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Accueil du site > Tribune Libre > Conte de Noël gastronomique

Conte de Noël gastronomique

On se régale, en Provence et ailleurs, des contes d’Alphonse Daudet. Mais, comme l’a révélé l’écrivain, journaliste et critique célèbre Octave Mirbeau, bien des contes publiés sous forme de feuilleton dans le journal L’Évènement sous la signature d’Alphonse Daudet et connus sous le nom des « Lettres de mon moulin » seraient dus à la plume de son ami et… « nègre » Paul Arène. Qu’importe, le résultat n’est-il pas savoureux ?

 

Les trois messes basses

 

– Deux dindes truffées, Garrigou ?….

– Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes.

J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…

– Jésus-Maria ! Moi qui aime tant les truffes !…. Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?….

– Oh ! Toutes sortes de bonnes choses… Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout… Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des…

– Grosses comment, les truites, Garrigou ?

– Grosses comme ça, mon révérend… Énormes !….

– Oh ! Dieu ! Il me semble que je les vois… As-tu mis le vin dans les burettes ?

– Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les burettes… Mais dame ! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs… Et la vaisselle d’argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres !…. Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. M. le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion… Ah ! Vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend !…. Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des truffes me suit partout… Meuh !….

– Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité… Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard…

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s’habillant :

– Des dindes rôties… des carpes dorées… des truites grosses comme ça !….

Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de Trinquelage. C’étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s’abritaient. Malgré l’heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l’idée qu’au sortir de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d’un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et, à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :

– Bonsoir, bonsoir, Maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la bise piquait, et un fin grésil glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s’agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé… Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :

– Quel bon réveillon nous allons faire après la messe !

-II-

Drelindin din !…. Drelindin din !….

C’est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu’à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d’abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d’une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. Au fond, sur les bancs, c’est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu’ils entrouvrent et referment discrètement, Messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps :

– Dépêchons-nous, dépêchons-nous… Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table.

Le fait est que chaque fois qu’elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu’au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes…

Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. Ô délices ! Voilà l’immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! Bien oui, Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil, l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de l’eau, avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu’il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d’autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus vobiscum ! Il se surprend à dire le Bénédicité. À part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien jusqu’à la fin de la première messe ; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.

– Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc, et…

Drelindin din !…. Drelindin din !

C’est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.

– Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l’avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement, il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s’il étend ses bras à l’Évangile, s’il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s’achèvent en murmures incompréhensibles.

Oremus ps… ps… ps…

Mea culpa… pa… pa…

Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.

Dom… scum !…. dit Balaguère.

Stutuo !…. répond Garrigou ; et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.

– Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis, sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l’autel et…

Drelindin din !…. Drelindin din !….

C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon approche, l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue, les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là… Il les touche… il les… Oh ! Dieu !…. Les plats fument, les vins embaument ; et, secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :

– Vite, vite, encore plus vite !…. Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots… À moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe… Et c’est ce qu’il fait, le malheureux !…. De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l’Épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l’évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l’infâme Garrigou (vade retro, Satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n’entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s’agenouillent, s’asseyent quand les autres sont debout ; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d’attitudes diverses. L’étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit d’épouvante en voyant cette confusion…

– L’abbé va trop vite… On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement.

Maître Arnoton, ses grandes lunettes d’acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se tourne vers l’assistance en criant de toutes ses forces : Ite missa est, il n’y a qu’une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu’on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.

-III-

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s’asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d’eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.

– Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu… Ah ! tu m’as volé une messe de nuit… Eh bien ! tu m’en paieras trois cents en place, et tu n’entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi…

… Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd’hui le château de Trinquelage n’existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l’herbe encombre le seuil ; il y a des nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu’en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l’endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m’a affirmé qu’un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s’était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu’il avait vu… Jusqu’à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :

– Bonsoir, Maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !….

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s’approcha doucement et, regardant par la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu’il avait vu passer étaient rangés autour du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu’en avaient nos grands-pères, tous l’air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c’était un certain personnage à grandes lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes…

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu’un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l’autel, en récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot… Bien sûr, c’était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.

Alphonse Daudet

Illustration X - Droits réservés


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23 réactions à cet article    


  • hans-de-lunéville 25 décembre 2019 11:24

    Ya comme un blême pour voter l’article...


    • San Jose 25 décembre 2019 11:27

      Alphonse Daudet, père d’un homme politique mal noté... pas bon, ça ! 


