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Accueil du site > Tribune Libre > Le développement de l’écriture

Le développement de l’écriture

Le 1er mars 1924, un des bœufs qui tirent la charrue pour défricher un morceau de terrain boisé dans le champ Duranton proche du hameau de Glozel, s'enfonce la patte dans le sol. En déblayant la terre pour libérer l'animal, Émile Fradin et son grand-père repérent une cavité (fosse ovale de 3 m x 1 m) remblayée. Les archéologues vont découvrir, dans les mois suivants, des représentations humaines et animales en pierre ou en os et des plaquettes d'argile recouvertes d'inscriptions composées à partir de 116 signes rappelant des formes connues  : «  l'epsilon étrusque - le gamma phénicien - l'«  oméga  » grec - l'eta de l'ancien hébreux  ». Certains textes sont gravés en boustrophédon (de droite à gauche et de gauche à droite). Les datations réalisées dans les années soixante fixent l'âge des objets à 17.000 ans, soit près de 14.000 ans avant la naissance de l'écriture !

L'écriture marque un stade déterminant de l'évolution humaine : pallier les défaillances de la mémoire, acheminer des instructions à distance, tenir une comptabilité, consigner les événements, etc. L'écriture est une conséquence du langage : « seul l'homme est doté de cette faculté particulière qui lui permet de communiquer avec ses semblables au moyen de signes arbitraires, c'est-à-dire sans lien avec les objets ou les idées qu'ils représentent. ». En ce qui concerne l'apparition du langage, on est réduit à des hypothèses. « La plupart des primates ne font que quelques sons, mais les géladas produisent un flux complexe avec un rythme similaire au langage. (...) Les mouvements de bouches effectuées par les grands singes au cours de cet exercice vocal, sont les mêmes que ceux dont l’homme fait usage pour parler. Les géladas, à l’instar des humains, sont en effet à même de faire claquer leurs lèvres et de synchroniser ces mouvements avec ceux de la langue et de l’os hyoïde, situé au-dessus du larynx » (Thore Bergman). Les primates gélada qui vivent dans les montagnes de l'Ethiopie peuvent-ils être considérés comme des précurseurs sur l’évolution de la parole ? Deux mutations génétiques intervenues il y a environ 200.000 ans seraient à l'origine du langage. Crelin & Lieberman pensent « que la capacité d'Homo sapiens sapiens à produire la parole ne remonte pas au-delà de 50 000 ans, période à laquelle l’abaissement du larynx serait survenu ».

Les sources convergent pour établir la naissance de l'écriture à Sumer, en Mésopotamie (Irak), entre Bagdad et Bassorah vers 3 500 ans avant notre ère. Les signes pictographiques (dessins représentant un objet) sont tracés au moyen d'un roseau taillé en pointe sur des tablettes d'argile humide. L'écriture sumérienne comporte un millier de logogrammes (mots) ou idéogrammes (idées) dont la combinaison leur confère un nouveau sens, une tête et une bouche expriment la parole, une bouche et du pain, manger. La nécessité d'écrire des phrases, des noms va conduire à l'invention des phonogrammes (signes privés de sens pour n'en conserver que le son), l'écriture va devenir syllabique. Le premier alphabet consonantique apparaît à Ougarit (Ras Shamra) sur la côte syrienne vers l'an - 3 300. L'écriture cunéiforme (cuneus, en forme de coin) va se répandre avec les commerçants perses, babyloniens, assyriens et perdurer pendant plus de trois mille ans.

Les hiéroglyphes égyptiens apparaissent vers 3 000 avant notre ère, ils représentent des mots, des syllabes, ou des sons. L'écriture hiératique utilisée pour les inscriptions sacrées va rester identique pendant trois millénaires. Par contre, l'usage du papyrus comme support à l'écriture et du pinceau fabriqué à partir de fibres de jonc vont obliger les Égyptiens à adapter leurs symboles. L'encre est fabriquée avec de la suie et un mélange d'huile et d'eau. L'écriture « démonique » (hiéroglyphes simplifiés) beaucoup plus rapide à tracer apparait vers l'an - 700.

