le monde comprit le sens, car il brisa sur un tronc d’arbre son fusil en deux tronçons dans un geste de colère. Des applaudissements éclatèrent de part et d’autre et L’Internationale retentit.

Ah ! que n’étiez-vous là, rois déments, généraux sanguinaires, ministres jusqu’au-boutistes, journalistes hurleurs de mort, patriotards de l’arrière, pour contempler ce sublime spectacle !

Mais il ne suffisait pas que les soldats refusassent de se battre, il fallait qu’ils se retournent vers les monstres qui les poussaient les uns contre les autres et les abattre comme des bêtes fauves. Pour ne pas l’avoir fait, combien de temps la tuerie allait-elle durer encore ?

Cependant nos grands chefs étaient en fureur. Qu’allait-il arriver grands Dieux si les soldats refusaient de s’entretuer ? Est-ce que la guerre allait donc si tôt finir ? Et nos artilleurs reçurent l’ordre de tirer sur tous les rassemblements qui leur seraient signalés et de faucher indifféremment Allemands et Français comme aux cirques antiques on abattait les bêtes féroces assez intelligentes pour refuser de s’égorger et se dévorer entre elles.

De plus, dès qu’on put établir tant bien que mal la tranchée de première ligne on interdit sous peine d’exécution immédiate de quitter la tranchée et on ordonna de cesser toute familiarité avec les Allemands.

C’était fini, il aurait fallu un second déluge universel pour arrêter la guerre, apaiser la rage et la folie sanguinaire des gouvernants.

Qui sait ! peut-être un jour sur ce coin de l’Artois on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient l’horreur de la guerre et qu’on obligeait à s’entretuer malgré leur volonté.

Cependant, en dépit d’ordres féroces, on continua surtout aux petits-postes à familiariser entre Français et Allemands ; à la 24ème compagnie le soldat Gontran, de Caunes-Minervois, rendait même visite à la tranchée boche.

Il avait fait la connaissance du capitaine allemand, bon père de famille qui lui demandait des nouvelles des siens et lui donnait toujours quelques cigarettes.

Quand Gontran prolongeait trop sa visite le capitaine le poussait hors de la tranchée en lui disant : « Allons, va-t’en maintenant ! »

Malheureusement pour Gontran, un jour qu’il revenait de la tranchée allemande il fut aperçu par un officier de sa compagnie et quel officier ! le lieutenant Grubois, « Gueule de Bois », qui lui dit : « Je vous y prends, vous serez fusillé demain. Qu’on arrête cet homme. »

Personne ne bougea, les hommes regardaient stupides cette scène. Gontran affolé par cette menace de l’officier escalada le talus de la tranchée en lui criant : « Béni mé querré » ("Viens me chercher), et en quelques enjambées il fut à la tranchée ennemie d’où il ne revint plus.

Le soir même un conseil de guerre composé des officiers supérieurs du régiment et présidé par le colonel se réunit à l’abri de notre commandant.

En cinq sec le soldat Gontran fut condamné par contumace à la peine de mort. [...] (pages 215-217)

 

 

 

Deuxième extrait :

" Cette haine je chercherai à l’inculquer à mes enfants, à mes amis, à mes proches. Je leur dirai que la Patrie, la Gloire, l’honneur militaire, les lauriers ne sont que de vains mots destinés à masquer ce que la guerre a d’effroyablement horrible, laid et cruel.

Pour maintenir le moral au cours de cette guerre, pour la justifier, on a menti cyniquement en disant qu’on luttait uniquement pour le triomphe du Droit et de la Justice, qu’on n’était guidés par aucune ambition, aucune convoitise coloniale ou intérêts financiers et commerciaux.

On a menti en nous disant qu’il fallait aller jusqu’au bout pour que ce soit la dernière des guerres. On a menti en disant que nous, les poilus, nous voulions la continuation de la guerre pour venger les morts, pour que nos sacrifices ne soient pas inutiles.

On a menti ... mais je renonce à écrire tous les mensonges sortis de la bouche ou sous la plume de nos gouvernants ou journalistes.

La victoire a fait tout oublier, tout absoudre ; il la fallait coûte que coûte à nos maîtres pour les sauver, et pour l’avoir ils auraient sacrifié toute la race, comme disait le général de Castelnau.