      • arthes arthes 25 décembre 2019 16:20

        ca ressemble à du Nabum...De l’abstraction pour tordre le réel , histoire de le ramener à sa propre perception, dénuée de toute poésie.


        • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 décembre 2019 16:50

          Pour ce qui est des ripailles, je préfère quand Rabelais explique comment Gargamelle étant enceinte de Gargantua mangea profusion de tripes, même si ce n’était pas pour Noël

          « Voici en quelle occasion et de quelle manière Gargamelle accoucha, et, si vous n’y croyez pas, que le fondement vous échappe !

          Le fondement lui échappait, par un après-midi, le troisième jour de février, parce qu’elle avait mangé trop de gaudebillaux. Les gaudebillaux sont de grasses tripes de coiraux. Les coiraux, des bœufs engraissés à la crèche et dans les prés guimaux. Les prés guimaux, ce sont ceux qui donnent de l’herbe deux fois par an. Ces bœufs gras, ils en avaient fait tuer trois cent soixante-sept mille quatorze pour qu’on les sale à mardi gras, afin d’avoir au printemps du bœuf de saison en abondance, de façon à pouvoir faire au début des repas un bénédicité de salaisons et mieux se mettre à boire.

          Les tripes furent copieuses, comme vous vous en doutez, et si savoureuses que chacun s’en léchait les doigts. Mais le hic, c’est qu’il n’était pas possible de les mettre longtemps de côté car elles se seraient avariées, ce qui paraissait inadmissible. Il fut donc décidé qu’on les engloutirait sans rien en laisser perdre. C’est à cette fin que furent conviés tous les villageois de Cinais, de Seuilly, de La Roche-Clermault, de Vaugaudry, sans oublier ceux du Coudray-Montpensier, du Gué de Vède et les autres, tous bons buveurs, bons compagnons et fameux joueurs de quilles.

          Le bonhomme Grandgousier y prenait un grand plaisir et commandait qu’on y aille à pleines écuelles. Toutefois, il disait à sa femme d’en manger moins, vu qu’elle approchait du terme et que cette tripaille n’était pas une nourriture très recommandable : "Il a, disait-il, une grande envie de manger de la merde, celui qui en mange le sac." En dépit de ces remontrances, elle en mangea seize muids, deux baquets et six pots. Oh ! Quelle belle matière fécale devait fermenter en elle !

          Après le repas, tous allèrent pêle-mêle à la Saulaie, et là, sur l’herbe drue, ils dansèrent au son des joyeux flageolets et des douces cornemuses, de si bon cœur que c’était un passe-temps céleste que de les voir ainsi se divertir.

          Puis, ils décidèrent de faire quatre heures au même endroit, et flacons de circuler, jambons de trotter, gobelets de voler, brocs de tinter !

          - Tire !

          - Donne !

          - Tourne !

          - Baptise-le !

          - Verse m’en sans eau  ! Comme ça, mon ami !

          - Siffle-moi ce verre proprement !

          - Produis-moi du clairet, que le verre en pleure.

          - Trêve de soif !

          - Ah ! Mauvaise fièvre, ne passeras-tu pas ?

          - Ma foi, ma commère, je n’arrive pas à me mettre en train.

          - Vous ne vous sentez pas bien, ma mie ?

          - Sûr !

          - Par le ventre de Saint Quenet, parlons boisson.

          - Je ne bois qu’à mes heures, comme la mule du pape.

          - Je ne bois qu’à mon livre d’heures, en bon père supérieur. »

          Traduction Philippe Aubrée et Monique Clostre, © Éditions du seuil, 1973

          François Rabelais, Gargantua, 1534.



          • arthes arthes 25 décembre 2019 16:57

            @Séraphin Lampion
            Ce n’est même pas écrit en vieux français...Cela perd de toute sa saveur, puissance etc...

            C’est Bérurier, et non Rabelais !


          • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 décembre 2019 17:10

            @arthes

            En ancien français, personne ne comprendrait.

            Jugez-en d’après ce texte original de l’invention du tirche-cul (vous n’êtes pas obligée d’aimer Rabelais ni Frédéric Dard, chacun€son truc, il suffit de touver de bons compagnons) :

            « Sus la fin de la quinte année, Grandgousier, retournant de la défaicte des Canarriens,visita son filz Gargantua. Là fut resjouy comme un tel père povoit estre voyant un sien tel enfant, et, le baisant et accollant, l’interrogeoyt de petitz propos puériles en diverses sortes. Et beut d’autant avecques luy et ses gouvernantes, èsquelles par grand soing demandoit, entre aultres cas, si elles l’avoyent tenu blanc et nect. A ce Gargantua feist response qu’il y avoit donné tel ordre qu’en tout le pays n’estoit guarson plus nect que luy.

