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La résistance intellectuelle au cœur de l’apprentissage, par Olivier Houdé

Olivier Houdé, le 29 novembre 2017, La Sorbonne

Controverses de Descartes

 

Olivier Houdé évoque les résistances cognitives favorisant ou inhibant l'apprentissage. Pour ce faire, le chercheur met en regard deux types de procédures utilisées par les élèves confrontés aux résolutions de problèmes, à savoir : l’algorithme et l’heuristique.

 

En ce sens, si l'automatisme (étant un excellent moyen de mémorisation) s’avère nécessaire, ce dernier peut également entraîner des processus heuristiques. Autrement dit, des pensées automatiques, des raccourcis, la plupart du temps efficaces, mais pouvant également se révéler faux. 

Par exemple, lorsque Jean Piaget effectue des tests de conservation des quantités. Le psychologue présente un certain nombre de pions alignés, puis le même nombre de pions mais cette fois, espacés les uns des autres. A la question posée de savoir si les deux collections sont identiques, certains enfants répondent par la négative. Plus l’élève est jeune, constate Jean Piaget, plus ce dernier va fournir une réponse erronée, le psychologue interprète ces réponses enfantines comme non logiques. 

 

Néanmoins, contrairement aux idées reçues, l’élève n’est pas illogique. La plupart du temps, comme on peut le constater dans les affichages de classe, la longueur de la suite numérique correspond à la quantité effective. Plus la suite est longue, plus le nombre est quantitativement grand. Seulement ici, cette observation automatisée ne s’avère pas pertinente. L’enfant doit donc dépasser cette impression, « inhiber » cette idée en passant par une procédure algorithmique de comparaison, tel le comptage de la collection afin de répondre.  

 

 

Merci à Olivier Houdé de son aimable accord.

----------------

Pour aller plus loin :

 

Lisez, si vous le pouvez : Bentolila Alain et al., L’essentiel de la pédagogie, Nathan, 2017

Avec les contributions de : "Meirieu Philippe, Boimare Serge, Bouysse Viviane, Jousselme Catherine, Houdé Olivier, Bentolila Alain, Germain Bruno, Duquesne-Belfas Françoise, Girodet Marie-Alix, Quéré Yves, Hadji Charles, Beneych Paul, Martin Brigitta, Mounié Sébastien" 

Vous y trouverez une mine d'informations. Pour vous mettre en "appétit", quelques extraits parlants : "Chapitre 4 - Les sciences cognitives et les apprentissage à l’école primaire, par Olivier Houdé

P 77 : " 3 Piaget revisité : heuristique, algorithmes et inhibition

Un autre exemple, dans le domaine mathématique, permet de bien comprendre la généralité de ce phénomène. Il s’agit de la tâche de conservation du nombre jadis inventée par Piaget (Piaget & Szeminska, 1941). Devant deux rangées qui ont le même nombre de jetons (7 et 7 par exemple) mais qui sont de longueurs différentes (après l’écartement de l’une des deux rangées), jusqu’à 7 ans l’enfant considère qu’il y a plus là où c’est plus long ». Piaget croyait que l’enfant n’était pas logique, qu’il était dominé par son système 1. Or la difficulté est ici d’apprendre à inhiber l’heuristique « longueur égale nombre » alors même que l’enfant est déjà capable de compter (Houdé 2000).

Dans le cerveau, une heuristique et une stratégie très rapide, très efficace – donc économique pour l’enfant ou pour nous-mêmes -, qui marche très bien, très souvent, mais pas toujours, à la différence de l’algorithme exact, stratégie plus lente et réfléchie, mais qui conduit toujours à la bonne solution (le syllogisme, de comptage, etc ;)

P 78 : D’où vient l’heuristique « longueur égale nombre » ? Par exemple, sur les rayons des supermarchés, en général, il est vrai que la longueur et le nombre varient ensemble (covarient) : face à deux alignements de produits du même type, celui qui est plus long contient aussi le plus de produits. Le cerveau de l’enfant détecte très tôt ce type de régularité visuelle et spatiale. De même à l’école ou à la maison quand on apprend les additions ou les soustractions (ajouts/retraits) avec des objets sur une table, si on additionne, on ajoute un ou plusieurs objets (1+1+1+1…) et c’est plus long ; si on soustrait, c’est l’inverse. C’est encore vrai dans les livres de « maths pour petits » ou sur les murs des classes. On y découvre en général la suite des nombres de 1 à 10 illustrée par des alignements d’objets de longueur croissante (des alignements d’animaux ou de fruits). Donc quasiment partout, sauf dans la tâche de Piaget, la longueur est le nombre varient ensemble.

