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Une détresse sidérante

Comment parvenir à se mettre à sa place ?

Panne de batterie !

Vous vous rappelez peut-être le petit Meaulnes et le conte qu'il avait initié avec mon aide. Nous avions passé de délicieuses séances à voyager dans l'imaginaire, à découvrir l'ordinateur qui bientôt prendra le relais de ses mains, incapables de tenir un crayon. Déjà qu'il faudra trouver un micro clavier pour réduire l'amplitude des mouvements afin qu'il puisse réellement saisir sans fatigue ce qu'il voudra écrire.

Mais là n'est pas le souci du jour. Je constate, dès mon arrivée, que mon jeune ami a fort mauvaise mine, un air à ne pas accepter le moindre travail. Il boude, œil sombre et visage fermé. Il se passe quelque chose de grave. Je redoute un problème de santé chez un garçon perclus de douleurs et de complications diverses. Il est renfrogné, ne se livre pas de suite. La séance va être longue, il n'a envie de rien …

Soudain, la chape de plomb se brise, M... vide son sac à tristesse. C'est son fauteuil électrique qui donne des signes de fatigue : les batteries se déchargeant anormalement vite. Je ne vois qu'un banal problème mécanique ; je me trompe lourdement. J'ai beau essayer de le calmer, de lui affirmer, bien péremptoire, qu'il y a certainement une solution de secours, je vois qu'il s'enferme dans son obstination têtue.

Je ne parviens pas à le mettre au travail, pire même, tout ce que j'avance, avec ma vision de valide ignorant tout de l'importance d'un fauteuil, aggrave son mal-être. Je change mon fusil d'épaule ; je vois bien que je me fourvoie ou commets même une grave méprise. Je cesse de jouer les professeurs pour le laisser parler.

Bien vite je découvre à quel point ce fauteuil est vital pour M... C'est son prolongement et il représente autant une garantie d'autonomie que de dignité. J'avais sottement évoqué la possibilité de débrayer son engin afin qu'il puisse être poussé pour économiser les batteries. Quelle erreur ! Quelle stupide manque d'empathie !

Être poussé, c'est retourner plus encore au statut de handicapé, dépendre d'un autre, être une fois encore abaissé à un rôle passif. Les batteries de son fauteuil, c'est sa liberté et son honneur. Leur panne signifie pour lui, l'humiliation et la dégradation. Je devine que certains vont trouver que j'exagère ; ils n'ont pas vu M... pleurer quand j'ai voulu pousser son chariot.

La panne c'est encore la perspective de longues journées d'attente et le retour à ce fauteuil manuel dont il ne veut plus entendre parler. Le changement des batteries ne se fait qu'une fois l'an, le rendez-vous étant pris longtemps à l'avance ; il semble qu'il n'y ait aucune souplesse dans l'organisation d'une maintenance qui intervient à l'échelle d'une région.

M... le sait, tout comme il suppose que le technicien n'avancera pas de quinze jours le rendez-vous fixé, un an plus tôt. Les bras m'en tombent ! Il n'a pas encore assez d'ennuis comme ça pour subir le délire organisationnel d'une société qui ne donne pas aux handicapés les mêmes facilités qu'aux valides.

M... exige vainement de retrouver ses camarades en séance de sport. Lui qui ne peut en être que le témoin, met en point d'honneur à les accompagner à chaque fois. J'en suis surpris et admiratif. Je pense également à tous ces enfants valides qui présentent des dispenses ou des mots parentaux pour échapper à ce qu'ils considèrent comme une corvée. J'aimerais qu'ils viennent en discuter avec M … même se ce n'est pas précisément le jour.

Je laisse M... prisonnier de son fauteuil récalcitrant. Il ne pourra rejoindre ses camarades au gymnase où il aime à jouer les arbitres. Il devra rester en permanence pour ne pas mettre en péril la batterie. Il s'effondre à nouveau, n'admet pas cette injustice, confortée par sa propre mère que nous avons jointe par téléphone. Une panne, c'est l'obligation d'évacuer M.. à bout de bras et de charger le lourd fauteuil dans une camionnette. Autant de choses insupportables et si compliquées !

Je m'informe ultérieurement là où désormais je travaille. M... a sans doute exagéré le manque de réactivité de l'entreprise qui lui a fourni et entretient son précieux fauteuil. Une intervention d'urgence est certainement possible mais à quel coût ? C'est sans doute ce qui détermine la maman à attendre la date fixée. Finalement nos services étant intervenus, la réparation sera prompte.

J'ai découvert, lors de cet épisode malheureux, à quel point ce garçon, prisonnier de son fauteuil, en était dépendant. Cette liberté chèrement acquise, il entend la conserver, refuse de revenir en arrière, d'être à nouveau ce garçon qu'on pousse comme un bébé qui ne marche pas. Il a droit à cette émancipation que nous autres, les valides, ne mesurons pas à sa juste valeur : aller où bon nous semble quand cela nous chante.

Cette fois, j'ai vraiment mis les pieds dans le monde du handicap. Je sors, touché par cette séance éprouvante et si difficile. Que faire face à la panne d'un système si complexe que nul bricolage n'est envisageable ? Rien en fait, si ce n'est se contenter d'être le témoin impuissant d'un drame individuel.

Électriquement sien.


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17 réactions à cet article    


  • jalin 13 novembre 2014 11:30

    Il y a une société qui reconditionne toutes sortes de batteries en changeant les cellules usagées mais en gardant tout le reste, boitier, électronique, connecteurs... Les prix sont très corrects, je trouve, en ce qui mon VAE.