René Dussaud, adjoint au conservateur des Antiquités orientales du Louvre parvient en 1924, à dater l'origine de l'alphabet phénicien, vers l'an - 1 600, en étudiant du sarcophage du roi Ahiram de Byblos. Cet alphabet introduit vers l'an - 1 000 en Grèce va donner naissance à l'alphabet grec ionien de vingt-quatre lettres. L'alphabet grec repris par les Étrusques donnera naissance à l'alphabet latin de vingt et une lettres. Le "Y" et le "Z" seront ajoutés par les Romains, et les lettres "J", "U", "W" le seront au Moyen-âge. Ce sont les Grecs qui ont fixé l'orientation de l'écriture de gauche à droite. Ces alphabets seront adaptés aux particularités phonétiques de certaines langues, le cyrillique 43 lettres et l'arabe 29 consonnes et 14 voyelles développées au cours du IX° siècle en sont quelques exemples.

Les Chinois utilisent quelques centaines de signes représentent chacun une idée. Il suffit de tracer plusieurs idéogrammes au sein d'un même carré pour en modifier le sens. Le symbole arbre répété deux fois signifie bois, trois fois forêt, celui de bouche répété deux fois signifie prostituée (c'est à peu près tout ce que j'ai retenu de mes cours ;-)). L'écriture chinoise n'a cessé d'évoluer comme toutes les autres écritures, raisons économiques, politiques, commerciales, expansions territoriales, instrument scripteur (calame, plume, pinceau). L'écriture ossécaille apparaît vers l'an - 1400, le style de bronze aux environ de - 1000, le style sigilaire vers l'an - 220, et le style scribe proche du chinois moderne, vers - 200. Le chinois demeure la plus ancienne écriture encore en usage.

Les Chinois fabriquent du papier dès l'an - 200, procédé qu'ils vont conserver secret jusqu'au VII°. Durant l'antiquité, le volumen (livre) se présente sous la forme d'un rouleau de papyrus ou de parchemin enroulé autour d'un bâton. Un rouleau pouvait atteindre une longueur d'une quarantaine de mètres ! Le codex (feuilles réunies en cahiers cousus) va adopter la forme actuelle entre le IIème et le VIème siècle. Le IV° siècle voit l'apparition des « notae Tironiennes » du nom de l'esclave, Tiron, affranchi par Cicéron. Cette écriture rapide (sténographie) est utilisée pour noter les discours au Sénat, les plaidoiries et aussi par souci de confidentialité.

Aux XIe et XIIe siècles, le calame disparaît au profit de la plume de volatil. En taillant soigneusement la hampe, le copiste dispose d'un instrument plus souple capable de retenir l'encre et de parfaire les pleins et les déliés. En taillant cette plume en biseau, et non plus en pointe égale des deux côtés, il peut accentuer l'épaisseur des traits. La plume ne permet que les traits descendants, de gauche vers la droite (droitier), des levées et reprises de chacune des lettres. Une modification des lettres s'ensuivit L'aisance acquise grâce au nouvel instrument donne également à la main plus de rapidité, on voit peu à peu le copiste terminer ses lettres de légers traits de plume.

La calligraphie va ajouter une forme d'embellissement aux textes des chartes et des diplômes rédigés sur parchemin. Les copistes « travaillent » les lettres avec l’ajout de fioritures, d’entre-las, le prolongement des hampes et des jambes. Chaque copiste choisit avec soin le parchemin, peau longuement poncée du côté de la chair (par opposition au côté du « poil ») jusqu'à devenir parfaitement lisse afin de retenir l'encre sans la boire ou venir " baver ». Le scripteur sait ce qu'il va écrire et connaît la longueur de son texte. Il trace des lignes à la pointe sèche ou à la mine de plomb, prépare une plume neuve et l'encre qu'il verse dans un encrier. Le ton noir de celle-ci est adapté à la couleur de la peau, plus ou moins jaune ou blanche. A Moyen-Âge, l'art de la reliure atteint son apogée. Les reliures incrustées de pierres précieuses sont le travail des orfèvres.

