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Dire tout haut...

Sondeurs et autres politologues à la noix ne vont pas réussir à me faire dire que je pense tout bas ce que le Front National dit tout haut. Rien de ce que dit ce parti ne me fait bander, et la manière dont il agit m’horripile. 

Ce que l’extrême droite dit depuis près d’un siècle, et la façon dont elle empaquète et nuance son propos, me font froid au dos. Son catastrophisme, son nationalisme déluré et nostalgique, ses tremolos patriotiques me rappellent les colonels grecs que j’ai fuis et les généraux chiliens que j’ai subis. Eux aussi parlaient de valeurs, d’honnêteté, du vieux corps corrompu et malade de leur pays qu’il faut mettre dans une attelle de plâtre guérisseuse et vertueuse. Eux aussi cherchaient des ennemis partout, étrangers où à l’étranger. Eux aussi s’attaquaient aux élites, à la mal - gouvernance, aux scandales financiers auxquels ils s’extrayaient ; oubliant qu’ils avaient laissé pareillement des ardoises et des malversations faramineuses en quittant les lieux la queue entre deux jambes.

En pinaillant on me dira que Nice ou Toulon étaient gérées par des demi-FN, des mous, que les nervis ne sont plus visibles, que les ratonades ne sont plus la règle. Qu’aujourd’hui (et quand ça les arrange), ils font référence aux directives européennes pour exiger le renvoi au large des étrangers affamés. J’en conviens : il y a du « progrès » chez eux, et du recul sur l’essentiel en Europe.

Comme les dictateurs arabes, ils sont en train de perdre leur gagne pain. Il n’y a rien de plus similaire que le discours halluciné de Kadhafi sur Al Qaeda et celui de l’extrême droite française, batave ou helvète. Ils parlent au diapason d’un danger qu’ils sont les seuls à pouvoir endiguer, « oubliant » que le processus démocratique prouve, une fois encore, qu’il est le meilleur bouclier contre les extrémismes. 

Leur anti mondialisme nationaliste est-il si différent de celui des années trente, ou leur hystérie contre les « apatrides » et leur capital ? La défense du franc par les ligues des anciens combattants ne vous rappelle rien ? 

Il faudrait, entendons-nous ici et là, attaquer le FN sur son programme économique, là où il divague le plus, là où l’incohérence est flagrante. Et bien, qu’ils le fassent. Le jour où ils auront décidé que le leur apporte une solution au chômage, le jour où ils ne seront plus dépendants des diktats des agences de cotation, le jour où ils contesteront un modèle économique présenté comme une fatalité sans alternatives. Il y a du boulot. En ce qui me concerne, j’opte pour la complexité. Tous ceux qui me proposent des solutions simples, à l’instar du FN, j’achète pas. J’achète pas non-plus les fanfaronnades de la droite au pouvoir, celle qui se cache derrière une crise qu’elle a provoqué. Je n’achète pas pour autant les dires d’une opposition qui voudrait changer sans changer, donner sans prendre, reformer sans créer des mécontents (ce qui reste le fondement même de la démocratie). Tant que l’on veut satisfaire les plus démunis sans toucher aux privilèges des scandaleusement nantis, à commencer par ceux de chez nous, on ne propose rien. On divise, ici et là, le monde entre cyniques et généreux (voilà encore un glissement sémantique sur la pente du refus de la lutte des classes). Comme si la politique est un roman-photo, opposant bons et mauvais, bien ou mal intentionnés. Non. La politique c’est le cadre où s’affrontent des projets opposés et celle menée aujourd’hui consiste à noyer tout le monde dans une cuve commune proposant le beurre et l’argent du beurre. La politique c’est des choix. Entre les cultivateurs et les grandes surfaces. Entre le capital et la spéculation financière. Entre le capital et le travail. Entre l’accumulation sans fin des ressources et leur juste partage. La politique c’est identifier des protagonistes opposés, et choisir pour lesquels il faut œuvrer. La politique proposée par le FN n’en est pas une. Elle oppose les capitalistes de chez nous avec les autres. Les classes moyennes de chez nous avec celles de nos voisins. Les ouvriers chinois ou égyptiens, les chômeurs tunisiens, les entrepreneurs grecs à ceux de la France. C’est facile mais illusoire. Ce n’est pas vrai non-plus que seuls quelques pourris, quelques banquiers, quelques PDG, sont à blâmer ne jouant pas le jeu. Ce n’est pas vrai de dire que les politiciens sont divisés entre ceux qui font et ceux qui ne font rien. Ils font tous quelque chose ne serait-ce que perpétuer leurs intérêts. Il n’y a pas ceux qui sont sur le terrain et ceux qui habitent les palais parisiens. Encore une fausse division. Ils sont tous à agir pour leurs choix.

