Vous trouvez étrange qu’on en parle encore vingt ans après. Moi, je trouve surtout étrange qu’on trouve encore des gens pour expliquer, avec un sérieux imperturbable, qu’une journaliste assassinée valait mieux morte que vivante.
Je plussoie entièrement à votre réponse, et je l’ai même « élargie » dans mon commentaire à l’article en question, avant que je ne vous lise.
Ceux qui attribuent toutes ces morts au Kremlin
vont au-delà des preuves. Les réduire à une opération de
propagande occidentale aussi.
Choisir de parler d’une victime plutôt que
d’une autre est déjà un choix éditorial, chez France 24 comme
ici. On ne l’évite pas, mais on peut le reconnaître. La critique
de l’indignation sélective n’a de force que si elle conduit à
élargir la mémoire, pas à la réduire. La meilleure réponse à «
pourquoi elle ? » n’est pas « parce qu’elle servait l’Occident
». C’est de rappeler aussi les noms de Domnikov,
Chtchekotchikhine, Markelov, Babourova et Estemirova, et ceux des
reporters de province que presque personne ne cite.
RFE/RL, voir note 2 ; CPJ, 20 janvier 2009 (enquête sur la corruption impliquant des responsables du FSB et du parquet ; version officielle d’une allergie rare). https://cpj.org/?p=11479
RFE/RL, voir note 2 ; CPJ, voir note 3. Selon le rédacteur en chef adjoint du journal, Markelov était la cible principale.
RFE/RL, voir note 2.
CPJ, Anatomy of Injustice, voir note 2 : liste et sujets d’enquête des dix-sept journalistes.
RFE/RL, voir note 2 : Estemirova travaillait sur des cas de violations des droits de l’homme en Tchétchénie ; Markelov et Babourova avaient révélé des exactions de l’armée russe en Tchétchénie. CPJ, voir note 3 : Markelov représentait des familles de civils tchétchènes disparus ou torturés. Date du meurtre de Politkovskaïa : Interfax, voir note 17.
Caucasian Knot, 12 octobre 2006, qui rapporte aussi l’offre de services consulaires de l’ambassade des États-Unis à ses proches. https://eng.kavkaz-uzel.eu/articles/4823
Sergueï Iastrjembski, représentant spécial du président russe, RIA Novosti, 24 novembre 2006. La dépêche originale n’est plus en ligne ; propos cités par Wikipédia, voir note 12.
CPJ, voir note 2 : en 2009, sur 17 journalistes assassinés en Russie depuis 2000 pour leur travail, les tueurs n’avaient été condamnés que dans un seul cas, et les commanditaires restaient en liberté dans tous les cas. RSF (voir note 15) : dans l’affaire Domnikov, le commanditaire présumé n’a pas été poursuivi.
Vous posez une question légitime : pourquoi certaines victimes
sont-elles commémorées pendant vingt ans, quand d’autres tombent
dans l’oubli ? Et vous y répondez par la géopolitique : on se
souviendrait d’elle parce qu’elle sert la propagande occidentale.
La question mérite mieux, je la pose d’abord à l’intérieur
de son propre journal.
Six morts, une seule mémoire.
Entre 2000 et 2009, Novaïa Gazeta a perdu six collaborateurs,
auxquels son rédacteur en chef a dédié son prix Nobel en 2021¹ :
Igor
Domnikov (2000) : tué selon ses collègues par erreur, à
la place d’un confrère qui enquêtait sur la corruption dans le
pétrole. Le CPJ relie plutôt sa mort à ses articles critiques sur
l’administration régionale de Lipetsk² ;
Iouri
Chtchekotchikhine (2003) : il enquêtait sur les services
de sécurité et la corruption au sommet de l’État. Il est mort
d’une maladie mystérieuse, avec un soupçon d’empoisonnement
jamais prouvé³ ;
Anna
Politkovskaïa (2006) ;
l’avocat
Stanislav Markelov et la jeune pigiste Anastassia Babourova
(2009) : abattus en pleine rue⁴ ;
Natalia Estemirova (2009) :
militante de Memorial et collaboratrice du journal, enlevée à
Grozny et retrouvée morte quelques heures plus tard⁵.
Combien d’articles français ont été consacrés
cette année à ces cinq-là, comparés aux hommages rendus à
Politkovskaïa ? Et ils ne sont pas les seuls oubliés. Le Comité
pour la protection des journalistes recense dix-sept journalistes
tués en Russie pour leur travail entre 2000 et 2009. La plupart
étaient des reporters locaux qui enquêtaient sur la corruption à
Togliatti, Toula, Taganrog ou dans le Caucase⁶.
Vous comparez Politkovskaïa à des cas d’autres
camps, Gonzalo Lira, Khashoggi ou Abou Ghraib, pour montrer que
l’écho médiatique dépend de la géopolitique. Je préfère
réaliser une comparaison à l’intérieur d’un même camp, ce qui
est plus parlant. Ses collègues avaient le même journal, les mêmes
sujets sensibles et des ennemis puissants, et ils n’ont presque eu
aucun écho. Elle n’était d’ailleurs ni la seule à enquêter
sur la Tchétchénie, ni la seule à en mourir. Natalia Estemirova,
qui documentait les mêmes exactions, et l’avocat Stanislav
Markelov, qui défendait des victimes tchétchènes, ont été tués
en 2009, moins de trois ans après son assassinat le 7 octobre 2006,
sans jamais devenir des symboles⁷. Si la géopolitique suffisait à
expliquer la mémoire, ils le seraient eux aussi. La différence
tient donc aussi à la notoriété individuelle, et pas seulement au
camp.
Les ressorts de cette notoriété.
