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Nietzsche contre la glorification du travail

 

Nietzsche contre la glorification du travail

Nietzsche et la glorification du travail (commentaire) - Le blog de Robin Guilloux

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2019/02/nietzsche-et-la-glorification-du-travail-commentaire.html

Texte + questions : cliquer sur le lien

​​Nietzsche critique la glorification non du travail en général, mais d'un certain type de travail, le travail qui se met en place à l'époque où le philosophe écrit Aurore (1881), c'est-à-dire le travail dans la société industrielle naissante.

Le texte comporte quatre parties :

a) Depuis : "Dans la glorification du travail" jusqu'à : "tout ce qui est individuel" : La glorification du travail vient de la peur de tout ce qui est individuel.

b) Depuis : "Au fond, ce qu'on sent aujourd'hui" jusqu'à : "comme la divinité suprême" : la société glorifie le travail comme dur labeur du matin au soir, car il constitue la meilleure des polices. 

c) Depuis : "Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence" jusqu'à : ''l'ndividuum" : Le travailleur est devenu dangereux, les classes laborieuses sont considérées par les classes dirigeantes comme des "classes dangereuses".

d) Depuis : "êtes-vous complice de la folie actuelle" jusqu'à : "un minimum de maîtrise de vous-même ?" : Les valeurs collectives de productivité et d'enrichissement matériel empêchent les individus de s'épanouir librement.

Nietzsche ne dénonce pas directement "l'idéologie" du travail, sa justification morale, mais il montre la généalogie de la morale du travail, son origine : la peur de ce qui est individuel, le culte de la sécurité.

Nietzsche parle de "culte" de "glorification", comme si le travail était devenu une nouvelle religion.

Nietzsche suggère que le travail n'a pas toujours été glorifié. On peut penser à l'étymologie du mot travail : "tripalium" qui désignait un instrument de torture, ainsi qu'au Livre de la Genèse où le travail est le châtiment du péché originel.

Dans l'Antiquité grecque le travail est le propre des esclaves. L'homme libre se consacre à la philosophie et à la politique. C'est au XVIII ème siècle, avec Kant (Réflexions sur l'éducation) et surtout au XIX ème siècle avec Hegel dans La Dialectique du maître et de l'esclave que l'on assiste à la réhabilitation du travail, ainsi que dans l'idéologie libérale avec Adam Smith dans La richesse des nations.

Selon Adam Smith, la richesse des nations est fondée sur trois formes de travail : l'agriculture, le commerce et l'industrie. Nietzsche suggère que le travail n'est pas une valeur éternelle et universelle, mais qu'il est lié à une conception du monde, une "Weltauunschung". 

Selon Nietzsche, la morale du travail n'est pas fondée sur des valeurs universelles et éternelles désintéressées, mais repose sur des intérêts (la "volonté de puissance"). Certains ont intérêt à glorifier le travail comme "dur labeur du matin au soir" parce qu'ils en profitent sans y être soumis.

Le travail se présente sous différentes formes : travail intellectuel, travail manuel ; l'art aussi, dans un sens, est une forme de travail (par exemple un musicien qui fait des gammes). Mais ce que vise Nietzsche, c'est le "dur labeur du matin au soir", le travail abrutissant qui ne laisse pas un moment à soi et qui était le lot commun à son époque.

Le dur labeur du matin au soir n'est pas dans "l'ordre naturel des choses", il est socialement déterminé. Ce genre de travail constitue la meilleure des polices car pendant qu'il travaille durement du matin au soir, le travailleur "se tient tranquille", il n'a pas le temps de penser, de faire autre chose.

"Il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières." "Mesquin" est le contraire de "grand", de "vaste", de "généreux". Le travailleur moderne se voit proposer des buts mesquins - on peut penser au travail de bureau ou au travail à la chaîne étudié par la philosophe Simone Weil dans son livre sur La condition ouvrière. En parlant de "satisfactions faciles et régulières", Nietzsche anticipe dans ce passage sur ce que l'on appelle aujourd'hui la "société de consommation et des loisirs".