Chaque type d'écriture marque une époque. Les Romains utilisaient la capitale carrée (quadrata) et la cursive sur les tablettes d'argile. La cursive fut la première écriture à présenter des traits ascendants et descendants. L'onciale romaine s'est généralisée entre le III° et le IX° siècle ; la demi-onciale est apparue au VI° siècle. L'écriture fut pendant des siècles, le privilège des lettrés, des moines, des clercs. Les formes brisées (gothicisation) ont succédé aux formes rondes, et l'italique inspirée par les minuscules carolingiennes du IX° est apparue à la Renaissance. Au VIII° siècle la cursive romaine était devenue illisible. Charlemagne imposa l'usage des minuscules carolingiennes (lettres rondes) pour éviter la confusion engendrée par les traits cursifs de l'époque précédente et faciliter la lecture des livres.

Le débat entre Gozélien et anti-gozéliens n'est pas éteint, l'affaire passionne encore. Les conclusions du rapport de l'Identité judiciaire du 28 mai 1930 confirment que la plupart des pièces soumises à expertise sont de facture récente... Lors de la perquisition chez les Fradin, des galets et des briques à la gravure récente furent découverts dans une grange sans que l'on sache qui les avaient apporté là... Les rapports établis par des laboratoires français, danois et anglais remis au ministre de la Culture en 1990, confirment que les morceaux de bois datés au carbone 14 et les terres cuites par la thermoluminescence remontent au XIV° siècle ! La fosse est un ancien four de verrier du haut Moyen-Âge qui a été comblé. Les objets sont d'âge divers, si certains sont anciens, d'autres sont de facture récente.

En relisant des articles de l'époque, on y apprend que la terre déblayée ne contenait aucun objet ! Un premier objet, une hache de schiste gravée, ne fut découvert dans le monticule de terre déblayée, que huit mois plus tard ! La première tablette de n'apparaître qu'en 1925 ! Et les experts de faire remarquer l'acidité importante du sol, aucun os préhistorique ne serait resté intact. Une question demeure, qui était le faussaire ? De nombreux curieux et notables régionaux ont fréquenté le site, les " notables " : curé, docteurs, l'instituteur et l'institutrice, membres de sociétés savantes, et beaucoup de commerçants ont profité de l'aubaine pour vendre des babioles « glozéliennes ». La promesse par le docteur Morlet d'une prime de 200 francs à qui trouverait une tablette a-t-elle contribué à la forgerie ?


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7 réactions à cet article    


  • JPCiron JPCiron 12 mai 21:36

    Bonjour,

    Depuis les travaux de Crelin & Lieberman, l’idée a évolué sur le langage de Neantertal. Je me souviens des travaux dans lesquels Marylène Patou-Mathis a été impliquée / ou qu’elle a publié, où elle déduisait de la nécessité pour Neandertal de pouvoir communiquer, pour avoir réalisé ce que l’archéologie a mis en évidence. Ils vivaient déjà voici 200 ou 300.000 ans avant que Sapiens ne fasse son apparition en Europe.

    Homo neanderthalensis avait développé des ’’ateliers’’ près de zones d’extraction de pierres. Et, des résidus trouvés ’’à la chaîne’’ on a compris qu’ils avaient subdivisé la production en sous-ensembles successifs >> d’où des débris différents d’un atelier à l’autre (étaient à la suite).

    Par ailleurs, ils enterraient parfois leurs morts, avec dépôt de pierres (parfois de superbes productions) ou des bâtons de couleurs minérales, ou des coquillages.

    Aussi, un squelette a été retrouvé sur un lit de plantes médicinales... Et des grands blessés ont été soignés jusqu’à ce que de grosses fractures (fémur...) se soient recollées.


    D’autres ont travaillé sur l’étude du côté ’’auditif’’ : http://www.ohll.ddl.cnrs.fr/pdf/Hublin.pdf

    Ils n’entendaient pas comme H sapiens, et les sons produits étaient certainement différents.


    • JPCiron JPCiron 12 mai 21:48

      Je m’étais aussi penché sur le sujet de l’invention de l’écriture, et avais écrit un article sur Sumer. En me documentant, j’étais arrivé à la conviction que les véritables inventeurs étaient les Elamites, voisins des Sumériens...

      https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/etonnant/article/qui-sont-les-veritables-inventeurs-222120

      https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/etonnant/article/les-sumeriens-d-ou-donc-ces-genies-222539


      Note ; pour l’alphabet consonnantique d’Ougarit, je pense que vous vouliez écrire ’’vers -1300 ’’



      • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 13 mai 10:15

        @Gérard,

          L’égyptologie est une de mes passions. Je l’ai souvent décrite.

