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Frontières

 Par le passé, le jeu démocratique consistait à faire bouger, au mieux par le jeu électoral, au pire par des alliances éphémères de partis charnières, les frontières politiques. Métronome de l’alternance, soupape de sécurité pour les uns et les autres, ce mécanisme nécessitait des corps historiquement, socialement, politiquement - voire affectueusement – constitués et relativement homogènes. Cette homogénéité restait complexe avec plusieurs variables jouant sur des articulations culturelles, religieuses, de classe et de traditions. Les frontières existant entre ces corps et leur transcription partidaire étaient relativement visibles ; Il fut un temps où des mots comme prolétariat, culture ouvrière, tradition catholique, conservateur, libéral, socialiste, etc., avaient un sens et surtout une représentation politique.
 
Aujourd’hui, on s’étonne de la confusion existant entre les partis, des déclarations sur la marge portant sur des sujets éthiques, de mode, du symbolique (comme la dernière déclaration du secrétaire général du parti communiste sur « une pub sexiste ») sans se demander s’il reste vraiment autre chose pour se démarquer et se faire remarquer. Ce que communément on appelle « classes moyennes » ou « marais », a toujours existé et son basculement d’un côté ou d’un autre était le fruit de la perception qu’il se faisait de lui même et de sa condition, des contraintes qui le démobilisait ou des espoirs qui l’emportait. Jouait aussi ce que Gramsci appelait l’hégémonie intellectuelle c’est à dire la perception d’un ensemble de valeurs et d’un projet global sans anti discours de taille. Cette frontière idéologique qui s’appuyait sur des corps complexes cependant unifiés (« peuple de droite », « peuple de gauche ») n’existe plus. Depuis les années 1960, Mai 68 et l’émergence des mouvements sociaux, la contestation vise essentiellement les représentations classiques et institutionnalisées de l’anti discours, accusés d’immobilisme ou de compromis, ainsi que leur discours figé et antidaté. Le fait que ces forces ont depuis géré le pouvoir sans répondre aux aspirations énoncées n’a pas arrangé les choses. Mais il était impossible de répondre à ces inspirations : entre temps, ces corps constitués avaient éclaté en une multitude de désirs que rien ni personne ne pouvait fédérer. Dès lors, gouverner n’était plus qu’un exercice visant à répondre aux exigences les plus urgentes et surtout les plus menaçantes, les unes après les autres. Bref, ne plus gouverner. Si le pouvoir prend la forme d’une gestion opportuniste, c’est bien par ce que il n’y a plus que demandes opportunistes et pressantes de la part des gouvernés qui conjuguent à l’infini leur corporatisme. En conséquence, gouverner devient aussi préserver acquis et droits (tactique) plutôt qu’anticiper nouveaux besoins et menaces (stratégie).
 
Cette disparition des frontières existant entre les corps sociaux (au profit du morcellement des mouvements homonymes) s’accompagne d’une chute des frontières idéologiques et géographiques issues de la deuxième guerre mondiale. Cela a comme conséquence la disparition du concept d’hégémonie intellectuelle, et de la représentation phantasmatique et idéalisée d’un ailleurs alléchant. Et cela dans les deux sens. La déception venue de l’est se reflète à celle vécue à l’ouest. Les mouvements sociaux se morcellent encore plus, et prennent la taille unidimensionnelle de l’individu. En d’autres termes : sauve qui peut. 

La frontière la plus dangereuse à franchir, celle de la hiérarchisation des besoins, des utopies et des périls, disparaît. La défense des phoques et celle de la planète, la lutte contre la faim (ailleurs) ou contre les propriétés agricoles mécanisées et uniformisées (ici), la parole du maître et de l’apprenti, d’une thèse ou d’une opinion, se valent, tout se compare instantanément et instinctivement, même les prix Nobel se donnent pour ce qui sera et non plus pour ce qui est fait. Pour l’espoir et non plus pour l’accomplissement. C’est que l’espoir semble devenir la denrée la plus rare de l’œcoumène. 

La mosaïque humaine, jadis représentée par des instruments collectifs de masse se recroqueville sur des structures identitaires qui n’ont rien à désirer aux tribus, aux clans, aux ethnies, aux « familles de condottières » et autres prédateurs qui ont fleuri dans l’histoire après la chute de chaque empire. Avec une différence de taille : l’éclatement des empires de jadis avait donné naissance à des nations. Celle d‘aujourd’hui augure des entités et des concepts abstraits qui ont peu d’espoir de devenir des aimants fédérateurs. Cette errance existentielle s’accompagne d’une autre, pur produit de l’éparpillement de la globalisation : les nouvelles migrations. La division du monde entre ceux qui produisent pour une bouchée de pain dans un environnement de pauvreté absolue et ceux qui consomment par acquis de l’Histoire et de conscience (corrompue), a enlevé toute utopie, tout espoir collectif. Ce « sauve qui peut » a détruit l’ultime frontière existant, celle des Etats. La libre circulation des biens étant universellement imposée, celle des hommes reste interdite ; Elle est désormais gérée, comme tout trafic illégal, par ces fameuses structures qui remplacent les grands ensembles collectifs désormais disparus. La chute du mur de Berlin, l’invention d’un capitalisme d’état communiste en Chine, ou les variantes de la mise en place d’enclaves financières et industrielles au sein de pays dit « émergeant » (Brésil, Inde, Mexique etc.) fonctionnant dans un environnement tiers-mondiste paupérisé, l’exploitation d’offshore agricoles des nantis au sein des pays les plus pauvres (Madagascar, Mozambique, Ukraine, etc.) non seulement ne fixe pas les populations dans une activité et un espoir de vivre mieux, mais les exproprie et les expulse dans un non lieu phantasmatique et qui prend le nom de l’Occident. La myriade des Ulysses s’en va à la rencontre des Lotophages (ceux qui ont perdu la mémoire de leur Histoire) et les habitants d’Aleph, désœuvrés à force de certitudes d’immortalité. Tels Charon, les Maras salvadoriens, les fares albanaises et kosovares, les mafias turques ou pakistanaises (pour ne citer que les plus connues), se chargent de leur transport. Eux aussi ne considèrent les frontières que comme une structure surannée, qui ne sert qu’à augmenter leurs dividendes.


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2 réactions à cet article    


  • jltisserand 3 novembre 2009 04:53

    Très juste ! mais cette destructurisation de la société, cette perte d’espoir dans un futur commun a bien été organisé par nos « élites ». N’oublions pas que l’exemple le plus évident de ce détricotage d’un continent a été l’Afrique devenu le laboratoire de ce qu’il « fallait » faire pour diminuer la puissance d’opposition. Ensuite sa mise en oeuvre sur tous les autres continents.
    On ne s’étonne plus vraiment du peu de différence entre les partis car leurs dirigeants sortent des mêmes moules et aller à gauche, droite ou ailleurs ressort d’une décision opportuniste. Cela aussi part d’un besoin de « nous guider » exactement comme « ils » le souhaitent. Nous sommes dans le tourbillon de l’entonnoir et je crains que nous ne soyons avalés par le maelstrom.
    Le seul étonnement en fait est : pourquoi ? pourquoi vouloir nous prendre par la main (commencé il y a 40 ans ) et maintenant en arriver à nous imposer (le vaccin par exemple). Quels sont les desseins de tout celà. Devons-nous devenir paranoïaques ? 


    • zelectron zelectron 3 novembre 2009 09:51

      @ Michel Koutouzis
      C’est vrai, désormais le « démarquement » sous toutes ses formes y compris les plus incongrues prime en soi sans autre justification que de n’être pas identique à l’autre et ce jusqu’à la caricature.

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