Selon Aristote, l'activité la plus haute à laquelle un homme puisse se consacrer est la pensée (la philosophie, la contemplation) car elle se suffit à elle-même, elle est à elle-même sa propre fin, contrairement au travail qui n'est qu'un moyen en vue d'une fin : l'assouvissement des besoins, la perpétuation de la vie biologique, la productivité, l'enrichissement matériel. C'est pourquoi, selon Aristote le loisir (otium en latin) qui permet de se livrer à la contemplation désintéressée est supérieur au travail.

Nietzsche aborde le thème de l'aliénation par le travail. "Aliénation" vient du latin "alienus" qui signifie étranger. Le travail nous rend étrangers à nous-mêmes. Il transforme un être libre en esclave en niant la vie intérieure, en empêchant la libre respiration de l'individu maître de lui-même.

"Et puis ! épouvante ! le "travailleur", justement, est devenu dangereux !" Nietzsche fait allusion ici au surgissement sur la scène de l'Histoire européenne de la figure du "prolétaire" (du latin "proles" = enfants) ; le prolétaire est celui dont les enfants sont la seule richesse.

Cette figure est d'abord une figure économique liée à l'essor de la société industrielle, avant d'être une figure politique ; par exemple en France, avec la Révolution de 1848 qui chassa le roi Louis-Philippe du pouvoir.

Le "prolétaire" devient un danger pour les classes dirigeantes car il se met à réfléchir sur son sort. Il se demande pourquoi il vit si mal, alors qu'il contribue au développement de la nation et à l'enrichissement des classes dominantes (la bourgeoisie). Le travailleur est devenu dangereux car il peut se mettre en grève, se révolter, dresser des barricades, etc.

Le travailleur devient également dangereux parce que des philosophies politiques critiques s'élaborent en réaction contre la glorification et l'exploitation bourgeoise du travail, comme l'anarchisme (Joseph Proudhon), le socialisme utopique (Charles Fourier) ou le marxisme (Karl Marx, Friedrich Engels).

Pour Nietzsche, le travail qui n'est qu'un moyen, ne saurait être un but en soi comme il l'est devenu à son époque. La préoccupation des nations de produire et de s'enrichir le plus possible est une "folie" car les nations transforment en but ce qui ne devrait rester qu'un moyen et transforment une quantité (la richesse) en qualité. La "volonté de puissance" des nations comme recherche exclusive des richesses et du profit pour eux-mêmes se traduit par l'exploitation, le colonialisme et la guerre. Elle conduit aujourd'hui, un siècle et demi après la révolution industrielle, au dérèglement du climat et à l'épuisement des ressources naturelles.

Notre tâche devrait donc être de mettre fin à cette "folie" (absence de sens) en "présentant l'addition" aux nations, c'est-à-dire en mettant au service de la vie intérieure, l'énorme quantité d'énergie gaspillée pour cette fin purement extérieure qu'est le travail. Il en va selon Nietzsche de notre "liberté" : "Mais qu'est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que de respirer librement ? 

L'intérêt philosophique de ce texte réside, notamment, dans la mise en évidence de la figure du "Travailleur" figure centrale du livre d'Ernst Jünger, Die Arbeiter et figure ultime de la détresse de l'Occident.

Nietzsche prophétise dans ce texte l'apparition d'une nouvelle figure dans l'Histoire du monde, la figure du "Travailleur", la transformation totale (totalitaire) de l'homme en "Travailleur" à temps complet au service de l'Etat, aussi bien en temps de guerre qu'en temps de paix, figure glorifiée dans les années 30 par les idéologies totalitaires : le national-socialisme et le stalinisme (le stakhanovisme). 