Politkovskaïa cumulait des éléments que les autres n’avaient pas
:
des livres
traduits en plusieurs langues⁸ ;
des prix
internationaux⁹ ;
la nationalité
américaine¹⁰ ;
des éditeurs et
des soutiens actifs à Paris¹¹ ;
un meurtre survenu le jour de l’anniversaire
de Poutine¹².
Plusieurs de ces ressorts tiennent à des réseaux
occidentaux : prix, éditeurs, intellectuels parisiens. L’auteur a
raison de le relever. Mais ces réseaux expliquent sa notoriété ;
ils ne prouvent pas qu’elle ait été un instrument. C’est le
mécanisme ordinaire de la célébrité médiatique. Il n’excuse
pas l’oubli des autres, mais il ne prouve pas non plus une
manipulation.
Sa mémoire sert aujourd’hui un récit
politique. En septembre 2022, dans son discours sur l’état de
l’Union, la présidente de la Commission européenne la citait pour
illustrer une leçon de la guerre en Ukraine : l’Europe aurait dû
écouter ceux qui connaissaient Poutine¹³. Mais d’autres récits
se sont construits autour de sa mort. Dès novembre 2006, un
conseiller du président russe jugeait « inquiétantes » les
coïncidences entre ces morts et les déplacements de Poutine à
l’étranger, et y voyait une campagne de dénigrement de la
Russie¹⁴. Réduire sa mort à un outil de propagande occidentale,
c’est aussi en faire un usage. Que l’on se serve de son nom ne
fait pas d’elle, de son vivant, un instrument, et ne dit rien de
qui l’a fait tuer.
Ce qu’on sait, et ce qu’on ignore.
Tous étaient liés
au travail d’enquête du journal, sur la corruption, la
Tchétchénie ou l’extrême droite.
Leurs ennemis
n’étaient pas les mêmes. Domnikov a été tué par une bande
criminelle¹⁵, Markelov et Babourova par des militants
ultranationalistes¹⁶. Pour Politkovskaïa, la justice a condamné
un chef de groupe criminel, ses trois neveux et d’anciens
policiers¹⁷.
Dans presque tous
les cas, les commanditaires restent inconnus ou impunis¹⁸.
Pour Politkovskaïa, l’enquête russe s’est
concentrée sur une seule piste : un homme d’affaires russe
résidant à Londres, mort en 2013. La famille soupçonnait le FSB
ou l’administration tchétchène. En 2018, la CEDH a condamné la
Russie : les autorités n’avaient pas expliqué comment elles
avaient suivi leur piste, n’avaient pas exploré les autres, et
l’enquête sur le commanditaire n’avait pas été adéquate¹⁹.
Succéder
à Zelensky, oui, mais dans quelles conditions au-delà de l’aspect
purement juridique sur la tenue ou non d’élection ? (art. 19
de la loi n° 389-VIII). Et quelle pluralité reste-t-il aujourd’hui
sur l’échiquier politique ?
Le 20 mars 2022, le Conseil de sécurité nationale, un organe
exécutif, a suspendu 11 partis. La loi sur les partis politiques
(art. 5) réserve pourtant toute interdiction à un juge. Une loi de
mai 2022 a ensuite élargi les motifs d’interdiction aux partis
jugés pro-russes. Plus d’une dizaine de formations, pro-russes ou
de gauche, ont ainsi été interdites, dont l’OPZJ, principal parti
d’opposition (43 sièges en 2019). Certains motifs sont documentés
: Volodymyr Saldo, nommé par l’occupant à la tête de la région
de Kherson, a été condamné par contumace pour haute trahison. À
l’inverse, l’interdiction de « Notre terre » a été annulée
par la Cour suprême en juillet 2025, mais le parti, discrédité,
s’est dissous un mois plus tard.
Côté médias, les grandes chaînes diffusent depuis 2022 un
programme commun, « United News ». En février 2026, selon l’ONG
ukrainienne Detector Media, 96 % des invités politiques de ce
télémarathon représentaient le pouvoir. Même Batkivchtchyna,
l’opposition « tolérée », en a disparu après les poursuites
contre Ioulia Timochenko. La loi sur les partis (art. 4 et 12)
garantit pourtant à l’opposition l’accès aux médias publics et
interdit à l’État de favoriser un parti.
Les journalistes travaillent sous une double pression. Selon
l’Institut des médias de masse (IMI), la Russie a commis 67 crimes
contre les médias et les journalistes ukrainiens au cours des huit
premiers mois de 2026, autant que sur toute l’année 2025, dont 33
frappes ayant endommagé ou détruit des rédactions. Depuis le début
de l’invasion, l’IMI en recense 971, et 338 médias ont dû
cesser leur activité. Mais les atteintes commises côté ukrainien
(tribunaux, élus, anciens responsables, administrations, mais aussi
particuliers) augmentent elles aussi : sur la même période, elles
ont dépassé le total de 2025, avec une hausse des menaces de mort
et des procédures judiciaires visant des enquêtes. En juillet, un
tribunal de Kyiv a ainsi interdit à Slidstvo.Info de publier une
enquête sur le frère du directeur du Bureau d’enquête d’État.
Enfin, Zelensky n’a plus tenu de conférence de presse ouverte
depuis février 2025. Après plusieurs refus de publication, une
pétition de journalistes indépendants lui demandant d’en
organiser une a franchi fin septembre le seuil des 25 000 signatures
requis pour être examinée. (Pas de suite à ce jour)
Si c’est le cas, Ségolène redevient reine des neiges, Olivier, roi des glaciers fondus, Jérôme baron du CO² dans la stratosphère, et Emmanuel éleveur de canaris pour les mines.