 


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7 réactions à cet article    


  • Jean Roque Jean Roque 12 mars 2018 10:03

    Les neuro-sciences ont démontré que les nombres sont un codage génétique inné et non un apprentissage de la quantité (vieux débat philosophique sur le « legein »)
    Le perroquet sait compter jusqu’à 12... car c’est le nombre maxi de cacahuètes qu’il a en général dans son coffre-fort ; la Nature a jugé inutile de lui donner plus de nombres en tête. Chute du niveau PISA, du QI, et du niveau de formation en UE :
     
    A Berlin, 33% des enfants faisant leur entrée à l’école sont d’origine non allemande (2010). Cela correspond à peu près à la situation générale en Allemagne Fédérale [...] Ce qu’il faut combattre, c’est la pauvreté par l’esprit, c’est-à-dire cette combinaison d’éloignement à l’égard de l’éducation, de déficits de la socialisation et de manque d’ambition et d’énergie vitale qui caractérise de grandes parties des classes inférieures en Allemagne [...] Au-delà de la pure et simple décrue démographique, c’est avant tout l’augmentation continue du nombre des personnes moins stables, moins intelligentes et moins compétentes qui menace l’avenir de l’Allemagne. [...] 4 millions d’analphabètes fonctionnels, c’est-à-dire … 5% de la population allemande.
     
    Thilo Sarrazin, ministre de Berlin, ancien directeur Bundesbank


    • Trelawney Trelawney 13 mars 2018 08:28

      @Jean Roque
      Vous êtes à vous tout seul un symbole de la pensée heuristique


    • Virginie Le Chêne Parlant Virginie Le Chêne Parlant 13 mars 2018 13:50

      @Jean Roque

      Bonjour à vous, merci de votre commentaire.

      Pour le point 1 : Les neurosciences ont démontré une connaissance des nombres, chez le bébé, jusqu’à 3. Mais est-ce un dénombrement ou une superposition des quantités ?Des tests très astucieux ont été menés, il s’agit des calculs arithmétiques possibles ou non. (Karen Wynn, 1992). Vous prenez un théâtre de poupée, faites passer une poupée de la gauche vers le rideau, cette dernière est donc cachée, pour l’instant, puis une autre (ça fait donc 1 + 1) puis vous levez le rideau. Le bébé doit donc s’attendre à découvrir 2 poupées. Karen Wynn s’est « amusée » à en laisser 2… A un autre moment 1 (résultat impossible, puisque 1+1 = 2) Ou d’autres fois, 3 poupées. Résultat : la surprise du bébé est mesurable en cas de résultat impossible. Ce dernier parvient donc à effectuer des calculs, pense-t-on… arithmétiques. http://www.tangentemag.com/article.php?id=3288

      Pas si simple….

      Ces résultats correspondent-ils vraiment à des raisonnements mathématiques ou sont-ils le fruit d’une correspondance terme à terme et donc d’une superposition d’images mentales ? Pour le dire autrement, vous voyez la poupée, vous imaginez son image (symbolisons-la par un point, puis l’autre poupée, vous donne un autre point. Vous avez donc deux points en tête. Lorsqu’on relève le rideau, vous vous attendez à voir 2 points (comme 2 deux cailloux ou 2 fleurs). Si ce n’est pas le cas, vous êtes surpris bien qu’ayant une image mentale en tête et non le résultat d’un calcul.

      Pour le point 2 :

      Le QI est un test social. Au reste, ce dernier ne mesure pas l’intelligence. Il s’agit d’un coefficient calculant le taux de « bonnes réponses » obtenues à un test (socialement critérié. Par exemple, basé sur la vitesse des réponses - ces tests sont chronométrés, ce qui « bloque » n’importe qui d’ « intelligent », c’est-à-dire ayant conscience du stress provoqué par un temps limité) et élaboré par des « scientifiques » voulant quantifier (lisez légitimer) leurs résultats.

      Non seulement l’intelligence se construit dans la lenteur, par la réflexion, le « retour » incessant sur ce qui a été dit, ce que l’on pourrait réfuter, ajouter, etc. Mais dans un contexte social. Autrement dit, n’importe qui né à l’étranger échoue. N’importe quel enfant issu de l’étranger et élevé dans le pays obtient des résultats conformes aux « normes ». 

      Un auteur remarquable, malheureusement disparu, a évoqué mainte fois ce fait. Il s’agit de l’éminent Albert Jacquard. On ne naît pas « intelligent », on le devient, c’est un processus.

      https://www.youtube.com/watch?v=DpzRONla_RU

       

      Regardez aussi ceci :

      https://www.youtube.com/watch?time_continue=775&v=N22SEa43Md8

      Au plaisir de vous lire.