Et dans les villages on parle déjà d’élever des monuments de gloire, d’apothéose aux victimes de la grande tuerie, à ceux, disent les patriotards, qui « ont fait volontairement le sacrifice de leur vie », comme si les malheureux avaient pu choisir, faire différemment.

Je ne donnerai mon obole que si ces monuments symbolisaient une véhémente protestation contre la guerre, l’esprit de la guerre et non pour exalter, glorifier une telle mort afin d’inciter les générations futures à suivre l’exemple de ces martyrs malgré eux.

Ah ! si les morts de cette guerre pouvaient sortir de leur tombe, comme ils briseraient ces monuments d’hypocrite pitié, car ceux qui les y élèvent les ont sacrifiés sans pitié. Car qui a osé crier : « Assez de sang versé ! assez de morts ! assez de souffrances ! » ?

Qui a osé refuser son or, son argent, ses papiers, publiquement, aux emprunts de guerre, pour faire durer la guerre ?

Revenu au sein de ma famille après des années de cauchemar, je goûte la joie de vivre, de revivre plutôt. J’éprouve un bonheur attendri à des choses auxquelles, avant, je ne faisais nul cas : m’asseoir à mon foyer, à ma table, coucher dans mon lit, chassant le sommeil pour entendre le vent heurter les volets, lutter avec les grands platanes voisins, entendre la pluie frapper inoffensive aux carreaux, contempler une nuit étoilée, sereine, silencieuse ou, par une nuit sans lune, sombre, évoquer les nuits pareilles passées là-haut ...

Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J’ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine. » (pages 551-552, qui terminent le livre)

 

Source : Barthas Louis et CAZALS Rémy, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, La Découverte 2003 ; ce livre a connu quatre rééditions depuis 1978 : 1992, 1998, 2007.

 

Note : Après enquête, le lieutenant Grubois trop zélé fut puni des arrêts pour avoir effrayé le coupable et être cause de sa désertion ; on faillit traduire en conseil de guerre le caporal Escande de Citou et les soldats de son escouade pour ne pas avoir tiré sur leur camarade déserteur.

 

Dessins DANTOINE / La Guerre / La mémoire de 14-18 en Languedoc n° 11/ fédération Audoise des Oeuvres Laïques CARCASSONNE.

 


Moyenne des avis sur cet article :  4.33/5   (12 votes)




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22 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre M de Sourcessure 11 novembre 2015 10:04

    Excellent article, merci


    • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 10:10

      @M de Sourcessure
      merci pour ce qui relève surtout d’un boulot de scribouillard... Mais je vois que le sujet ne vous est pas étranger ! De ce pas, je vais voir et savoir !


    • Le p’tit Charles 11 novembre 2015 10:09

      Et que dire d’un pays qui fusille ses soldats..sinon qu’il est une dictature.. ?
      +++++


      • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 10:18

        Tout est dit, Le p’tit Charles. Merci de participer, toujours dans la même optique... 


      • Paul ORIOL 11 novembre 2015 10:46

        Bonjour,
        Ce livre a-t-il été publié en allemand ?
        A-t-on publié en français un livre équivalent écrit par un soldat allemand ?
        Paul


        • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 11:19

          Bonjour Paul ORIOL et merci de votre apport. 
          Pour les traductions, le livre est paru en néerlandais aux Pays-Bas (15000), en anglais (RU & USA), en espagnol mais pas en allemand à ma connaissance.
          Sinon le livre en allemand de Jünger, « Orages d’acier » est disponible en français.
           


        • CN46400 CN46400 11 novembre 2015 11:30

          @Jean-François Dedieu


          Et aussi « A l’ouest rien de nouveau » de Einrich Maria Remarque

           J’ai acquis récemment ce chef d’oeuvre, lu d’une traite, à recommander sans modération...

        • CN46400 CN46400 11 novembre 2015 11:34

          @CN46400


          Je parle évidemment de celui de Louis Barthas, E M Remarque n’est pas mal non plus mais c’est plutôt du Barbusse, un écrivain quoi.

        • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 11:42

          @CN46400
          d’accord surtout pour Barthas d’autant plus que je réalise que cette « haine » de la guerre s’attire toujours moqueries et injures. Les va-t-en-guerre nationalistes persistent à cataloguer de vrais patriotes chez les lâches !


