1960 : les violons de l’été
J’ai passé mon enfance et une partie de mon adolescence dans un petit village nommé Sully, un des trois villages formant Ville Pohénégamook. Six cents âmes…
Qu’y a-t-il à faire dans un tel patelin en 1960 ? On jouait au billard… On commençait à avoir de l’intérêt pour les filles… Pas d’organisation, pas de parcs, pas de festivals, pas de concerts. Alors, on passait l’été à se baigner. Nous descendions à la rivière qui était la frontière naturelle du Canada et des États-Unis. Presque tous les jours. On jouait également au baseball, influencés davantage par les sports américains que canadiens De petites routes gravelées… Isolés. Entourés de forêt. Il était plus aisé d’aller aux États-Unis qu’à Québec.
Nous traversions la rivière sur un petit barrage qui servait à produire de l’électricité pour une petite fonderie qui fabriquait des chaudrons.
Nous étions toujours une vingtaine près d’un bassin, assis sur le sol étasunien.
Mais un jour, trois jeunes garçons, timides, décidèrent d’aller se baigner plus loin en amont. Ils ne savaient pas nager…
L’un deux fut emporté par le courant. L’autre essaya de le sauver et fut emporté. Le troisième décida alors d’aller chercher du secours.
La fonderie cessa ses activités, les hommes coururent à l’endroit avec des chaloupes.
La moitié du village descendit vers la rivière.
Il n’y avait pas de plongeurs de la sûreté du Québec… C’est moi et deux autres jeunes garçons qui plongèrent en apnée pour retrouver les corps. J’étais jeune, et je n’avais pas envie d’en voir un à travers ces eaux brouillées. J’avais peur.
Je sortis de l’eau. Le curé se tenait, dans sa grande tunique noire près de la rivière, râlant, car il souffrait d’asthme, ce même son qu’on entendait dans le petit carré du confessionnal.
Les hommes fouillaient, les mères pleuraient, la rivière torsadée coulait.
Le monde semblait figé. Le monde était dans une cuvette chaude de micro climat à la grandeur de quelques dizaines de kilomètres carré. Un univers tout petit mais chaud.
On retrouva le premier corps assez rapidement, puis le deuxième à la tombée du jour.
Le lendemain, chacun retourna à son travail.
Nous restâmes au Canada pour quelques jours, sans aller à la rivière. Nous vivions notre deuil. Nous nous interrogions… Nous nous réunissions parfois pour échanger. Nous tentions de régler nos peurs, nos angoisses… Nous apprenions à vivre, et les drames faisaient partie de la vie.
Les funérailles eurent lieu quelques jours plus tard.
Un accident… Bête, inéluctable…
Mais vous allez me dire :
- Eh ! L’auteur, il manque un noyé…
Je vais plonger encore.
2009 : la guitare électrique à distorsion
Plus on augmente la distorsion et plus le son brut de l’instrument (souvent la guitare électrique) est effacé et moins précis au profit du crunch et du sustain qui augmentent.
Comment cela se passerait-il aujourd’hui ?
- On aurait attendu les plongeurs de la sûreté du Québec qui seraient débarqués avec leur attirail, ainsi qu’une unité mobile.
- Les télévisions locales auraient « dépêchés » des reporters pour filmer les mères en pleurs et – et questionner le maire asthmatique et l’agent …d’information de la S.Q.
- Le père d’un des enfants – par le biais d’un avocat, poursuivrait en justice le propriétaire du terrain, parce qu’il n’y a pas de pancarte indiquant « DÉFENSE DE SE NOYER ».
- La police aurait interrogé le troisième garçon comme suspect à savoir s’il n’avait pas poussé le premier ou le deuxième. On creuserait l’enquête à la suite d’une information les avisant qu’ils s’étaient chamaillés la veille.
- On aurait envoyé un psychologue, un travailleur social, et une infirmière du CLSC. On aurait réuni ses compagnons de classe dans l’école. Et pour faire ouvrir une école pendant l’été, il faut une armée de fonctionnaires, d’appels, de paperasse, des heures et des heures de travail.
- La fonderie aurait continué de fabriquer des chaudrons pour « rendement et qualité totale », en guerre contre les chaudrons de l’Asie.
- Le propriétaire du terrain poursuivrait les parents pour diffamation, étant tenu en partie responsable des deux noyés.
- On aurait pratiqué une autopsie sur les deux corps. Et si par malheur on avait découvert une ecchymose à la tête, il aurait fallu pousser l’enquête à savoir si le jeune homme ne l’avait pas frappé lors d’un « altercation ».
- Le rapport du coronaire aurait soulevé la question à savoir s’il ne faut pas, à l’avenir, obliger les gens à porter des vestes de sauvetage pour se baigner.
- Les membres des familles auraient poursuivi le village pour un « trou » dans la règlementation municipale.
- On aurait fait venir des spécialistes territoriaux – en collaboration avec les autorités américaines – pour savoir s’ils s’étaient effectivement noyés au Canada où aux États-Unis, puisque le survivant avait indiqué qu’il ne se souvenait plus de quel côté de la rivière ils s’étaient décidés à rentrer dans l’eau.
- Détecteur de mensonges. Etc…
On pourrait continuer à en ajouter…
Ça aurait duré 3 ans minimum, car on a vite appris que l’étirement temporel est un facteur de revenus pour les avocats et le fonctionnariat. Et pas trop vite… De plus une note salée pour le citoyen. Hyper-intellectualisation et absence de solidarité. La grande et coûteuse guerre d’une ère d’ego.
En fin de compte, ne rien faire coûte plus cher que « produire ». Le vide nous coûte une fortune. « Avoir raison » sans solidarité, rien que pour le profit, est ruineux.
Alors que dans une société bien serrée, où les valeurs sont solides, les coudées franches, tout cela ne prend qu’une semaine ou deux.
Regardez autour de vous… Comme moi, vous devez connaître de ces victimes d’un système affolé et tatillon, où la technocratie paranoïaque s’impose et empoisonne l’existence. Et ce dans tous les domaines.
Le corps humain est constitué de 70% d’eau. Ajoutez à cela la grande dilution quotidienne d’un monde compliqué, on en arrive à 140%. Ce qui est mathématiquement impossible. Mais en cumulant ce que j’appellerais l’effet gonflant du noyé, c’est quasi réaliste : on se retrouve tous un jour un peu à l’eau, le troisième noyé, essayant de survivre à la société du déluge.
Il suffit d’abandonner les deux autres…
Sauf qu’il n’y a plus personne au village global pour s’en soucier.
C’est l’affaire des autorités…