          Je n’ai pas visité l’Egypte comme Napoléon, mais je l’ai même traversée de nuit et une nuit dans le désert, pendant 600 kms à partir des rives de la mer Rouge jusqu’au Caire bien entouré militairement, et là cela devient magique.

          Merci pour le billet.


        • Zolko Zolko 13 mai 13:50

          Merci pour cet article.

          ...

          Maintenant, si on essaye d’extrapoler dans l’avenir, qu’est-ce que cela donnerait ? L’avenir de l’écriture est avec les ordinateurs, et Internet en particulier, est-ce qu’on ne peut pas en déduire que l’alphabet Latin va « gagner » et que les autres vont disparaître ? Déjà, aujourd’hui, on peut écrire le Japonais avec l’alphabet Latin, Ataturc a fait passer le Turc en alphabet Latin, le tout phonétiquement, en gardant la racine parlée de la langue d’origine :

          phonogrammes (signes privés de sens pour n’en conserver que le son)

           

          On pourrait facilement imaginer qu’à terme, toutes les langues fassent la même transition phonétique. L’écriture manuelle deviendrait de la calligraphie artistique, au même titre que la peinture ou la sculpture.


          • Decouz 13 mai 14:53

            "Quipu est la forme espagnole du mot inca (langue quechua) khipu (également orthographié quipo), une forme unique d’ancienne communication et de stockage d’informations utilisée par l’Empire Inca, leurs concurrents et leurs prédécesseurs en Amérique du Sud. Les érudits croient que les quipus enregistrent les informations de la même manière qu’une tablette cunéiforme ou un symbole peint sur papyrus. Mais plutôt que d’utiliser des symboles peints ou imprimés pour transmettre un message, les idées de quipus sont exprimées par des couleurs et des motifs de nœuds, des directions de torsion des cordes et de la directionnalité, dans des fils de coton et de laine.

            « 

            https://www.greelane.com/fr/science-technologie-math%C3%A9matiques/sciences-sociales/introduction-to-quipu-inca-writing-system-172285

            Les Espagnols les ont détruit en partie car ils craignaient qu’ils aient pu contenir des textes d’adorations à des divinités. Comme pour les alphabets sémites il y avait à la fois un aspect numérique et un aspect textuel (du moins c’est une supposition, car du fait des destructions il est difficile de restituer l’usage complet, qui comprenait à la fois les noeuds et la couleurs des fils, jusqu’à 52 ), les recherches sont difficiles compte tenu des destructions et de l’absence de »Pierre de Rosette" pour établir les équivalences.

            https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2020/03/les-quipus-le-code-secret-des-incas


            • Olivier 13 mai 17:11

              Sur Glozel, lire l’ouvrage d’André Cherpillod à ce sujet, et qui démontre l’authenticité de Glozel.

              Elle a été niée par l’université car elle montrait des rudiments de signes d’écriture sur des ossements de rennes très anciens, de l’ordre de 10 à 12.000 ans, donc bien antérieurs aux écritures du proche-orient, ce qui battait en brèche un certain nombre de théories. Le dogme a fait comme d’habitude : on laisse entendre que le résultat est frauduleux ou sans intérêt, pour se débarrasser sur problème.

              En règle générale, quel que soit le sujet, ne jamais se contenter des théories universitaires, qui ne donnent qu’un aspect des choses.


              • alinea alinea 13 mai 22:19

                On ne connaît pas de société purement orale qui ait une notion de l’Éternel.

                Entre mythe et poésie, ces sœurs ennemies, le Dieu des Révélations jaillit en parole, mais celle-ci ne prend force de Loi, sur la durée, que par la Lettre.

                L’écriture est la manufacture du Dieu unique. Qui ne s’exile pas du visible ne rencontrera pas l’Invisible, et l’écriture à son stade supérieur, l’alphabet, recèle pour nous cette vertu théologale : elle fait décoller l’esprit du monde sensible et soustrait l’Absolu à ses circonstances.

                ...

                L’Exil à Babylone fut donc, pour le maître universel, l’échappée belle.

                ... La catastrophe est la mère du monothéisme, et l’alphabet, son père.

                ( Dieu, un itinéraire. Régis Debray)

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