Chaolition contre Kadhafi à l’époque du progrès sans avenir cantonné dans des cantonales insipides
L’actualité court à la vitesse des bonnes et mauvaises nouvelles. Certains événements, comme les cantonales, dévoilent des tendances attendues, ancrées depuis des années dans la vie politique française. A l’inverse, un tsunami au Japon et des dégâts dans une centrale offrent le spectacle d’une histoire tragique se déroulant en peu de temps. En Libye, les événements se sont aussi précipités mais cette fois, sans intervention naturelle. Le tsunami des armes a fait des centaines de morts. Pendant ce temps, le spectateur regarde hébété ces avions chasseurs décoller et ces fumées s’élevant près d’un char calciné. Les commentateurs glissent quelques subtilités se faufilant en filigrane derrière l’histoire officielle racontée par les médias. On se croirait dans un western américain ou une série télé. D’un côté les bons, les mandatés de l’ONU punissant et tuant les méchants, ceux qui combattent du côté de Kadhafi et massacrent les bons rebelles dont le commandement se trouve à Benghazi. L’ensemble de cette intervention donne l’impression d’une histoire dont on ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants. Une histoire qui se raconte de deux façon, à la mode populiste, genre série télé avec des bons et des méchants, des héros politiques, des diplomates agissant avec mesure ; ou selon une narration plus subtile, livrée aux gens instruits à qui on ne peut justement pas raconter des histoires. Bref, un peu de raisonnement permet de déceler dans ces événements le grand n’importe quoi.
La diplomatie a rarement été aussi cacophonique qu’à l’occasion de cette résolution 1973 de l’ONU. Les Français, puis les Anglais et les Américains se sont précipités pour mener des actions militaires. Et voilà déjà que cette coalition de circonstance se désunit avec les critiques de la Ligue arabes jugeant, sans doute avec légitimité, que les actions dépassant le cadre de cette résolution. L’Allemagne s’en félicite, se voyant confirmée dans la justesse de sa position en retrait. L’Italie demande que soit vérifiée l’adéquation avec la résolution 1973, tandis que la Turquie affiche son mécontentement face à une France à qui elle reproche l’improvisation et l’initiative militaire, contrariant les efforts de l’OTAN qui avait préparé depuis des semaines une opération en Libye (étrange cet aveu aussi goûteux qu’une révélation de Wilkileaks). Ban Ki Moon tente de remettre de l’ordre, souhaitant que les membres de la coalition parlent d’une seule voix. L’Italie ne veut pas de guerre contre la Libye mais la diplomatie britannique affiche clairement comme objectif la chute de Kadhafi, ce qui n’était nullement prévue dans la résolution de l’ONU, alors que le premier ministre luxembourgeois demande que l’OTAN prenne le commandement des opérations. Cet ensemble de voix dissonantes trahit le grand n’importe quoi qui se dessine. Et d’ailleurs, ce vaudeville diplomatique résulte de cette résolution 1973 votée à la hâte, décidant de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne dans l’objectif d’empêcher les forces de Kadhafi de frapper les rebelles mais n’importe quel gamin saura que les chars n’étant pas des aéronefs, ils ne sont pas concernés par la résolution et peuvent très bien avancer dans le désert, avec les jeeps et les miliciens du colonel. La Russie et l’Inde ne sont pas contentes et le font savoir. L’OTAN se prépare à intervenir. Juppé l’a dit dans les médias.