L'évolution est loin d'être achevée. L'homme, en réalité, n'existe pas encore. Il possède en lui-même un immense potentiel encore inexploité. Il doit développer ses possibilités en se tournant désormais vers l'intérieur et se transformer lui-même, s'il veut transformer le monde, car "à quoi sert à l'homme de conquérir l'univers s'il vient à perdre son âme ?" L'homme n'est pas seulement un producteur et un consommateur, il est aussi un créateur capable des plus hautes réalisations : "Deviens ce que tu es !"


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7 réactions à cet article    


  • Jean S 28 juin 10:36

    Monsieur Guilloux, Merci

     

    Aurore, Le gai savoir, la généalogie de la moral, crépuscule des idoles, une forme d’aristocratisme des créateurs.

    Nietzsche cet anti-anti sémite pris en otage par les manipulations de sa soeur mais il faut bien l’avouer qui fut la protectrice des oeuvres de son frère.

    Nietzsche ce grand malade qui comme Guyaux s’est battu toute sa vie contre ses problèmes de santé.

    Ce grand pourfendeur des hypocrisies, des malhonnêtetés du système, ce gilet bleu anarchiste, sonneur d’alerte avant les autres !

    Sans être prophète, ce penseur de l’avenir criait déjà gare a la folie du Monde !

    Si dans Aurore il dit ’il nous faut des esclaves’, il n’a jamais été un adepte de ’l’arbeit macht frei’

    Ce que les libéraux d’aujourd’hui serait près à remettre en oeuvre vis à vis de la jeunesse ! La loi du FMI nous étrangle et envoi notre jeunesse en esclavage.

    L’édition française vient de sortir une analyse des oeuvres de Nietzsche par Victor Serge un autre anarchiste rouge bleu. (ISBN : 9791092457261)


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 28 juin 12:31

      @Jean S

      Merci pour l’info concernant le commentaire à paraître des oeuvres de Nietzsche par Victor Serge, à l’égard duquel j’éprouve un profond respect.


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 28 juin 12:33

      Errata : à la place « duquel » lire « de qui » !


      • Gollum Gollum 28 juin 12:51

        Rien à redire à ces analyses de Nietzsche sur le travail moderne. Elles sont d’une pertinence et d’une profondeur rarement égalées..

        Déjà Sénèque louait, à l’époque de Néron, une oisiveté source d’enrichissement intérieur..

        On peut rajouter que le travail abrutissant est la caractéristique des esclaves. Des Sudras si on se réfère à la doctrine des castes indiennes.

        En ce sens, notre époque est l’époque des Sudras. Et les Sudras ne peuvent être exploités que par les Vashyas, la bourgeoisie commerçante.

        Bref, le tableau moderne d’une dualité, d’une lutte des classes entre Sudras et Vaishyas, donnerait presque raison à ceux qui pensent que nous sommes à la fin du Kali-Yuga, âge de Fer de la tradition gréco-romaine, caractérisé par une avidité ploutocratique, un matérialisme ambiant, et une absence de respect des dieux...

        Mais bon, je dis ça juste en passant... smiley


        • mmbbb 28 juin 19:55

          Vos texte sont bien ecrits mais ils sont a contretemps Vous parliez de science, à une époque ou la religion prégnante etait encore un contrepoids a l’ évolution de cette ci . Desormais notre societe est déchristianisée et hormis l islam , les discours du pape ne sont qu une opinion parmi tant d autres . Ce n est pas le pape qui va arrêter les travaux sur la biologie La science domine desormais la societe Elle est un moteur de l economie et un pouvoir . Vous nous resservez le couvert avec Nietzsche et les classes laborieuses La classe proletaire a ete liquidée et le capitalisme avec sa force de mutation a externalise la main d oeuvre . La force de travail defini par Karl Marx , a servi a faire emerger a marche forcee les pays emergeants dont l exemple le plus remarquable est la Chine . Le proletaire n inquiete plus le bourgeois , le proletaire n est ^plus represente socialement . il se retrouve dans un parti populiste cristallisant toute les frustations des laissés- pour compte de la mondialisation . Nous retrouvons ainsi les memes conditions de travail sous d autres latitudes , au Bangladesh par exemple, la condition des ouvriers est celle de l epoque de ce philosophe. Le travail mal paye qui ne peut etre externalisé est desormais accompli par cette immigration . Le MEDEF qui se fout de Nietzche est pour cette immigration Quant a demain , l univers du travail sera un monde de haute technologie , notamment de l IA . Cette IA , seul les pays ayant une excellente recherche ,donc une maitrise de la science pourront assoir leur hégémonie . Les arguments de ce texte et ceux de l article de la la science , démontent que ces textes philosophiques sont en decalage avec la realite contemporaine tant l evolution scientifique a transfigurée notre societe Quant a votre conclusion, elle est utopique , le monde a ete et sera ainsi , les empires ont toujours domine , le commerce etant l outil de ces pouvoirs


