Affaire Adèle Haenel — Ce que la couverture médiatique laisse hors champ
Lors du procès de décembre 2024, la défense a rappelé une évolution décisive du témoignage de l’actrice — un aspect jamais souligné par la presse.
Le 3 novembre 2019, l’actrice Adèle Haenel accuse, dans une enquête publiée par Mediapart, le réalisateur Christophe Ruggia de « harcèlement sexuel permanent » et d’« attouchements » alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans et se rendait chez lui chaque samedi après-midi.
Un essai publié récemment — L'affaire Adèle Haenel : Tribunal de l'opinion ou espoir d'un monde nouveau ? — revient en détail sur cette affaire, devenue un symbole majeur du mouvement #MeToo dans le cinéma français.
L’essai analyse de manière systématique la couverture médiatique de l’affaire : la façon dont les journalistes ont rapporté le contenu de l’enquête de Mediapart, relayé les déclarations publiques de l’actrice, et couvert le procès de décembre 2024, qui s’est conclu par la condamnation de Christophe Ruggia pour « agressions sexuelles ».
Le livre en déduit que la couverture journalistique, par les choix narratifs qu’elle opère, rend difficilement intelligible la nature réelle de l’affaire.
Dans cet article Agoravox, nous nous concentrerons sur un point précis parmi d’autres : l’une des évolutions du témoignage de l’actrice, marquée par le passage d’une main qui se dirige « vers » le sexe à une main qui se pose « sur » le sexe.
La portée narrative et juridique de cette évolution — pourtant déterminante au regard de la qualification pénale des faits — n’a fait l’objet d’aucun examen spécifique dans le traitement médiatique de l’affaire.
Un « vers » devient un « sur »
Dans l’article de Mediapart du 3 novembre 2019, Adèle Haenel évoque des situations d’intimité imposée, des rapprochements insistants et des comportements qu’elle perçoit comme sexualisés. Ainsi, chaque samedi, le cinéaste aurait eu des gestes « vers » son sexe, et « vers » sa poitrine, ce qui aurait conduit la jeune actrice à se défendre : « Je le repoussais mais ça ne suffisait pas, il fallait toujours que je change de place. » [ref]
Dans cette première description donnée à Mediapart, il n’est fait état d’aucun contact avec les zones érogènes.
L'actrice situe précisément les « attouchements » au niveau des « cuisses » et du « torse ». [ref]
Après sa prise de parole à Mediapart, Adèle Haenel décide finalement de porter plainte. Devant les policiers, elle décrit la même scène — reconnaissable sans ambiguïté — mais avec une différence décisive : cette fois, la main atteint les zones érogènes.
En effet, elle évoque désormais une « main dans sa culotte », et le procès-verbal d’audition mentionne :
« Je me crispe. Je n’ai pas envie d’être touchée. Il met sa main sur mon tee-shirt, puis sous mon tee-shirt et sur mon ventre, puis sur mon sexe. Je me lève pour faire semblant de regarder par la fenêtre. » [ref]
La stratégie d’évitement est identique à celle décrite à Mediapart : se lever, changer de place, rompre la situation. Mais le moment déclencheur n’est plus le même. Dans la version médiatique, la fuite intervient alors que la main se dirige « vers » les zones intimes. Dans la version judiciaire, elle survient après que la main s’est posée « sur » le sexe.
Ce glissement lexical peut sembler mineur. Il est en réalité fondamental sur le plan juridique.
Une conséquence juridique déterminante
Sur le plan pénal, la différence entre un geste sur une zone non érogène et un geste sur une zone érogène est décisive.
Dans la première version, la main se dirige « vers » le sexe ou la poitrine, mais sans les atteindre. Dans une situation de ce type, même si la plaignante est persuadée que l'auteur des gestes avait une intention sexuelle, elle pourra avoir de la peine à démontrer que les gestes de l'accusé avaient réellement une finalité sexuelle (sauf dans certains cas particuliers, par exemple si l'accusé verbalise une intention sexuelle).
