« La Révolution française accorde enfin à l’individu le droit d’exprimer librement ses opinions et ses croyances ;durant le siècle suivant ,l’idée de liberté _liberté des peuples ,des hommes et des idées_domine le monde civilisé comme une maxime inviolable .
J’usqu’à ce jour,elle a régné sur l’Europe sans que personne cherchât à la discuter .Les droits de l’homme paraissaient sceller dansles fondements de l’Etat ce qu’il yavait de plus intangible,de plus sacré dans une Constitution.Nous croyions déjà disparu à jamais le temps du despotisme spirituel,de la contrainte des idées ,de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ;nous pensions que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps .Mais l’histoire n’est qu’ un perpétuel recommencement ,une suite de victoires et de défaites ,un droit n’est jamais conquis définitivement ni aucune liberté àl’abri de la violence ,qui prend chaque fois une forme différente ;l’humanité se verra contestér chacun de ses progrès,et l’évidence sera de nouveau mise en doute .C’est justement au moment où la liberté nous fait l’effet d’une habitude et non plus d’un bien sacré qu’une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l’instinct pour la violenter ;c’est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d’insouciance de la paix qu’ils sont pris de la funeste envie de connaitre la griserie de la force et du désir criminel de se battre .Car dans sa marche vers son but invisible ,l’histoire nous oblige de temps en temps à d’incompréhensibles reculs,et les forteresses héréditaires du droit s’écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ;en ces sinistres heures ,l’humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et à la passivité servile du troupeau ;mais après la marée ,les flots de retirent ;les despotismes vieillissent vite et meurent non moins vite ,les idéologies et leurs victoires passagères prennent fin ave c leur époque :seule l’idée de liberté spirituelle ,idée suprême que rien ne peut détruire ,remonte à la surface parce qu’éternelle comme l’esprit ;Si on la traque momentanément elle se réfugie au plus profond de la conscience ,à l’abri de l’oppression ;C’est en vain que l’autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu’elle l’a enchainée ;Avec chaque individu nouveau nait une conscience nouvelle ,et il y aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l’homme et de l’humanité ,il se trouvera toujours un Castellion pour s’insurger contre un Calvin et pour défendre l’indépendance souveraine des opinions contre toutes les formes de violence . »
-------------------------(Stefan Zweig ;--------Conscience contre violence ---------Avril 1936)