            « Comment cela ? dist Grandgousier.

            — J’ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse expérience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que jamais feut veu.

            — Quel ? dict Grandgousier.

            — Comme vous le raconteray (dist Gargantua) présentement.

            « Je me torchay une foys d’un cachelet de velours de une damoiselle, et le trouvay bon, car la mollice de sa soye me causoit au fondement une volupté bien grande ;

            une autre foys d’un chapron d’ycelles, et feut de mesmes. [...]

            Puis, fiantant derriere un buisson, trouvay un chat de Mars ; d’iceluy me torchay, mais ses gryphes me exulcérèrent tout le perinée.

            De ce me gueryz au lendemain, me torchant des guands de ma mère, bien parfuméz de maujoin. [...] »


          • arthes arthes 25 décembre 2019 17:32

            @Séraphin Lampion

            Cher très cher...

            J’ai appris , sans être spécialiste, à aimer et à rire (éclater de rire même) avec Rabelais en vieux français justement, , que vous semblez restituer, et encore...Accolé au moyennageux, encore plus insolite et surprenant à notre entendement
            Ne vous détrompez pas : J’aime Rabelais pour l’avoir découvert ainsi, je l’aime parmi les plus grands auteurs français et je ne suis pas surprise que Goethe l’ai aimé lui aussi, il est son fils spirituel, avec d’autres, et Goethe a aussi d’autres pères..

            Bérurier, stérile, dans le style, je préfèrais Malko Linge, plus élégant...mais autant l’un que l’autre, ça lasse.
            .


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 17:58

            @arthes

            Qu’es tu entrain de blablater sur le net alors que y’a du taf en cuisine et que c’est bientôt l’heure de l’apéro. Tain ces gonzesses modernes...


          • arthes arthes 25 décembre 2019 18:12

            @Aita Pea Pea

            https://youtu.be/pp-wmEKWLSo

            youplala  smiley


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 18:21

            @arthes

            Ben voilà comment fini une civilisation si ont peut même plus se faire servir un jaune et des cahouettes ...


          • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 décembre 2019 18:27

            @Aita Pea Pea

            Pas besoin des gonzesses !

            On peut se servir tout seuls

            Et c’est pas demain la veille qu’on va se laisser déculturer

            Notre civilisation n’a rein à craindre, on est solides


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 18:42

            @Séraphin Lampion

            Vouais vouais...ça commence à fumer des clopes en cuisine et ça finit par vouloir manger a la même table que nous...méfiance.


          • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 décembre 2019 20:39

            @Aita Pea Pea

            en tous cas, moi, j’ai de la chance : ma femme, elle pète pas !
            elle garde jamais la bouche fermée assez longtemps pour qu’il y ait de la pression


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 20:48

            @Séraphin Lampion

            Après une femme avec la bouche fermée...bon elle péte au lit .faut faire avec.


          • arthes arthes 25 décembre 2019 20:49

            @Aita Pea Pea

            Pas le temps, ni l’envie, suis dans autre trip....Pleaser you for poétic system :

            https://youtu.be/t1Jm5epJr10


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 21:02

            @arthes

            Dans le genre destroy je connaissais pas .merci et bisous.


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 décembre 2019 21:20

            @arthes

            Joy Division...Disorder . Prends ça dans tes dents...lol


          • Abou Darbrakam Abou Darbrakam 26 décembre 2019 01:36

            @Séraphin Lampion
            impossible ,elle pète quand tu dors ,c’est tout.
            SI tu l’aimait vraiment elle péterait librement
            petit tyran tu es ,l’amour véritable c’est quand l’on descend les poubelles ensemble


          • arthes arthes 26 décembre 2019 13:35

            @Aita Pea Pea

            Aïe aïe Aïe !!!
            Bin tiens, prends cela à ton tour, na !
            https://youtu.be/dB5gtx2CNXY


          • juluch juluch 25 décembre 2019 23:29

            merci pour le récit !


            • Abou Darbrakam Abou Darbrakam 26 décembre 2019 01:39

              @juluch
              de RETOUR. ? Bonne fête de fin d’année.
              dieu bénisse l’ONAC...lol.. smiley



              • raymond 26 décembre 2019 18:32

                impossible de voter , cela renvoie sur le dessin du début

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