La somptueuse arrogance de Lance Armstrong
Cette fois c’est dit par lui-même. Il s’est dopé. Beaucoup, passionnément, à la folie. Il a menti. Sa repentance me laisse assez froid. C’est de saison. Saison froide, saison de repentance. Drôle de salade qu’il nous sert le Lance, avec son epo-sauce et son testo-piment. Salade de saison. Le rampon. Rampons devant les médias. Ou la mâche. Mâchons notre amertume à devoir s’humilier face à l’assemblée invisible des téléspectateurs.
La prêtresse n’a que le pouvoir de l’écran. Elle ne peut octroyer ni sanction ni pardon. De toutes façons quelle importance ? Les aveux d’Armstrong remplissent la petite case poubelle et seront vite oubliés.
Je n’aime pas ce système de repentance. Je n’aime pas le pouvoir exorbitant de juge donné à un public anonyme. Le public il faut lui dire ses quatre vérités. Il voulait du spectacle, du sensationnel ? Il l’a eu. Lance en a vécu, et le public a vécu de lui. Le deal est rempli. C’était du chiqué ? Il a quand-même bandé au coup de pédale de Lance quand celui-ci démarrait comme une flèche au pied d’un col mythique de l’arc alpin.
Le public donc est repu. Trompé mais repu. A une époque ou des sites internet encouragent aux rencontres adultérines, la tromperie n'a plus guère d'importance. Le public a digéré ses chips et bu ses bières devant sa télé pendant que son amant pédaleur le trompait avec une seringue dans les coulisses de l'exploit. Public subjugué, ou au contraire jaloux, enragé de voir l’insolence de l’américain. En plus, un ricain. Pensez donc. Il a déclassé un autre grand dopé mais jamais destitué : Jacques Anquetil. Les mythes tombent comme les feuilles d’automne.
De toutes façons, les médias, la télé, leur seule fonction est de remplir l’instant d’assez d’intensité pour que l’on ne zappe pas. Lance a servi quand il gagnait, il sert encore aujourd’hui quand il perd tout. C’est un bon produit média Lance. Un héros sombre. Un dieu devenu maudit. De la cime à l'abîme. Ça c’est de la belle histoire.
Mais la téloche n’est qu’un média de l’instant. Gérard Holtz n’est pas Victor Hugo. Personne pour raconter durablement cette folie qui s’empare des hommes, tous, quand il y
a une place à prendre. Revanche contre son cancer, goût immodéré de la première place, culot sans borne du mensonge, somptueuse arrogance de celui qui gagne à tout prix, roulant sur la ligne de crête entre la lumière des sommets et l'obscure voix du mensonge. C’est l’image du monde moderne. Il y a les quelques-uns qui occupent les marches du podium. Pas beaucoup : les organisateurs n’ont prévu que trois marches. C’est le système. Et les autres qui regardent. Les vaches regardent bien passer les trains.
Armstrong avait ce visage du fou qui veut tout gagner. De la locomotive moderne type années 1960. Du dieu aztèque, coiffé de cette couronne surréaliste, bandant de toutes ses couilles. Magnifique ! Aujourd’hui sa belle arrogance me manque. Aujourd’hui il rampe. Il mâche son amertume. Il se couche. Merde ! - je l’aimais mieux avant. Je ne devrais pas, je sais. La vérité est préférable au mensonge. Le dopage est mauvais pour la santé. Il a truqué les enjeux. Il a donné le mauvais exemple.
Oui, mais voilà, finalement je préfère me rappeler de ses démarrages en côte. Car même dopé, à côté d’autres dopés, il fallait le faire. Pourtant au début il m’irritait. Trop sûr de lui. Un vieux fond de culture européenne chez moi : les gagnants doivent bien avoir un vice caché. Lance en avait un. Il confirme. Mais malgré cela j’ai fini par l’apprécier. Alors aujourd’hui, voir sa repentance décharnée comme un vieil âne maigre à qui l'on ne donne plus que des coups de pied, voir le coq devenu limace et se mangeant lui-même, je n’aime pas. C’est irrationnel et totally subjectif. J’assume, et je comprends qu'on lui en veuille. Mais dans un siècle de l'image, boostées par la toute-puissance du petit écran, ses victoires avaient plus d'allure que ses larmes de gamin pris en faute - l'envers de son endroit.
Lance, ta belle arrogance en énervait plus d’un. Ils sont maintenant satisfaits. Toi tu avais pris ta revanche sur ton cancer des testicules. Eux prennent leur revanche sur toi. Tu es leur cancer des testicules. Eux pédalent de la bouche.
Mais c’est pas demain qu’on les verra grimper le Ventoux avec la langue.
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