          • Robin Guilloux Robin Guilloux 28 juin 21:46

            @mmbbb

            Désolé, j’ai appuyé sur la mauvais bouton. Je n’ai pas d’abus à signaler !

            J’ai essayé de rendre compte du texte de Nietzsche du mieux que j’ai pu, mais je suis bien conscient qu’il s’applique à la société de son temps et même au-delà (disons jusqu’aux années 70) de par son caractère visionnaire, mais pas au-delà.

            Il nous faudrait un penseur de l’envergure et de la lucidité de Nietzsche pour penser notre époque (le XXIème siècle) telle qu’elle est dans son « essence », pour parler comme Husserl sans l’idéaliser ni la décrier, objectivement, mais je n’en vois pas. (si vous en connaissez, je suis preneur !) 

            Michel Serres a essayé, ce n’était pas un penseur « politique » (de son propre aveu) et il partageait l’optimisme de Leibniz. Or ce n’est pas d’optimisme (l’optimisme relève de l’opinion, de la Doxa) dont nous avons besoin, mais de lucidité.

            La philosophie est actuellement en retard sur l’histoire, l’économie, la science, la technologie etc. et les élèves de Terminale travaillent effectivement majoritairement sur des penseurs du XIXème siècle qui ne permettent pas vraiment de penser notre époque, y compris Marx..

            La chouette de Minerve, disait Hegel, prend son envol à la tombée de la nuit. La philosophie pense toujours après coup. Quant aux médias, ils ne pensent pas.

            Nietzsche a prévu le totalitarisme et la figure du « travailleur », mais il ne pouvait pas prévoir la société des loisirs, la mondialisation, le nouvel ordre mondial, Internet, l’économie de l’intelligence, etc.


          • Robin Guilloux Robin Guilloux 29 juin 12:00
            • @mmbbb
            En échange, il me semble que l’étude des penseurs de l’antiquité (Socrate, les Epicuriens, les Stoïciens, Pyrrhon, etc.) me semble être un utile contre-poison contre les conditionnements de l’époque.

            Je ne pense pas que l’on puisse dépasser actuellement l’horizon du libéralisme, qui est devenu, comme le disait Sartre du communisme, « l’horizon indépassable de notre temps ») ni changer « l’ordre du monde », mais il est possible de résister à titre individuel : « Plutôt chercher à me vaincre plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde, dit excellement Descartes dans le Discours de la méthode.

            La lecture de Voltaire est un excellent remède contre le fanatisme, celle des sceptiques contre la désinformation ; Socrate est une bonne antidote contre la consommation effrénée ( »Que de choses dont je n’ai pas besoin !« ), les Epicuriens nous aident à trouver un juste milieu entre le mélange contradictoire de pornographie et de pruderie hypocrite qui caractérise notre époque et qui vont d’ailleurs ensemble car »qui veut faire l’ange, fait la bête« , etc.

            D’une manière générale, les penseurs du passé peuvent nous aider à réfléchir sur le présent : Chesterton contre la disparition des frontières, la notion grecque d’ubris par rapport à la bio-technologie et »l’homme augmenté", l’exploitation effrénée de la planète, etc.

            Tout ce qui est nouveau n’est pas forcément désirable.

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