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L’autoédition et ses textes « mal fignolés » : une perle signée Jean-Yves Mollier

« Et pourquoi l’autoproduction se vend si mal ? Tout simplement parce qu’elle croit qu’elle aboutit à des livres. Or non, elle aboutit à des textes mal fignolés, mal finis, mal mis en forme… »

Jean-Yves Mollier, ActuaBD (https://www.actuabd.com/Jean-Yves-Mollier-historien-de-l-edition-La-dedicace-si-elle-peut-generer-des)

 

Les perles ne viennent pas toujours des bacheliers, et monsieur Mollier (professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), par ailleurs reconnu dans son domaine et auteur d’ouvrages de qualité, nous en a offert voici quelques jours une preuve manifeste dans ActuaBD.

 

Je ne reviendrai pas sur les nombreuses lacunes de cet article, et notamment ce chiffre erroné indiquant que 90 pourcent de la production littéraire française résulte de l’autoédition (en 2018 la BnF n’a enregistré que 17 pourcent de dépôts issus de l’autoédition, contre 83 pourcent pour l’édition classique), et cet article n’est que la réponse d’un auteur hybride ayant un pied dans l’édition classique et un autre dans l’autoédition.

 

Il est d’abord inexact de dire que la production autoéditoriale se vend moins bien que la production éditoriale. Les derniers chiffres sont tombés et montrent qu’entre les quelques best-sellers et la « longue traîne » des auteurs ne gagnant pas le SMIC avec leurs ouvrages, il n’y a presque plus personne. Le phénomène est exactement similaire dans l’autoédition, avec l’émergence régulière de best-sellers, souvent repris opportunément par des éditeurs classiques, et une très large majorité d’auteurs qui vivotent en effet avec des ventes de quelques exemplaires par mois, voire moins. Les auteurs du milieu sont rares eux aussi.

 

À n’en pas douter, si 90 pourcent des auteurs auto-édités vendent moins de 100 exemplaires comme le dit monsieur Mollier, compte tenu de la crise actuelle sur la rémunération des auteurs dans l’édition classique, du nombre d’auteurs vivant d’une autre activité et des chiffres de vente très bas de la grande majorité d’entre eux, la situation n’est guère différente dans les deux « camps »

 

Ensuite, monsieur Mollier fait évidemment preuve de mauvaise foi. Si la qualité d’un livre (fond et forme) est un critère primordial de vente, encore faut-il que le lecteur arrive jusqu’à la couverture, jusqu’au résumé, jusqu’à l’extrait gratuit du livre. Or, comment ignorer que les auteurs auto-édités ne bénéficient d’aucun soutien médiatique (la presse locale parfois, avec de la chance), d’un soutien encore très faible des librairies (où ils sont souvent introuvables), et d’une force de frappe sur les réseaux sociaux très souvent inférieure à celle d’un éditeur.

 

Aussi, si je conviens avec monsieur Mollier de la faiblesse de certaines publications auto-éditées (mais que dire d’ouvrages édités de manière classique dont les coquilles et les erreurs font les choux gras des correcteurs indépendants rejetés par les éditeurs au prétexte de leur inutilité supposée ?), d’excellents ouvrages auto-édités (et je n’aurai pas la prétention d’inclure le mien) ne souffrent pas de leur manque de « fignolage », mais d’un manque de réseaux de diffusion puissants. Au demeurant, beaucoup de petits éditeurs souffrent des mêmes maux.

 

Il ne s’agit pas ici de se lamenter, puisque l’autoédition est souvent un choix (elle le serait davantage si l’autoédition était mieux connue des auteurs) et que se faire connaître est une étape difficile mais inévitable de l’auteur autoédité. Il l’assume généralement à base de débrouille, de ruse et de culot, pour arriver, c’est selon, à des résultats bons ou mauvais. Mais il est tout de même très pénible de constater chez un spécialiste de l’édition, l’oubli de l’importance de la communication dans la vente d’un produit. 

 

Par ailleurs, n’omettons pas un autre facteur. L’autoédition récupère bien des genres littéraires que l’édition classique et son modèle de rentabilité ont rendu moribond. La poésie, les recueils de nouvelles sont très fréquents dans l’autoédition. Les auteur vendent moins, mais est-ce leur ambition en produisant des genres dits « invendables » ? De plus en plus la littérature dite « grise » se tourne aussi vers cette solution. Récemment, un éditeur de PACA édition disait sur youtube n’accepter que des ouvrages en mesure de se vendre à 10 000 exemplaires. Il n’est pas question ici de lui jeter la pierre, mais avec de tels principes, l’autoédition devient la panacée au rejet pur et simple de tout un pan de la littérature, tant de fiction que de non-fiction.

 

Malgré ses handicaps, l’autoédition voit ses ventes progresser de manière régulière, attire aujourd’hui des auteurs confirmés (aux livres sûrement « mal fignolés » puisque sans éditeur), offre sur un plateau des auteurs à des éditeurs dilettantes (auteurs sans doute bien moins bons avant d’être édités de manière classique). Ce n’est pas anodin. Les auteurs auto-édités cultivent des réseaux qui ne s’offraient pas il y a dix ans. Des sites comme simplement.pro mettant en relation auteurs auto-édités et blogueurs/influenceurs n’ont même pas cinq ans d’existence. Des plateformes comme Librinova, Bookelis ou même KDP offrent des moyens gratuits ou payants de mettre en avant son livre en profitant de la puissance de ces structures. Les bons résultats des prix littéraires réservés aux auto-édités mis en place par certaines de ces plateformes montrent qu’à moyens égaux un ouvrage auto-édité n’a aucune raison de moins bien se vendre qu’un ouvrage édité de manière classique. Certainement, si un auteur auto-édité remportait un prix Goncourt ou un prix Renaudot, son livre se vendrait tout aussi bien que celui d’un auteur édité. Et pour cause, même au sein des jurys de ces prix littéraires et de leurs propres aveux, la qualité littéraire et le « fignolage » ne sont pas les critères déterminants. D’ailleurs, si cela avait été le cas, la pression des libraires (et il ne s’agit pas ici de juger de sa légitimité) n’aurait pas été entendue pour arrêter le sort de Marco Koskas après la première sélection du Renaudot.

 

Alexandre PAGE

 


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2 réactions à cet article    


  • Lucchesi Jacques 3 août 18:49

    Un article tout à fait intéressant pour qui est confronté aux problèmes actuels de l’édition. Laquelle n’est plus qu’une caisse de résonance de l’actualité, grande ou petite. Dans ce cas, l’auto-édition pourrait constituer une alternative plus profitable aux auteurs. Mais il faut avoir à l’esprit qu’elle est toujours considérée comme une sous-littérature par les libraires et les médias qui ne lui accordent aucune visibilité. De fait, les auteurs auto-édités qui parviennent à vendre des livres sont ceux qui ont acquis une petite notoriété dans ce système d’où ils sont depuis sortis.


    • Alexandre PAGE Alexandre PAGE 4 août 19:03

      @Lucchesi Jacques

      L’auto-édition commence à intéresser les éditeurs classiques (Michel Lafon, Hugo Roman...), mais uniquement lorsque l’auteur est déjà sorti du lot. En somme, l’auteur mâche le boulot de l’éditeur qui ne prend même plus le risque de se planter. L’éditeur devient un imprimeur-distributeur.

      Il reste le « prestige » de l’édition classique, mais pour combien de temps encore ? 

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