Et c’est les choix qui auraient dû être différents. L’espace de ces derniers se limitant chaque jour un peu plus, faute d’alternative politique globale et structurée, cela permet l’éclosion de faux choix. Dont le FN en est le meilleur exemple. Lutter contre le FN c’est oublier les peurs qu’il promeut et œuvrer pour des choix de société, des choix politiques et économiques. En effet, la crise financière, économique, sociale, de souveraineté, qui aboutit sur un « non lieu » et une vision de « pertes et profits », dédaigneuse du sentiment d’injustice qui en découle, crée du radicalisme. Le rôle de l’extrême droite, hier comme aujourd’hui, c’est de pervertir ce radicalisme par des faux choix chimériques. Le rôle des gauches c’est d’embrasser ce radicalisme pour enfin oser contester la globalité du système et proposer à ceux qu’elles sont censées représenter des alliances de classe partisanes qui permettront de le combattre. Les alliances, les fronts, font partie de la politique du possible, certes. Mais ce possible doit, graduellement, viser des objectifs communs : cible après cible, aussi loin que possible, changer radicalement le système économique dominant, introduire du sens et répondre à des aspirations pour un vrai changement. D’un changement qui sortirait de la spirale actuelle qui fait penser à tout un chacun que hier c’était mieux que demain. 

Enfin, aucun projet politique progressiste digne de ce nom n’aspire uniquement à préserver et à conserver. Laissons cela aux droites, c’est, avec la politique de la peur et la propagation des cauchemars, leur domaine. Pour résister, il faut pouvoir rêver et savoir choisir.

Tant que les gauches se limiteront à paraitre comme un simple rempart des acquis des uns et des autres, tant qu’elles sacrifieront leur esprit offensif aux dépens d’une exigence de justice et de changement radical, tant qu’elles se croient être là juste pour sauver les meubles, elles resteront inaudibles. Au Chili on consolidait pour avancer. Ce fut l’échec.

Osons enfin avancer pour consolider : écoutons, pour une fois, Antigone.

 


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9 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 8 mars 2011 09:50

    Bonjour Michel
    Analyse lucide
    Le FN ratisse large et récupère toutes les frustrations, jouant sur les peurs, les colères,dans le désert des projets de société, l’aphasie des grands partis tétanisés par une crise qui les dépasse, qu’ils n’ont pas voulu voir venir.


    • antonio 8 mars 2011 10:15

      Oh oui ! Que c’est complexe ! Et que je hais ce simplisme ravageur qui gangrène tout, abolissant facultés de réflexion, d’analyse, mettant au premier plan l’affectif, l’émotionnel et conduisant à la décérébration des citoyens !
      Et que je hais cette « gauche » incapable, veule et lâche, acharnée à préserver le système et couvrant sa complicité avec quelques miettes jetées aux masses populaires !
      Il est pourtant tant d’hommes et de femmes qui veulent que ça change ! Mais ceux qui sont censés les représenter les laissent démunis, désemparés, la rage au ventre !
      Que puisse, enfin, parmi tous ces révoltés, se révéler des porte-paroles dignes et responsables, intelligents et audacieux, vraiment en charge de leurs intérêts.