        • bakerstreet bakerstreet 12 novembre 2015 18:04

          @CN46400
          Remarque a écrit un très bon bouquin, mais eut les pires ennuis en Allemagne ensuite, quand il traversa que l’homme n’avait pas participé aux combats. On dirait aujourd’hui que c’était un mauvais procès, mais à cette époque ça ne rigolait pas avec les souvenirs des poilus. Sans doute que le fait que le livre jugé « douteux », « pacifiste », « défaitisme », potentialisa le quiproquo. 

          Remarque avait en fait écrit d’abord ce livre à la troisième personne, mais son éditeur jugea plus pertinent, et surtout plus vendeur, qu’il endosse la personnalité du héros...
          Pourchassé plus tard par les nazis, il trouva refuge aux etats unis. Par contre pour se venger, les nazis, internèrent sa soeur, qui mourut ainsi, en camp de concentration.

        • jaja jaja 11 novembre 2015 12:40

          Merci pour cet article... Barthas un livre que j’ai lu à sa sortie et dont je relis régulièrement des extraits... Un chef d’oeuvre !


          • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 14:49

            De rien jaja ! Comment ne pas honorer ces hommes vrais et Jaurès à travers eux ! Et si le fond prime, les imparfaits du subjonctif du certificat d’études primaires d’un modeste tonnelier nous font réaliser l’abîme dans lequel l’État a plongé l’Éducation Nationale ! 


          • Hecetuye howahkan howahkan Hotah 11 novembre 2015 17:17

            Salut ..de jacques pauwells ci dessous..

            La Grande Guerre 14 -18, le résultat d’un incident à Sarajevo ? Pas du tout, selon l’historien Jacques Pauwels.
            Dans son livre « 14-18 La grande guerre des classes », il explique cette confrontation mondiale comme le résultat d’une guerre horizontale entre classes sociales. « Les gens de biens contre les gens de rien » ou bien comment, pendant les décennies de la Belle Epoque, les élites des deux côtés ont préparé cette revanche contre le peuple. Comment elles
            préféraient la guerre à la révolution qu’elles redoutaient tant.


            • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 11 novembre 2015 17:25

              @howahkan Hotah
              merci d"amener de l’eau au moulin !


            • CN46400 CN46400 11 novembre 2015 17:28

              @howahkan Hotah


              En fait un petit empire (l’Allemagne) voulait grandir au détriment des grands (France et GB) plus quelques babioles (ex Alsace Lorraine). Résultat : 10 millions de cadavres ont fertilisé la partie nord de notre joli hexagone

            • bakerstreet bakerstreet 12 novembre 2015 18:08

              @Jean-François Dedieu
              Des causes de la guerre de 14 il a été dit beaucoup de choses, le livre « les somnanbules », m’a paru très pertinent. 

              Les somnambules - Herodote.net
              C’était une guerre que personne ne voulait, mais dont tout le monde croyait avoir intéret à participer.

            • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 13 novembre 2015 07:11

              @bakerstreet
              Juste un sentiment à cru, une simple réflexion à haute voix...
              Ces « somnambules » sont plus qu’éveillés pour une analyse plus consensuelle que ce qu’en dit la fiche et qu’à première vue je suspecte.
              Comment peut-on exonérer « largement » l’Allemagne de sa responsabilité bien dans la continuité de ce qu’elle a tramé pour la guerre de 1870 ? Et si rien ne laissait prévoir l’effondrement de l’Autriche-Hongrie, pour quelles raisons les implosions simultanées des empires russe ottoman ne sont-elles pas évoquées ? André Larané (créateur d’Hérodote) semble sélectif dans une présentation par ailleurs excessive. Il parle de « coup de maître » alors que les thèses du livre ne sont pas des révélations ; il emploie pour le moins imprudemment (venant d’un « historien ») certaines expressions : « disculper très largement », « écrasante responsabilité des Serbes », coup de révolver de Sarajevo « difficilement évitable »).
              Par contre, l’évocation de l’affaire Caillaux paraît, elle, pertinente. Caillaux qui, si son épouse n’avait pas trucidé Calmette, aurait été Pt du Conseil avec Jaurès dans son gouvernement... plutôt qu’un Viviani laissant faire Poincaré... Sauf qu’avec des « SI »...
              Enfin, sans prendre position sur la thèse marxiste de l’écrasement des masses par le grand capital, n’oublions pas, pour la France, tendue vers « la ligne bleue des Vosges », l’espoir exacerbé de retrouver la Lorraine et l’Alsace, les provinces perdues... 
              « .../... L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles...c’est votre dernière leçon de français... » La dernière classe / Contes du Lundi 1873 / Alphonse Daudet.


