C’est extraordinaire tout ce qui peut être dit sur la ville ! Quelle passion, quelle déchaînement !!
Et moi qui suis urbaniste, cela me réjouit fort. Au moins, mon sujet d’étude intéresse la vie des gens ! Même au point qu’ils en disent de nombreuses bêtises. Ou des absurdités sans fond.
Je vais préciser tout de suite (ça semble être un Ausweis indispensable sur ce forum) qu’en tant qu’urbaniste, j’ai lu, étudié, contemplé et même vécu dans du Corbu. Je SAIS ce que c’est, j’ai eu largement l’occasion de connaître, et, disons-le franchement : d’ABHORRER Le Corbusier.
Je ne juge pas son oeuvre architecturale, qui est ce qu’on veut bien en penser. On peut aimer, ou pas. Mais, comme urbaniste, laissez-moi vous dire que Le Corbusier fut (et continue d’être) le pire cataclysme que la France ait subi de toute son histoire urbaine.
La première chose fut qu’il se prit pour Dieu. Ça ne s’invente pas : lisez ses oeuvres, avoir un orgueil et une suffisance pareille, c’est aberrant. Quand on sait (et j’en sais quelque chose) que l’urbanisme est par excellence la science du dialogue, du compromis, de la négociation, de la réunion, de la discussion, on ne commence pas pas asséner 300 pages de prétendues vérités implacables. (« Il est évident... » « C’est une nécessité mathématique... » « L’homme est ainsi conçu qu’il ne peut vivre que dans... » « Les 3 seules activités de l’homme sont... »)
La seconde chose : il était résolument, absolument, totalement, mégalomane. Il ne rêvait que de projets pharaoniques, qui était fort heureusement si chers que personne n’a jamais envisagé de les réaliser. À l’exception peut-être d’Albert Speer . . .
La troisième (mais j’y reviendrais) : il était persuadé que l’Urbanisme (avec un « U » majuscule) résoudrait l’intégralité des problèmes de la société.
2 exemples des idées de Corbu :
* Celui, cité par l’auteur de cet article : raser l’intégralité de la rive droite à Paris pour reloger toute la population dans 14 tours de plus de 500 mètres de haut, et en transformant la rue de Réaumur en autoroute, sans échangeur, soit dit en passant. * La « ville nouvelle » : Un peu le même genre, créer une ville nouvelle de 3 millions d’habitants dans une dizaine de tours. Le petit détail amusant, c’est l’aéroport en centre-ville, sur une dalle entre les tours. Même à Hong-Kong, du temps où Kai Tak était actif, ce n’était pas ça.
Soit dit en passant, l’auteur fait une erreur en attribuant le quartier de La Grande Borne à Corbu (Ce quartier de Grigny est l’oeuvre d’Émile Aillaud). Il est STRICTEMENT impossible que Le Corbusier ait conçu ou même imaginé ce quartier. Pour une bonne et simple raison : il ne connaissait en urbanisme QUE la ligne droite. Pour mémoire, le quartier de La Grande Borne ressemble vu du ciel à un plat de nouilles. Ce qui n’a d’ailleurs pas favorisé plus que la ligne droite sa réussite.
Pour répondre à un contradicteur de l’auteur : NON, la ligne droite qui a guidé la construction de Sarcelles, Massy et de tant d’autres « grands ensembles » dans les années 1950 et 1960 n’est pas une nécessité du « chemin de grue ». Du moins pas seulement. C’est une volonté déterminée inspirée par Le Corbusier. Hygiénisme, perspectives, rectitude mathématique . . . qu’on lui donne les raisons qu’on veut, c’est un choix déterminé dés avant la Guerre (et donc avant la reconstruction).
Une brève parenthèse ici pour appuyer l’auteur sur un point : qu’on le sache une fois pour toutes, les Grands Boulevards n’ont PAS été conçus pour mater les révolutions !!! On ne les a pas conçus larges et rectilignes pour charger et mitrailler les foules.
Je voudrais préciser quelque chose : Haussmann n’est pas l’instigateur de la transformation de Paris. Le véritable instigateur, c’est Napoléon III. Et pourquoi ? Parce qu’il voulait que la ville crasseuse et labyrinthique qui était sa capitale devienne aussi belle que Londres, qu’il avait visitée.