À l’inverse, dans la seconde version, dès lors que la main se pose « sur » les zones intimes, l’intention n’a plus besoin d’être déduite : elle est contenue dans l’acte lui-même.
En effet, les faits sont décrits comme répétés sur plusieurs années, ce qui exclut toute hypothèse d’accident ou de maladresse. Dans ce contexte, le geste devient par nature intentionnel et sexuel puisqu’aucun cadre légitime — par exemple un geste médical — ne peut le justifier.
La qualification d’agression sexuelle devient alors juridiquement fondée.
Autrement dit, ce simple passage de « vers » à « sur » a une conséquence très lourde : si l’on croit au récit de l'actrice, le délit est alors constitué.
Une justification fragile : réserver les faits pour la justice
Lors du procès en première instance des 9 et 10 décembre 2024, les avocates de Christophe Ruggia ont souligné que la procédure judiciaire contenait des accusations absentes de l’enquête de Mediapart, et que pour expliquer cette évolution, Adèle Haenel avait affirmé avoir voulu réserver certains faits à la justice. [ref]
Cette explication se heurte toutefois à ses propres déclarations antérieures. À Mediapart, l’actrice expliquait précisément son choix de s’adresser à un média — et non aux tribunaux — par une défiance radicale envers l’institution judiciaire, qu’elle jugeait structurellement incapable de traiter les affaires de violences sexuelles. Elle disait n'avoir jamais envisagé de s'adresser à la justice, car « il y a une violence systémique qui est faite aux femmes dans le système judiciaire ». [ref]
Ainsi, l’idée qu’elle aurait volontairement retenu certains éléments pour les confier ultérieurement à la justice semble contradictoire avec ses déclarations passées.
Un récit à Mediapart difficilement compatible avec un contact sexuel
Au-delà de cette contradiction, l’évolution du témoignage soulève une interrogation plus profonde. Pendant les six à sept mois de travail avec la journaliste Marine Turchi en 2019, Adèle Haenel n’a pas seulement omis de mentionner une main posée sur son sexe. Elle a livré un récit cohérent, structuré, ponctué de déclarations convergentes qui, indirectement, suggèrent l’absence d’un tel geste.
L'essai L'Affaire Adèle Haenel en donne plusieurs exemples particulièrement éclairants. [note]
1/ « Il n'est pas passé à l'acte »
En avril 2019, Adèle Haenel adresse un courriel à son père pour lui expliquer la démarche qu’elle entreprend avec Mediapart. Elle y écrit au sujet de Christophe Ruggia :
« Tu comprends, ce n’est pas par respect pour l’enfant que j’étais qu’il n’est pas passé à l’acte, c’est par peur de se regarder en face. » [ref]
Ainsi, selon l'actrice, Christophe Ruggia n’est « pas passé à l’acte ». Or, dans le langage courant, un adulte qui touche le sexe d’une enfant a déjà franchi ce seuil. La formulation « il n’est pas passé à l’acte » tend donc à exclure tout contact sexuel.
2/ « C’est mon interprétation »
Le 4 novembre 2019, sur le plateau de Mediapart, Edwy Plenel reformule un passage de l’enquête :
« Il est excité, vous dites ce mot, il est excité, et il veut des relations sexuelles. »
Adèle Haenel le corrige immédiatement :
« Moi, ça, c’est mon interprétation. Je pense qu’elle est quand même assez valable étant donné que j’ai quand même subi ses assauts pendant pas mal de temps, pour ne pas dire quelques années. » [ref]
Ainsi, Adèle Haenel a dû interpréter le comportement du réalisateur pour en déduire qu'il aurait voulu avoir des relations sexuelles avec elle.
