Très bel article, bravo à vous.
Voici une lettre tirée de « Paroles de Poilus Lettres et carnets du front 1914-1916 » document inédit Librio France Bleu.
Tranchée-Palace, le 14 décembre 1914
Chers parents,
Il
se passe des faits à la guerre que vous ne croirez pas ; moi-même, je
ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu ; la guerre semble autre
chose, eh bien, elle est sabotée. Avant-hier -et cela a duré deux jours
dans les tranchées que le 90° occupe en ce moment- Français et Allemands
se sont serré la main ; incroyable, je vous dis ! Pas moi, j’en aurais
eu regret.
Voilà comment cela
est arrivé : le 12 au matin, les Boches arborent un drapeau blanc et
gueulent : « Kamarades, Kamarades, rendez-vous. »
Ils nous demandent de nous rendre « pour la frime ». Nous, de notre côté, on leur en dit autant ; personne n’accepte.
Ils sortent alors de leur tranchées, sans armes, rien du tout, officier en tête ; nous en faisons autant et cela a été une visite d’une tranchée à l’autre , échange de cigares, cigarettes, et à cent mètres d’autres se tiraient dessus ; je vous assure, si nous ne sommes pas propres, eux sont rudement sales, dégoûtant ils sont, et je crois qu’ils en ont marre eux aussi.
Mais depuis, cela a changé ; on ne communique plus ; je vous relate ce petit fait, mais n’en dites rien à personne, nous ne devons même pas en parler à d’autres soldats.
Je vous embrasse bien fort tous les trois.
Votre fils, Gervais.
Gervais Morillon était un jeune homme calme, tendre et gai, comme son frère Georges. Les deux frères engagés sur le front étaient les enfants d’un contremaître poitevin qui travaillait dans une pépinière à Breuil-Mingot. Comme leur père, et comme tous les hommes de leur village, les deux frères avaient déjà commencé à cette même pépinière avant la guerre. Georges survécut, mais Gervais fut tué à vingt et un ans en mai 1915.