En fait, la situation en Libye est comparable à celle de la Côte d’Ivoire, pays où une guerre civile oppose deux parties mais sans que ne soit prévue une intervention. Pourquoi ? Il n’y a pas de pétrole diront les uns. Les stratèges diront que c’est trop loin et qu’une résolution est trop compliquée à rédiger, étant entendu qu’une zone d’exclusion aérienne n’aurait pas grand sens compte tenu de l’équipement militaire dont dispose Laurent Gbagbo. Les politologues feront valoir que la Côte d’Ivoire est trop éloignée pour être intégrée dans l’Union pour la Méditerranée et n’intéresse donc pas le président Sarkozy, ni Alain Juppé, notre étonnant ministre des affaires étrangères à qui l’on crédite le vote de cette résolution 1973 à l’ONU. Mais imaginons que MAM eut été encore au quai d’Orsay. Si tout le mérite est attribué à Juppé, alors on peut dire que si MAM n’avait pas voyagé en Tunisie, elle serait encore ministre et on peut penser qu’il n’y aurait pas eu de résolution et donc d’intervention. Etrange. Pour la petite histoire, les fins psychologues diront que Gbagbo fut un véritable ami de la France, ce qui n’est pas le cas de Kadhafi, les Occidentaux pouvant enfin se venger de ce fantasque dictateur qui fit exploser quelques avions de ligne, tout en ridiculisant notre président en venant planter sa tente dans les jardins de l’Elysée. Si on devait tracer une comparaison, ce serait avec l’Afghanistan, quand la coalition appuya les rebelles du Nord pour déloger les Talibans en 2001. Mais il y avait le prétexte du 11 septembre. En 2011, Kadhafi n’est pas répertorié comme représentant une menace pour l’Occident. L’intervention militaire, même si elle paraît légitime d’un point de vue moral, n’offre pas les garanties d’une suite heureuse, ni même salutaire. Sauf pour l’avenir commercial du Rafale qui dans cette guerre, démontre ses capacités de combat. L’Allemagne craint l’enlisement et l’a fait savoir avec détermination. Une décision se jauge une fois la mission achevée. Les analystes n’anticipent pas la même issue, selon le pays et le point de vue où ils opèrent. Il n’y a point de vérité mais que du doute.
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Jean-Paul Delevoye, actuellement Médiateur de la république, évoque un « burn out » de la société française. Cet anglicisme est employé en général dans le contexte du travail, où il désigne un état de la personne au bout de l’épuisement. La surcharge de travail occasionne cet épuisement constaté à la fois sur la forme physique et sur l’état du psychisme. La langue française possède une locution dont la signification est proche. « Etre à bout » serait donc la traduction la plus adéquate du « burn out » qu’un traducteur désinvolte s’amuserait à traduire par carbonisation. Ce qui n’est pas forcément idiot. Un individu épuisé au travail peut se penser comme carbonisé, ou du moins consumé, ses ressources énergétiques physiques et mentales étant alors épuisées. Le bon mot de Delevoye révèle un mal français qu’on peut situer comme un état de faiblesse psychologique et moral faisant que la société n’a plus l’élan créateur et le désir de citoyenneté, de convivialité, qu’on lui connaissait il y a plus de trente ans. Un célèbre imprésario devenu producteur de ciné a récemment pointé l’atonie des créateurs, le manque d’accroche des scénaristes et réalisateurs face à l’enjeu culturel de notre époque. La France est en bout de course pensent quelques analystes. Tout comme l’Occident sur le chemin du déclin disent les mêmes analystes, pointant le cas échéant les multiples crises, financières, politiques, sociales, écologiques pour conclure à la thèse d’une fin du progrès tel qu’il faut pensé et conduit depuis plus de deux siècles. Un nouveau mot a fait son apparition, le « convivialisme ». Cette idée n’est pas idiote. Les leviers du progrès étant bloqués, inventer une manière de vivre ensemble constitue un projet accessible, à portée d’humain dira-t-on.
C’est simple. Faire avec ce que l’on a, au lieu de défaire ce que l’on avait et de proposer des projets avec ce qu’on aura pas : la croissance. Faute d’imagination, les formations politiques viennent de jouer la comédie du pacte républicain lors d’élections cantonales que les Français ont largement délaissées. Les partis politiques jouent sur les névroses sociales en suggérant des solutions simplistes. Chacun son fond de commerce. L’immigration, l’euro, l’insécurité, la croissance verte, les peurs écologiques, le capitalisme. Front ou pas front ? Une partie de mélodrame électoral se joue à l’initiative du PS qui fébrile et rageur, n’a pas encore digéré le 21 avril 2002. Tout ce cirque nous ramène à la case départ de la gauche plurielle de Jospin. Rien n’évolue. La vie politique semble bloquée parce que ce sont les mêmes personnes et les mêmes obsessions qui se déclinent sur fond d’immobilisme. Madame Aubry pleurniche sur le sort des Français en inventant le Département comme bouclier social. Les chefs de l’UMP tergiversent sir les mots pour dire qu’il faut voter contre le FN sans prononcer le mot socialisme. Rien ne bouge, Julien Doré sort un album inutile, occupant la place médiatique, succédant à d’autres inutiles. La France n’innove pas. Les universités se ferment. Les esprits aussi. Cet ensemble ressemble à une fin d’époque. L’intervention en Libye n’est pas le signe d’un renouveau mais d’une grosse fatigue. L’Europe peinant à proposer un avenir. Les places sont occupées par des gestionnaires sans imagination, que ce soit dans les médias, la recherche, l’université, la politique. L’intellect français est ramolli depuis quelques temps.
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