            • bakerstreet bakerstreet 13 novembre 2015 11:40

              @Jean-François Dedieu
              Vous avez raison, ce livre n’a qu’un intérêt que dans le sens où l’on possède d’autres sources. Reste que si personne ne l’a voulait, tout le monde y avait un peu intérêt, et ce titre « les somnanbules », est bien choisi. Zweig, dans « le monde d’hier », parle bien de ce coup de tonnerre sur fond d’incrédulité que fut l’annonce de la guerre, pour une frange d’intellectuels, qui pensaient déjà l’idée d’Europe sur les rails...L’histoire est un peu apaisée, depuis tout cela, on peut regarder les choses un peu plus sereinement. Cette période est riche en contradictions, entre modernité et nationalisme. En France, quand vous regardez la littérature de l’époque, elle était toute autant va en guerre qu’en Allemagne, et ce, même dans la littérature pour enfants. En parallèle, il y eut les livres les plus éclairées de toute la littérature mondiale : Proust, Joyce, Musil, Kafka, Mann...Ce n’est que sous le feu croisé de plusieurs thèses, et œuvres qu’on peut se faire une toute petite idée circonstancielle, prise entre les positions de Jaurès, et celles de Barrès....Le fils d’Alphonse Daudet, Louis, en tout cas sera à la fois un antisémite et un va en guerre ; voilà ce qu’a pu donner une éducation chrétienne bercée sur le souvenir des provinces disparues...Elle aurait pu être évité, comme beaucoup de choses, mais elle s’est déroulée, pour notre malheur....Si Napoléon n’avait pas jeté les bases d’une Allemagne unifiée, l’histoire n’aurait pas non plus forcément abouti à Bismarck, et ce qui en suivi. Pour la littérature, rappelons aussi les premiers chapitres du voyage, de Céline, qui donnent une image très saisissante et moderne de l’absurdité de la guerre, et d’un front de planqués nationalistes, exhortant les autres, derrière les lignes, à se faire casser la gueule. Sans compter le livre de Lemaitre« Au revoir là haut », qui est une vraie réussite, surtout sur l’ambiance de l’immédiat après guerre.


            • bakerstreet bakerstreet 12 novembre 2015 17:55

              Bien votre article. J’ai lu ce livre il y a quelques années, un des meilleurs sur la guerre, écrit superbement d’ailleurs. Une préface de Mitterand, s’il vous plait....Pas du militarisme, de la gloriole, un jour après l’autre dans la banalité horrible, la guerre contre les rats, la pluie, les boches accessoirement, une bombe qui vous enterre, une autre qui vous déterre ! Ca lui est arrivé deux ou trois fois cette aventure à Barthas. Un type qui n’avait c’est vrai que le certif, comme on disait, mais faudrait dire plutôt « qu’avait le certif ! » entendu que bien peu de bacheliers seraient capable de réussir cet examen qu’on passait à 14 ans, pas plus de 10% des français faisant des études secondaires...

              Notre tonnelier passera au travers des balles, et retrouvera ses tonneaux. J’ai cherché sur le net, mais je n’ai pas trouvé cette vieille carte postale où l’on voit un tonnelier, dans la grande rue de Peyriac Minervois en 1920, c’était Louis Berthas, incognito, heureux comme Ulysse de retour à Ithaque....Dés le début du bouquin, la mobilisation, on sent dans les réflexions de cet homme, un syndicaliste, tout un recul intellectuel sur ce qui se passe, sur ce qu’il voit, et certains c’est sûr, ne sont pas très brillants, rêvant d’en découdre. 
              C’est comme ça les guerres, et même tous « les coups durs », comme disait mon père, un formidable accélérateur des passions, et un révélateur de ce qu’un homme a dans le ventre, comme un tonneau qu’on éventre justement...Dans le minervois, y a des bons vins, de jolis villages, et des monuments aux morts, comme partout en France. C’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant, je pense à tous ces pauvres gars, ce qu’ils auraient pu faire. La guerre de 14 m’a toujours hanté, peut être à cause des souvenirs de mon grand père, qu’avait vu trois fois son cheval tué sous lui. Que sait on de ce qui fait les souvenirs de la vie, quand ils sont composés aussi de la mémoire des autres ?

              • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 13 novembre 2015 07:18

                @bakerstreet
                Si c’est dommage pour cette carte postale perdue de 1920, comment ne pas vous remercier pour le supplément d’âme qui prend corps au fil de vos lignes : l’évocation de votre père éclairant le mien pourtant si présent, du Minervois, terre authentique de mon « vieux copain » Luc, vigneron http://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2015_05_01_archive.html
                Et les monuments aux morts des villages... Souvent plus de noms gravés dans la pierre que de vivants restés au pays...
                « C’est plus fort que moi... » écrivez-vous et je ne peux que partager, à en pleurer même parfois. Vous ajoutez que cette guerre vous hante... Que nous soyons en prise directe y est pour beaucoup : votre grand-père qui en a réchappé, les deux miens, dans des camps opposés (Verdun, Balkans). Et si cet été nous étions trois générations à fouler l’Hartmannswillerkopf pour l’oncle Pierre de papa, je viens d’apprendre qu’un autre grand-oncle de Bohême a sa part, en tant que légionnaire, dans l’émergence de la Tchécoslovaquie indépendante (d’où mon manque d’objectivité avec le « rien qui ne pouvait laisser prévoir l’effondrement de l’Autriche-Hongrie »)
                A propos de votre conclusion enlevée qui, telle un sujet de dissert, attise nos réflexions, sommes-nous en droit de penser que le fait d‘entretenir le souvenir constitue une des différences entre nous et nos aïeux, qui, peut-être par fatalisme et modestie, ne tenaient pas en général à revenir sur un vécu dévalorisé par rapport au destin collectif ? Et, conjugué au traumatisme dû à la seconde guerre mondiale, cela peut-il expliquer mon indifférence totale (les instits et les profs ne m’en ont rien dit... ou étais-je complètement ailleurs (années 50-60) ?) et le côté compassé et convenu des cérémonies au monument.
                Il en a fallu du temps pour accepter les sculptures pacifistes sur l’horreur de la guerre, pour faire la part du nationalisme et du patriotisme... Entre nous, s’il me faut absolument aller voir à Peyriac le monument érigé à Louis Barthas (simple soldat et soulagé de n’être plus caporal...), je reste bouleversé par celui de Pézenas, le Poilu du square à son nom, appuyé sur sa canne, pour ne l’avoir jamais vu tout en étant toujours passé à quelques mètres, souvent quatre fois par jour ! 
                Merci encore d’entretenir cette émotion que nous devons absolument transmettre !


              • bakerstreet bakerstreet 13 novembre 2015 12:05

                @Jean-François Dedieu
                Les rallonges que vous tirez avec brio et avec beaucoup d’émotions, en suscitent autant chez moi. Le temps est étrange. Alors que la seconde guerre mondiale me semblait si loin quand j’étais gosse, alors qu’elle n’était qu’à une encablure de 20 ans à peine, la guerre de 14 me semble maintenant toute proche. Pas si étonnant que cela évidemment, car nous vieillissons et tout devient très relatif, et une décennie n’a plus le même sens ; mais parallèlement, la société a fait aussi tout un retour sur ces deux guerres, qui n’en furent presque qu’une seule . Ce sont trois ou quatre générations de gueules cassées, qui se sont suivies, réinstallant des boiteries, toute une culture de la honte, de la violence et du secret. Je suis retourné dans le nord l’an passé, à la faveur des vacances. Ces terres cassées portent toujours la trace des combats. La première fois que je m’y suis rendu, c’était à la faveur si l’on peut dire, de mon service militaire. Faire une marche de 100 kilomètres qui passait entre autres par le chemin des dames et plusieurs lieux de combats avaient été pour moi une drôle d’expérience, un peu hallucinée, dans cet étrange parcours touristique sur les lieux où s’était battu mon grand père. Parfois je l’imaginais. C’était Novembre, il pleuvait, nous étions crevé, traînant notre bardât. Pour finir, nous avons fini au matin exténués dans la visite d’un mémorial où un ancien poilu unijambiste nous avait fait la visite d’une sorte de musée de la désintégration et de l’horreur. Jamais, une visite de musée « en live » ne me fit autant d’effet.


              • CN46400 CN46400 15 novembre 2015 17:13

                @bakerstreet


                « cet examen qu’on passait à 14 ans »

                Etes vous sûr de cela ? Mon père l’a passé à 11 ans (1911)....Je dispose de « son » livre de classe qui servait pour toutes les matières. Un bien curieux voyage dans toutes les provinces françaises

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