      • wesson wesson 8 mars 2011 10:55

        Bonjour M. Koutouzis,

        historiquement le FN est un parti instrumentalisé. Il l’a été un temps par la « gauche » de François Mitterand, et il l’est maintenant par la droite de Jean-François Copé. Il suffit de l’écouter ce matin faire des mamours au front national au micro de France Info, et additionner les voix de la droite ...

        Maintenant j’en suis pratiquement convaincu, ils veulent rejouer un 21 avril, et sont dans les grandes manœuvres pour éviter trop de candidats à droite - cf le récent rabibochage villepin-sarko...

        Le vrai risque est maintenant que le FN passe effectivement les 2 tours. Il a tellement gauchi son discours que ça peut effectivement tenter une grande partie de l’électorat populaire, et additionné aux déçus du sarkozisme et aux authentiques racistes qui pensent que tous les problèmes se résument à la burka, l’islam et aux cités, ça peut faire une majorité au second tour. Bon evidemment une fois au pouvoir le FN se dépêchera de trahir son électorat populaire, mais ça c’est une autre question ...


        • Robert GIL ROBERT GIL 8 mars 2011 12:05

          Faire croire à la protection de la classe ouvrière, alors que le FN n’a aucune proposition qui remette en cause les intérêts des plus riches est une véritable escroquerie. Le FN, parti ouvrier ? Faux ! Quand les travailleurs se mobilisent pour défendre leurs droits, où est le FN ? Quelqu’un l’a-t-il vu lors des manifestations pour les retraites par exemple ? Lire ci-dessous...

          http://2ccr.unblog.fr/2011/01/17/le-fn-defenseur-des-classes-populaires/


          • Cocasse cocasse 8 mars 2011 13:47

            Encore un article qui promeut les peurs contre le FN, alors que ce mouvement œuvre avant tout pour des choix de société, des choix politiques et économiques cohérents.

            Vous rêvez d’une gauche qui n’existe pas, et dont les choix seraient contradictoires.


            • alberto alberto 8 mars 2011 14:19

              Ouf ! Enfin un discours cohérent au milieu de cette cacophonie médiatique !!!

              Oui, je pense aussi que le FN joue de l’anathème, de l’accusation et de la diabolisation des excès, des veuleries, et de la corruption des « élites ».

              Ses discours sont d’autant mieux reçus que la masse de « grains à moudre » est considérable...

              Entre une droite dévalorisée par les quantités d’affaires qu’elle a générées, et par les discours antagonistes qu’elle a prêchés, et une gauche empêtrée dans un combat des chefs sans fin et des magouilles internes, le FN a beau jeu d’apparaître comme le chevalier blanc qui lave plus blanc que blanc !

              Encore un truc que je voudrais dire : ce que Wesson fait remarquer plus haut avec justesse, ce sont les encouragements discrets donnés par l’UMP au FN : j’attends avec intérêt qu’a force de cirer les pompes du FN, l’UMP n’aille pas en finale ?

              Merci, Michel Koutousis d’avoir remis quelques pendules à l’heure.


              • globulos nilasse 8 mars 2011 15:30

                tres bon article,bien qu’il est un gout de trop peu.


                • vinvin 9 mars 2011 00:49

                  Et bien moi, je voterai pour MARINE au premier tour, et également au second tour (si elle y est ) !



                  VINVIN.

                  • Bovinus Bovinus 10 mars 2011 03:17

                    Très bon article.

                    En effet, la politique n’est pas une affaire de peurs. C’est avant tout une question de choix. Traditionnellement, et historiquement, la droite représente la tendance conservatrice, et la gauche, la tendance progressiste. Il est donc logique que les positionnements les plus extrêmes représentent les tendances les plus extrêmes. Le FN, avant d’être fasciste, xénophobe, populiste, ou quoi que ce soit d’autre, est surtout un parti ultra-conservateur.