Haussmann ne fut que le réalisateur de ce plan. Or, la première préoccupation était hygiénique : refaire les égouts et les calquer sur le réseau des rues. Cela a tellement bien réussi que les égouts de Paris sont (1) les plus efficaces du monde (2) visités par d’innombrables touristes. La preuve que ce fut l’oeuvre principale de Napoléon III ? Victor Hugo lui-même, grand pourfendeur de « Napoléon le Petit », reconnaît son rôle essentiel dans cette oeuvre (Les Misérables, livre sur « Les égouts »).
Par ailleurs, il est faux de dire que l’habitat dit « haussmannien » est la cause de la ségrégation géographique dans Paris. Les pauvres n’ont pas « émigré en banlieue » parce que l’habitat était devenu trop cher. Cette réaction est anachronique, elle se fonde sur un raisonnement absurde : on plaque les conditions du marché immobilier ACTUEL sur la situation du XIX° siècle. Rappelons le contexte : TOUTE famille bourgeoise de l’époque avait un(e) (ou des) domestique(s). Ce qui faisait environ 1 million de personnes en France, dont un grand nombre à Paris. Où logeaient ces gouvernantes, ces maîtres d’hôtels, et surtout ces innombrables « bonnes » ? D’où vient, à votre avis, le terme « chambre de bonne » ?
Bien. Donc, au XIX° siècle, la ségrégation n’était pas horizontale, mais verticale : les gens simples en haut, les plus riches en bas (puisque l’ascenseur n’existait pas, ou était très peu répandu.) Donc, pas de ségrégation géographique. Il y avait une vraie MIXITÉ SOCIALE.
La création de banlieues « rouges » populaires (regardez les statistiques ! C’est fait pour ça, le site de l’INSEE) date de l’entre-deux-guerres. Elle s’est faite de manière plus ou moins ordonnée, voire un peu anarchique (voir Arcueil-Cachan, Le Perreux-sur-Marne ou certains quartiers du 3° arrondissement à Lyon). C’est en réaction à cette anarchie que Corbu a préconisé la droite ligne. (Et nous revenons après cette longue parenthèse au coeur du sujet).
Pour Corbu, la seule ville bonne, c’était la ville à la campagne. La France a suivi. 9 villes nouvelles. Sur les 9, 2 sont des échecs absolus (Val-de-Reuil et Plan-de-Campagne), 2 des semis-échecs (L’Isle-d’Abeau et Sénart), en tout cas pas des « villes ». Et sur les 5 restantes, une est marquée (Évry) par des violences régulières. Il ne reste que Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée et Villeneuve-d’Ascq pour relever le niveau.
La ville à la campagne est un concept qui ne peut qu’échouer. D’abord pour des raisons financières : créer une ville coûte incroyablement cher. Pour les 5 villes nouvelles franciliennes, une année entière de budget de la France. Ensuite parce que créer une ville (ou « créer de l’urbain », comme on aime dire dans certains cours d’urbanisme) est un processus long, qui dure sur des centaines d’années. Pour n’avoir pas compris cela, on a bâti Brasilia. Et aujourd’hui, si Brasilia est enfin devenue un peu vivante, c’est qu’elle est elle-même devenue banlieue de ses propres satellites.
Bien... venons-en à ce que certains appellent de leur voeux : reconstruire la banlieue pour changer la vie de ses habitants. La première qualité qu’on demande aujourd’hui à un urbaniste (et qu’on lui enseigne), c’est l’humilité. Croire qu’on peut tout résoudre en changeant le cadre de vie, c’est une utopie. La seconde qualité qu’on lui demande, c’est l’anticipation. Croire qu’on ne peut pas pourrir totalement la vie des gens en leur créant un cadre de vie exécrable, c’est se bercer d’illusions.