Cette déclaration de l'actrice est tout à fait surprenante : si vraiment le cinéaste avait touché son sexe, il n'y aurait eu plus rien à interpréter, car il devenait évident qu'il cherchait une relation sexuelle avec elle.
3/ « Se rapprocher » de la pédophilie
Lors de son entretien du 18 avril 2019 avec Marine Turchi, l’actrice explique son refus de judiciariser l’affaire en ces termes :
« Le fait que cela se rapproche d’une affaire de pédophilie rendait la chose plus compliquée qu’une affaire de harcèlement. Tout de suite, ça rend la chose dramatique, officiellement dramatique. » [ref][ref]
Là encore, le choix des mots interpelle. Lorsqu’un homme de 36 ans touche le sexe d’une enfant de 12 ans, il ne s’agit pas d’un acte qui « se rapproche » de la pédophilie : il en relève pleinement. Ce vocabulaire suggère qu’aucun contact sexuel n’a eu lieu.
4/ Un vocabulaire qui ne suggère jamais un contact sexuel
Dans l’ensemble de ses prises de parole à Mediapart, l’actrice n’emploie jamais les expressions « agression sexuelle » ou « abus sexuel ». Elle parle de « pédophilie » (qui peut signifier seulement une attirance, sans passage à l'acte), de « harcèlement sexuel », d’« abus », ou d’« abus de quelqu’un en situation de faiblesse », mais jamais d'« abus sexuels » proprement dits.
Aucun des termes qu'elle utilise n’implique nécessairement un contact sexuel.
Tous les termes employés par l'actrice composent ainsi, selon l’analyse de l’essai, un agencement du discours remarquablement cohérent avec l’idée que la main ne s’est jamais posée sur le sexe.
Une interrogation légitime
Un élément central du récit a ainsi évolué de manière décisive, en rupture avec des mois de déclarations structurées dont la cohérence semblait précisément exclure une telle évolution.
Dans une affaire où tout repose sur la crédibilité de la parole, une telle évolution du témoignage ne peut être balayée d’un revers de main. Son importance est même considérable. Elle constitue un point de tension majeur — un véritable coup de théâtre, à plusieurs titres.
Non seulement la nouvelle version s'oppose à une cohérence lexicale et cognitive sur plusieurs mois, mais la justification par Adèle Haenel de l'apparition de cette nouvelle version apparaît elle-même incohérente.
De plus, sur le plan juridique, cette évolution change la portée du récit : un geste directement sur le sexe constitue une agression sexuelle manifeste.
En conséquence, l’actrice n’a plus besoin de démontrer la validité de son interprétation : le geste lui-même rend toute interprétation superflue.
Une faillite médiatique
Malgré l’importance primordiale de l’évolution du récit, les journalistes qui ont couvert l’affaire ne l’ont pas examinée. Lors du procès en première instance les 9 et 10 décembre 2024, les médias ont simplement diffusé, sans aucune distance critique, les propos de la procureure, qui affirmait que les déclarations de l'actrice avaient été « constantes » (exemples : Le Monde, 20 Minutes). Ils n'ont en revanche pas relevé le questionnement des avocates de Christophe Ruggia concernant l’évolution des déclarations de l'actrice.
Cette absence d’examen révèle un traitement médiatique profondément asymétrique de l’accusation et de la défense : le point de vue de l'accusation est relayé, tandis que les éléments susceptibles de le fragiliser ne sont pas discutés.
Lorsque les médias se contentent de reprendre l’affirmation selon laquelle les déclarations seraient « constantes », sans interroger une évolution pourtant décisive, la fonction du journalisme est dévoyée : il ne s’agit plus d’analyser ou de confronter les récits, mais d’en entériner un seul.
C’est quasiment prononcer un verdict.
C’est substituer au journalisme un tribunal de l’opinion.
[note] Eric Rivoire, L’affaire Adèle Haenel : Tribunal de l’opinion ou espoir d’un monde nouveau ? Editions L'Harmattan, 2025, p.158 - 159
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