    • C'est Nabum C’est Nabum 13 novembre 2014 16:21

       jalin


      Ce ne sont pas des batteries ordinaires

      Elles sont énormes et sophistiquées

    • Nicolas_M bibou1324 13 novembre 2014 11:35

      Votre article, bien que très bien écrit, ne me touche vraiment pas.


      Je reviens de quelques semaines de voyage, où j’ai pu croiser des handicapés divers et variés, souvent mendiants, dans des villes comme Mumbai.

      Ces gens ont bien entendu moins d’aides mécaniques et électriques que nos handicapés français. Généralement, ils n’ont pas de fauteur et leurs jambes traînent par terre à longueur de journée, ils rampent à l’aide de leurs bras. A force leurs membres inférieurs sont couverts de corne et sont déformés des efforts asymétriques que leur impose leur handicap.

      Ils n’ont pas eu de chance, acceptent leur état, et sont heureux quand ils peuvent manger à leur faim, grâce à quelques roupies mendiées dans la journée. Ils font face, comme il le peuvent, à leur état.

      Des personnes moins adaptés à la vie que nous, ayant une vie plus dure, on en trouve toujours. Des personnes pouvant mieux bouger, aussi. Regardez par exemple cette petite vidéo. Etes vous capable d’en faire autant ?

      Au final, ceux qui restent c’est ceux qui font face, qui acceptent leur état et vivent en conséquence, développant un relationnel et d’autres capacités qui font d’eux ce qu’ils sont, qui font qu’ils sont indispensables aux autres, qui font qu’ils tissent des liens avec les autres. Qui les font exister. Ceux qui s’apitoient sur leur sort en se concentrant sur leurs petits malheurs, il y en a partout. Des handicapés comme des bien portants. Ils finissent par disparaître puis tout le monde les oublie.

      • foufouille foufouille 13 novembre 2014 13:49

        « Ils n’ont pas eu de chance, acceptent leur état, et sont heureux quand ils peuvent manger à leur faim, grâce à quelques roupies mendiées dans la journée. »
        on y croit vachement. prend leurs places si tu trouve ça bien.
         smiley


      • C'est Nabum C’est Nabum 13 novembre 2014 16:23

        bibou1324


        Le contexte est différent

        Ce garçon vit dans notre société et s’est construit avec les espoirs que nous lui avons donnés. 

        Je comprends votre réaction, lui n’en a pas les moyens. Lui aussi est formaté à notre société, à sa manière

      • Ruut Ruut 13 novembre 2014 12:58

        C’est quoi des batteries rechargeables ou des batteries spéciales ?
        Pourquoi n’existe il pas un standard facile a changer par les handicapés eux mêmes ?
        Si l’autonomie est techniquement possible, rien n’est fait pour la mettre a portée de tous.


        • foufouille foufouille 13 novembre 2014 13:52

          ce sont des batteries au plombs mais tu as le droit d’y toucher car le fauteuil est financé par la sécu et c’est hors de prix


        • foufouille foufouille 13 novembre 2014 13:53

          mais tu as pas le droit d’y toucher


        • C'est Nabum C’est Nabum 13 novembre 2014 16:24

          Ruut


          J’avoue ne pas avoir tout compris et surtout pourquoi il était impossible de les recharger au collège ...

        • foufouille foufouille 13 novembre 2014 17:25

          il faut certainement un chargeur spécial et longtemps. une batterie de 145Ah est longue à recharger


        • Ruut Ruut 14 novembre 2014 16:49

          C’est une nouvelle dépendance imposée alors.
          C’est vicieux quand même.

          Je déteste cette logique du vous avez ça et contentez vous en car c’est mieux que rien.
          Au lieu de permettre d’avoir un outil qui libère du handicap les handicapés nous leur fournissons un outils qui les lient a des contraintes techniquement inutiles.


        • juluch juluch 13 novembre 2014 13:28

          Un bon article qui met en avant les difficultés au quotidiens de l’handicap.


          J’ai été confronté à ces problème en travaillant en Maison de Retraite....selon qu’ils soient payant ou dépendant de la sécu....  smiley

          Merci pour ce partage.

          • C'est Nabum C’est Nabum 13 novembre 2014 16:25

            juluch


            merci

            Le partage est le début de la considération 

          • Loatse Loatse 13 novembre 2014 14:22

            Bonjour C’est Nabum


            Apparemment votre jeune ami n’est pas le seul à subir des problèmes liés non seulement à la maintenance des fauteuils électriques mais aussi à l’adaptation de ceux ci au handicap,(voir lien ci dessous)

            Ne vous culpabilisez pas pour autant, vous avez fait ce que votre coeur allié à votre esprit pragmatique vous dictait de faire, C’est ce qui arrive le plus souvent quand on est confronté à une situation de détresse à laquelle on n’est pas préparé.. Déstabilisé émotionnellement on a tendance à « foncer » sans prendre en compte l’impact psychologique de nos bonnes intentions 


            Dans les pays scandinaves, ce ne sont pas les vendeurs de matériel qui s’occupent de la vente et de la maintenance technique des fauteuils, mais bien des agents du service public, en lien avec des équipes d’ergothérapeutes.

            Quand au prix de ces fauteuils, ça laisse pensif...




            • C'est Nabum C’est Nabum 13 novembre 2014 16:26

              Loatse


              En France, le service public a mauvaisse presse, il est même passé de mode

              C’est bien dommage

            • marmor 13 novembre 2014 21:47

              J’ai aimé la découverte du lien entre liberté et fauteuil , dans la prison du handicap. Merci

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