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Vudenbas 17 octobre 14:44
Vudenbas

Vous posez une question légitime : pourquoi certaines victimes sont-elles commémorées pendant vingt ans, quand d’autres tombent dans l’oubli ? Et vous y répondez par la géopolitique : on se souviendrait d’elle parce qu’elle sert la propagande occidentale. La question mérite mieux, je la pose d’abord à l’intérieur de son propre journal.

Six morts, une seule mémoire. Entre 2000 et 2009, Novaïa Gazeta a perdu six collaborateurs, auxquels son rédacteur en chef a dédié son prix Nobel en 2021¹ :

  • Igor Domnikov (2000) : tué selon ses collègues par erreur, à la place d’un confrère qui enquêtait sur la corruption dans le pétrole. Le CPJ relie plutôt sa mort à ses articles critiques sur l’administration régionale de Lipetsk² ;

  • Iouri Chtchekotchikhine (2003) : il enquêtait sur les services de sécurité et la corruption au sommet de l’État. Il est mort d’une maladie mystérieuse, avec un soupçon d’empoisonnement jamais prouvé³ ;

  • Anna Politkovskaïa (2006) ;

  • l’avocat Stanislav Markelov et la jeune pigiste Anastassia Babourova (2009) : abattus en pleine rue⁴ ;

  • Natalia Estemirova (2009) : militante de Memorial et collaboratrice du journal, enlevée à Grozny et retrouvée morte quelques heures plus tard⁵.

Combien d’articles français ont été consacrés cette année à ces cinq-là, comparés aux hommages rendus à Politkovskaïa ? Et ils ne sont pas les seuls oubliés. Le Comité pour la protection des journalistes recense dix-sept journalistes tués en Russie pour leur travail entre 2000 et 2009. La plupart étaient des reporters locaux qui enquêtaient sur la corruption à Togliatti, Toula, Taganrog ou dans le Caucase⁶.

Vous comparez Politkovskaïa à des cas d’autres camps, Gonzalo Lira, Khashoggi ou Abou Ghraib, pour montrer que l’écho médiatique dépend de la géopolitique. Je préfère réaliser une comparaison à l’intérieur d’un même camp, ce qui est plus parlant. Ses collègues avaient le même journal, les mêmes sujets sensibles et des ennemis puissants, et ils n’ont presque eu aucun écho. Elle n’était d’ailleurs ni la seule à enquêter sur la Tchétchénie, ni la seule à en mourir. Natalia Estemirova, qui documentait les mêmes exactions, et l’avocat Stanislav Markelov, qui défendait des victimes tchétchènes, ont été tués en 2009, moins de trois ans après son assassinat le 7 octobre 2006, sans jamais devenir des symboles⁷. Si la géopolitique suffisait à expliquer la mémoire, ils le seraient eux aussi. La différence tient donc aussi à la notoriété individuelle, et pas seulement au camp.

Les ressorts de cette notoriété. Politkovskaïa cumulait des éléments que les autres n’avaient pas  :

  • des livres traduits en plusieurs langues⁸ ;

  • des prix internationaux⁹ ;

  • la nationalité américaine¹⁰ ;

  • des éditeurs et des soutiens actifs à Paris¹¹ ;

  • un meurtre survenu le jour de l’anniversaire de Poutine¹².

Plusieurs de ces ressorts tiennent à des réseaux occidentaux : prix, éditeurs, intellectuels parisiens. L’auteur a raison de le relever. Mais ces réseaux expliquent sa notoriété ; ils ne prouvent pas qu’elle ait été un instrument. C’est le mécanisme ordinaire de la célébrité médiatique. Il n’excuse pas l’oubli des autres, mais il ne prouve pas non plus une manipulation.

Sa mémoire sert aujourd’hui un récit politique. En septembre 2022, dans son discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission européenne la citait pour illustrer une leçon de la guerre en Ukraine : l’Europe aurait dû écouter ceux qui connaissaient Poutine¹³. Mais d’autres récits se sont construits autour de sa mort. Dès novembre 2006, un conseiller du président russe jugeait « inquiétantes » les coïncidences entre ces morts et les déplacements de Poutine à l’étranger, et y voyait une campagne de dénigrement de la Russie¹⁴. Réduire sa mort à un outil de propagande occidentale, c’est aussi en faire un usage. Que l’on se serve de son nom ne fait pas d’elle, de son vivant, un instrument, et ne dit rien de qui l’a fait tuer.

Ce qu’on sait, et ce qu’on ignore.

  • Tous étaient liés au travail d’enquête du journal, sur la corruption, la Tchétchénie ou l’extrême droite.

  • Leurs ennemis n’étaient pas les mêmes. Domnikov a été tué par une bande criminelle¹⁵, Markelov et Babourova par des militants ultranationalistes¹⁶. Pour Politkovskaïa, la justice a condamné un chef de groupe criminel, ses trois neveux et d’anciens policiers¹⁷.

  • Dans presque tous les cas, les commanditaires restent inconnus ou impunis¹⁸.

  • Pour Politkovskaïa, l’enquête russe s’est concentrée sur une seule piste : un homme d’affaires russe résidant à Londres, mort en 2013. La famille soupçonnait le FSB ou l’administration tchétchène. En 2018, la CEDH a condamné la Russie : les autorités n’avaient pas expliqué comment elles avaient suivi leur piste, n’avaient pas exploré les autres, et l’enquête sur le commanditaire n’avait pas été adéquate¹⁹.

a suivre...




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