    • Virginie Le Chêne Parlant Virginie Le Chêne Parlant 13 mars 2018 14:02

      @Trelawney

      Merci de ce trait d’humour.

      Nous avons besoin d’humour. Non seulement parce qu’il s’agit – peut-être - de la dernière étape avant la désespérance mais parce qu’elle est distance et hauteur.

      Tout sourire intempestif est donc bienvenu.


    • jeanclaude 12 mars 2018 17:16

      De temps en temps un thème imprévu. Merci à l’auteure.

      J’apprends aujourd’hui même que l’utilisation de tablettes est systématique dans le collège où j’habite. On peut se demander si le recours à ce « support médiant » est un progrès ou un danger.
      La pensée heuristique étant spontanée et rapide, si j’ai bien compris, elle est moins fatigante que la pensée développée.
      La machine, comme auxiliaire de l’apprenant, ne va-t-elle pas aussi favoriser les tendances « faciles » : on s’en remet à elle plutôt qu’à ce qu’on a déjà mémorisé comme « transmission culturelle » ?


      • Virginie Le Chêne Parlant Virginie Le Chêne Parlant 13 mars 2018 14:28

        @jeanclaude

        Il y aurait beaucoup à dire sur l’usage de la tablette.

        Avantages :

        -  Pas de retour avec « effet de jugement de valeur ». L’ordinateur est neutre, de ce point de vue, c’est très positif.

        -  Retour immédiat de la réponse (on appelle cela feed-back). Or, on apprend beaucoup par interaction immédiate. Par exemple, les correcteurs d’orthographe, en soulignant en rouge de suite, pointent ce qui ne va pas. A force de corriger – normalement – vous mémorisez. Sur papier, l’enfant ne sait pas identifier ce qui ne va pas. (Il faudrait pour cela qu’il ait conscience de la bonne réponse. En ce cas, il ne ferait pas l’erreur.)

        -  Possibilité de varier (exercices et exemples).

        -  Possibilité de montrer concrètement, d’illustrer de manière plaisante, beaucoup de choses (histoire géographie), etc.

        Inconvénients :

        -  Dispersion.

        -  Confusion jeu / travail.

        -  Pas de retour et d’analyse de ce qui « pose » problème. C’est là l’essentiel du travail de l’école : poser un diagnostic sur ce qui est fait afin d’apporter une aide. C’est-à-dire apporter une méthodologie et donner des outils.

        -  Attention à ne pas négliger l’écriture manuscrite, très intéressante car elle fait travailler l’écriture dans l’espace. Cet aspect kinesthésique ne doit pas être négligé.

        -  Hyper individualisation.

        Donc, utile mais…  


        Belle journée. 


      • Virginie Le Chêne Parlant Virginie Le Chêne Parlant 13 mars 2018 15:19

        Concernant l’hypothèse heuristique… La pensée heuristique est intéressante – en ce qu’elle explicite les réponses de certains élèves – non pas illogiques, comme on pourrait le supputer trop rapidement – mais en élucidant leurs provenances (les affichages en mathématiques, etc.)  

        Cela est essentiel afin de pallier les difficultés rencontrées.

        Ceci étant dit…. Lorsqu’on parle de rapidité de pensée, de ‘raccourcis’ permettant d’aller rapidement à la bonne réponse.

        Est-ce vraiment ainsi que cela fonctionne ?

        L’hypothèse Britt-Mari Barthienne consiste à penser les réponses comme étant la résultante de « sur-règles », de surinterprétations, finissant par vous induire en erreur. Ainsi, ce ne serait pas une facilité mais – inversement – une complexité ayant toute les apparences de la facilité qui aboutirait à fournir une réponse erronée.

        Par exemple, vous pensez la baleine comme étant un poisson, non par simple analogie (donc manque de réflexion) mais au contraire parce que « vous avez pensé : 1 Elle nage.  2. Elle vit dans l’eau. 3 Elle a l’aspect d’un poisson, donc c’est un poisson.

        Autre exemple, en géométrie : on vous présente toujours un carré représenté sur sa base. Vous finissez donc par intérioriser la règle : un carré, c’est 4 côtés égaux, 4 angles droits et une forme posée sur sa base. Si bien qu’une fois représenté sur son angle, vous pensez (losange).

        Autrement dit :

        1.  La pensée est beaucoup plus construite et logique qu’on ne le pense

        2.  C’est la manière d’enseigner et de présenter les carrés dans les livres qui (horreur des horreurs) induisent certaines représentations fautives.

        3.  Pour le dire encore plus clairement, car il faut toujours balayer devant sa porte : nous imputons parfois des erreurs que nous provoquons.  

        http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1989_num_81_1_1111

        Il s’agit d’en avoir conscience afin – dans la mesure du possible - de les éviter au maximum.

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