J’ai rarement lu un article aussi détaché de la réalité que celui-ci. L’auteur a-t-il seulement été dans des classes pour voir comment elles fonctionnent ? Qu’a t-il lu pour débiter autant d’inepties ?
« En effet, l’école de la République a beaucoup changé, et pas en bien, la mission d’enseigner est devenu souvent impossible. »
C’est faux, l’école a peu changé. Beaucoup moins vite que la société en tous cas. Vous devriez lire François Dubet. Elle ne s’est pas adapté, c’est bien le drame, à la massification de l’enseignement. Elle ne s’est pas démocratisée faute de moyens (ils ont été mis là où il ne fallait pas) et de volonté politique.
« La gestion des élèves et des professeurs se fait maintenant à la façon du marché, dans une vision managériale de l’école. »
Oui effectivement, c’est ce que nous prépare Darcos. Les évaluations bilans, les EPEPS, les structures privées de remplacement en sont le prémisse. Mais on en est pas là. La culture enseignante est aux antipodes de la culture managériale (sans aucun jugement ). Accuser les experts des sciences de l’éducation (vous pensez à Meirieu ?) est un contre sens total. Lisez donc Meyrieu avant de balancer des contrevérités.
« Tout ce que l’on nommait les œuvres classiques ou modernes, jugées trop élitistes, fut retiré des programmes. »
C’est faux. Du moins à l’école primaire. Les œuvres de littérature sont au programme. Mais elles ne sont plus au centre des désastreux programmes 2008.
« Le pédagogisme a vicié deux générations en supprimant la transmission de la culture républicaine de l’école, et en tentant de « fabriquer » un homme nouveau, modulable mais ignorant et diplômé, »
Mais d’où vous viennent tous ces fantasmes ? La critique du pédagogisme à l’école est à mon avis un vaste écran de fumée. Où sont-ils ces « démagogues » , ces « spontanéïstes », ces « jeunistes » ? Existent-ils vraiment de nos jours ? Des dérives existent certainement mais je ne connais dans le pire des cas que des profs usés, dépassés qui ne savent plus quoi inventer pour tenir leur classe. L’immense majorité a depuis longtemps enterrés les utopies soixante-huitardes. Et c’est heureux. Mais la critique contre les « dérives de l’innovation ( ? ? ?) » sont à mes yeux la porte ouverte à des interprétations ouvertement réactionnaires. Je perçois ici et là un amalgame entre les méthodes actives (où l’enfant travaille vraiment !) et les pédagogies du « divertissement » tant décriées où la spontanéité de l’enfant est reine. Où sont-elles ces « méthodes » démagogiques ? Ma question n’est pas faussement naïve. Je n’ai pas l’impression de vivre sur la même planète que l’auteur quand il prétend qu’elles sont au centre du système. Nous sommes dans un monde où l’accès et la gestion des savoirs se posent plus que leur simple accumulation. Outre la problématique de l’accès aux savoirs, ici se pose la question cruciale de la culture scolaire à transmettre. Luc Ferry répond très simplement que l’école a vocation à transmettre un patrimoine, une certaine tradition. Je ne suis pas tout à fait d’accord : l’école a vocation à transmettre une culture commune. Ce n’est pas la même chose. Et cette culture commune est bien ce qui pose problème aujourd’hui. Il y a deux écueils : le plus petit dénominateur commun ou « jeunisme » mais aussi une certaine tradition élitiste qui exclut une bonne partie des élèves.
Allons à l’essentiel : la formule « l’élève aux centre du système éducatif » (Programmes 1989) a été très mal interprétée et ne doit pas être comprise comme l’aboutissement d’une soi-disant pensée libertaire post 68. Elle a quand même eu le mérite de décentrer un peu les enseignants d’un système qui n’a pas vocation (sauf à l’université) à servir la cause de leur très noble et irremplaçable discipline. Ces derniers ont une mission d’instruction ET d’éducation vis à vis de l’élève. Les deux sont indissociables. Il faut clairement marteler cette double mission dans les IUFMs. Il ne faut plus que des profs sortent de formation en pensant qu’ils vont se contenter d’enseigner leur matière. Gare aux désillusions ! Cette formule est pour moi un rappel au bon sens : on doit prendre l’élève tel qu’il est (avec ses difficultés) si on veut espérer qu’il s’élève, qu’« il devienne autre » et non le prendre tel qu’on aimerait qu’il soit. On me répondra que c’est extraordinairement difficile dans le collège actuel. C’est vrai et c’est pour ça que je suis partisan d’une vrai réforme structurelle du collège unique. Je ne peux entrer dans le détail ici mais je renvoie aux excellentes propositions de Marie Danièle Pierrelée (Principale de Collège et auteur de « Pourquoi vos enfants s’ennuient en classe »). Mais pour Darcos, contre toute évidence, c’est le maillon fort du système. Certains proposent de mettre au centre du système éducatif la relation entre l’élève et le savoir. Mais dans ce cas, le rôle de transmission qui est traditionnellement celui des maîtres ne peut suffire. Il faut construire dès le plus jeune âge un rapport sain au savoir seul garant d’une véritable réussite scolaire (voir les travaux de Bernard Charlot). Les attitudes de « faire semblant » sont à mon sens beaucoup plus responsable de l’illettrisme à l’école primaire que la polémique autour des méthodes ou du nombre d’heures passées à lire ou à écrire. Au collège et au lycée, disons le franchement, ce « faire semblant » me semble être la règle chez les élèves qui sont dans la norme mais en difficulté. La lecture de « Savoir et Banlieue » de Bernard Charlot est très éclairante à ce sujet. Nous vivons une révolution culturelle profonde que cela nous plaise ou non.