                    Ultra-conservateur, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que c’est un parti qui promeut les institutions les plus conservatrices (l’armée, l’Église), qui privilégie les thèmes les moins actuels (traditions, sécurité, identité), et qui propose les politiques les plus réactionnaires (nationalisme, repli identitaire, répression, protectionnisme économique). C’est le parti des notables, des propriétaires terriens, d’un certain type d’industriels et de capitalistes. C’est le parti de ceux qui possèdent, donc, de ceux qui ont quelque chose à perdre. En aucun cas, c’est le parti de ceux qui n’ont rien, ou, pas grand-chose, et, par nature, il ne peut le devenir, quels que soient les efforts déployés par Mme Le Pen pour pour paraître convenable et attirer les électeurs les plus divers. Le FN n’est pas le parti de Belzébuth ; il est tout simplement un parti ultra-conservateur.

                    Monsieur Sarkozy a été très habile, en créant son UMP. En réalité, il n’a fait que rassembler toutes sortes de mouvements de droite, ce qui a peut-être induit en erreur bon nombre d’électeurs. Par la même occasion, il a attiré une part non négligeable de l’électorat FN, grâce à son discours sécuritaire et musclé. Ceci fait, y’avait plus qu’a se faire adouber candidat unique de droite, et le tour était joué. La gauche eût peut-être bénéficié de davantage de voix si elle avait adopté la même stratégie.

                    Cependant, si la manœuvre s’est révélée un succès électoral indéniable, elle n’a pas donné une réelle politique. Nous le voyons tous aujourd’hui, constat confirmé d’ailleurs par les dissensions à l’intérieur même de l’UMP, et se soldant même par la désolidarisation de la fraction gaulliste. Il est plausible que d’autres suivront.

                    En reprenant cette stratégie à son compte, Mme Le Pen prend un quinquennat de retard. Elle dispose de moins de marge de manœuvre et n’a pas les moyens de propagande de l’UMP. Pour l’instant, elle a le champ libre, alors elle s’y engouffre, elle s’agite, elle fait de la com’. Ça peut effaroucher quelques-uns, créer l’effervescence médiatique quelque temps, certes... En fait, son score sera proche du score « habituel » du FN : autour de 15% (à 2-3% près, en fonction de l’efficacité des autres candidats). En réalité, elle ne fait que préparer le terrain pour M. Sarkozy, qui n’est pas encore ouvertement en campagne, mais qui déjà assène les thèmes et le projet qu’il va proposer, par la voix de Mme Le Pen. C’est aussi simple que ça.

                    La question que nous devrons nous poser en 2012, ce ne sera pas de savoir si Mme Le Pen sera au 2ème tour ou non. Elle y sera si elle-même et M.  Sarkozy sont les seuls à avoir un message à proposer. La vrai question c’est de savoir quelles sont nos préoccupations essentielles, quelle politique souhaitons-nous pour la France, quelle est notre place en Europe et dans le monde. Est-ce qu’on se préoccupe, avant toute chose, de l’Islam ou de la laïcité ? Est-ce qu’on veut la même politique économique et sociale que celle qui nous a été proposée ? Est-ce que notre message au monde, et en premier lieu, à nos voisins méditerranéens se résume à apporter notre expertise en matière de répression d’émeutes  ?

                    Il ne suffit pas de sortir de l’euro, ou, pourquoi pas, de l’Union Européenne pour retrouver emploi, prospérité et pouvoir d’achat. On n’en est plus là. La France a besoin d’une véritable politique, pas d’invectives ou de prestidigitation. Rien ne sera simple ni facile, et il ne suffit pas de sortir de l’euro, ou, pourquoi pas, de l’Union Européenne pour retrouver emploi, prospérité et pouvoir d’achat. On n’en est plus là. La France a besoin d’une véritable politique, pas d’invectives ou de prestidigitation. Sérieusement, croyons-nous qu’on va trouver la réponse aux périls de notre temps dans un débat sur la burqa, l’islam, l’immigration, la sécurité... ?

                    La réponse, c’est d’être lucide, audacieux et de savoir faire des choix courageux. En un mot, de prendre des risques. Les conservateurs ne prennent pas de risques : craignant de perdre ce leurs acquis acquis, ils s’arrêtent et se recroquevillent. Pendant ce temps, le monde avance. Sans nous.

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