Enclair : l’urbaniste ne PEUT pas améliorer la vie des gens. Il peut par contre la leur gâcher complètement. C’est ingrat ? Peut-être, mais j’aime ce boulot. Un exemple, toujours iré de l’oeuvre urbanistique de ce même Le Corbusier dont on parle sans arrêt : les 4 « Cités radieuses » (et non pas « cité de la joie », comme c’est marqué plus haut dans le forum ! On n’est pas à Calcutta !!) : eh oui, il y en a eu 4, rien qu’en France (plus au moins 2 en Allemagne, et je ne suis pas au courant pour les autres). Marseille : semi-réussite, parce qu’il y a eu tromperie : les appartements, au départ loués, ont été ensuite revendus en copropriété. Rezé, près de Nantes : semi-réussite (mais au moins 2 réhabilitations en 50 ans) Lorraine et Firminy (Saint-Étienne) : 2 échecs absolus.
Loin de moi l’idée de vouloir opposer Corbu et Haussmann. Mais tout de même, je n’ai JAMAIS entendu parler d’un immeuble haussmannien dans lequel PERSONNE ne voudrait plus habiter. Il est impossible d’opposer Haussmann à Le Corbusier : tout simplement, ils ne se situent pas sur le même plan : l’un était politicien (préfet de Paris), agissait sur ordre de Napoléon et visait des prétentions hygiénistes et esthétiques. Il est nécessaire de rappeler que le terme « urbanisme » est anachronique pour le Second Empire, car on parlait à l’époque d’« embellissement ». L’autre était architecte (et n’aurait jamais dû quitter ce domaine), n’obéissait à personne, volait effrontément les idées d’autrui (il a intégralement volé les idées de la Charte d’Athènes pour les reprendre à son compte) et n’a jamais réalisé d’opération urbaine cohérente.
Pour autant, faut-il un « Haussmann » en banlieue ? Je ne crois pas que Haussmann serait un bon négociateur. Comme l’a souligné quelqu’un dans le débat (à mon immense regret, l’« empoignage » serait un meilleur terme pour décrire cette déplorable prise de bec), et comme le fait beaucoup mieux remarquer Émile Zola dans « Le Bonheur des Dames », Haussmann, en tant que préfet de Paris, était un piètre négociateur, et plutôt un décideur.
« Banlieues : on a besoin d’un baron Haussmann plus que d’une armada de sociologues ou de psychologues » ? C’est moi qui rajoute le point d’interrogation. Ce titre me paraît très dangereux, à l’heure de la concertation et de l’enquête publique. Comment le baron Haussmann pourrait-il comprendre un dixième de la réalité si changeante, aux si multiples formes, de la banlieue, ou même d’un seul grand ensemble ? Et comment croyez-vous que ça marche ? Croyez-vous que nous, les urbanistes, sommes des génies universels capables de tout comprendre, de touit expliquer, de tout synthétiser dans « LE » quartier parfait, répondant aux attentes de TOUS ses habitants ?
Chacun exprime ici ses opinions, qui ne sont et ne peuvent être QUE des opinions personnelles, sur de multiples quartiers. Mais nous serions même plus des êtres humains si nous étions forcés d’aimer ou de détester tel ou tel quartier. Et je ne vaudrais pas plus que Le Corbusier (c’est-à-dire RIEN, du moins en tant qu’urbaniste) si je pensais que (1) il y a un type de quartier que tout le monde peut aimer (2) si un quartier a marché ici, il marchera là.
Donc, vive la diversité ! Personnellement, je vais vous avouer que j’aime beaucoup Villeurbanne (le quartier des Gratte-Ciels, dont on parle plus haut), La Défense (immensément décriée), mais pas du tout Antigone à Montpellier. Et je serais le dernier des abrutis si je vous forçais à penser la même chose, ou si je voulais systématiquement construire ces quartiers que j’aime partout. Oui, j’aime Lyon, Shanghai, Chongqing, Liverpool. Mais d’autres détestent. Et alors ? Le goût peut se commander par mathématiques interposées ?
Alors, Haussmann en banlieue, non, mille fois NON !!!! Et « une armada de sociologues ou de psychologues » ? Certes, ce n’est pas suffisant. Mais c’est important aussi. Commetn comprendre, sinon ? Et si on arrêtait de penser à la place des habitants des grands ensembles ? EUX savent mieux que nous, mieux que Haussmann, mieux que les psychologues et sociologues, infiniment mieux que Corbu, et même mieux que Demian West, ce qu’il faut pour leur quartier.
A bon entendeur, salut.
Nicolas Proix
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