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Accueil du site > Tribune Libre > Une pauvreté africaine que l’Occident n’hésite pas à venir (...)

Une pauvreté africaine que l’Occident n’hésite pas à venir piétiner au nom de la charité

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

De 1988 jusqu’au moment où il a été dissous (en 1999), le Projet de Promotion du Petit Crédit Rural au Burkina-Faso aura connu une évolution en trois étapes qui sont décrites dans l’analyse effectuée par Cerise.

À la première, elle a donné ce titre : « Phase expérimentale : pouvoir décentralisé ou « gestion clanique » ? »

L’option « pouvoir décentralisé » est manifestement d’origine occidentale… Il y a un centre : l’État. Il y a une périphérie qui est en mesure de relayer cet État sans qu’il puisse être question pour ce qui n’est pas au centre de se transformer – de quelque façon que ce soit – en opposition aux schémas de vie établis au centre. En Occident, l’État central est l’instrument d’une grande bourgeoisie qui se présente de plus en plus directement comme étant l’expression de la finance internationale… Cette grande bourgeoisie règne sur ces pays-là jusqu’au plus profond de leur géographie : la décentralisation est autant son expression que son activité centrale… En Afrique, cela est totalement exclu.

L’option « gestion clanique » renvoie – tout au contraire – à la structuration tribale qui est d’origine coutumière en Afrique, ce qui la rend très sensible à l’islam… tout en en faisant l’instrument le plus adapté à la gestion globale du pays.

Ce que nous dit Cerise dans ce très long paragraphe qui décrit la première phase qu’aura connue le PPPCR au Burkina Faso correspond effectivement aux caractéristiques qui définissent la vie tribale :
« La période expérimentale du PPPCR a été ancrée dans une vision « développementaliste » qui a été longtemps identifiée comme un point fort du système : outil de promotion des populations défavorisées, démontrant qu’il était possible de faire du crédit aux pauvres, priorité donnée à l’adaptation du système financier au milieu, effort pour associer les bénéficiaires à l’élaboration du système financier, style d’organisation interne mettant l’accent sur la participation et la responsabilisation du personnel, peu de principe hiérarchique, perspectives d’autopromotion professionnelle données à un groupe de personnes marginalisées dans le monde du travail burkinabé par un niveau de formation initiale faible, etc. » (Idem, page 43)

Voilà qui paraît parfaitement adapté. C’est donc sur cette base-là qu’à ses débuts le PPPCR a été une réussite totale… C’est ce que Cerise nous avait dit précédemment. La trame de fond de cette réussite était constituée par les liens familiaux et tribaux… qui, à être coordonnés à l’ensemble d’un pays ou d’une région africaine, s’offraient comme la voie ouverte à une certaine forme de socialisme… mais pas du tout à la concurrence sauvage de tout capitalisme naissant.

Passons à la deuxième étape décrite par Cerise. Elle lui donne le titre :
« Phase de consolidation et début de croissance : des divergences de « vision » entre les différents partenaires. » 

De quelles divergences aura-t-il pu s’agir ?
« Dès la première phase du projet, l’approche « développementaliste » est confrontée à une autre « vision », celle d’un PPPCR institution financière à pérenniser, à professionnaliser, à rationaliser. » (Idem, page 43)

Nous le voyons : dès le début, la tendance capitaliste occidentale s’est manifestée, tout en restant sans doute relativement discrète : il fallait d’abord attendre que les femmes burkinabé entrent dans le projet… et qu’elles puissent le prendre pour un développement de la vie tribale du côté d’une organisation économique plus ample… mais tout aussi solidaire.

Voyons qui animait la tendance capitaliste…
« Cette seconde vision, qui s’inscrit en cohérence avec l’évolution de la microfinance, est portée au début par la CNCA, des cadres et des agents nouvellement recrutés du PPPCR, et une partie de l’assistance technique puis plus tardivement et progressivement par la CFD. » (Idem, page 43) 

Nous avons donc, là, à la fois la Caisse Nationale de Crédit Agricole (secteur privé français) et la Caisse Française de Développement (secteur public français), ce qui ne peut évidemment pas nous surprendre.

Dès que la seconde « vision » est mise en œuvre au détriment de la vision « tribale »…
« Elle conduit à un choix de centralisation de l’organisation. C’est elle qui sera retenue au fil de la seconde phase et qui guidera la croissance et l’évolution des procédures internes du PPPCR. » (Idem, page 43) 

Tout ce qui pouvait rappeler le socialisme avait déjà disparu… Il n’y a plus qu’à passer à la troisième phase. Cerise donne à celle-ci le titre de :
« Phase de forte croissance et recherche d’institutionnalisation : centralisation du pouvoir de décision » 

Autrement dit : les femmes burkinabé et la structure tribale n’ont plus qu’à se soumettre au pouvoir central du système… bancaire… qui va pouvoir s’atteler à la rude tâche d’obtenir que, dans ces nouvelles conditions où les femmes sont désenchantées et très en colère, elles n’oublient pas de payer les intérêts fixés à 26 % et de marcher bien droit à la tête de micro-entreprises qui ne sont plus que des instruments du capital…

Poussant son analyse plus loin, Cerise va nous montrer maintenant ce qu’ont été les conséquences du basculement du pouvoir vers le centre tenu par les Occidentaux, c’est-à-dire vers ce qu’elle appelle « L’Unité centrale (UC) » :
« En cohérence avec l’option de centralisation, les flux d’information ont été organisés pour converger vers l’UC, induisant des frustrations au niveau de certains salariés, qui avaient l’impression de devoir fournir de l’information, sans accéder en retour à une information complète sur l’évolution du projet. » (Idem, page 50) 

Nous le voyons : la bataille du savoir était engagée… entre le sommet et la base. C’est un élément essentiel de l’exploitation de l’être humain par l’être humain telle qu’elle est désormais organisée d’un bout à l’autre de la planète sous la coupe de la finance internationale. Les enjeux de savoir sont déterminants… Celui qui sait peut facilement tromper celui qui ne sait pas… Il peut tout lui prendre en prétendant tout lui donner… Évidemment, dans les questions économiques, c’est l’accès aux chiffres et à la compréhension de ce qu’ils représentent qui devient crucial… Il y a donc une science d’ensemble qui s’apprend dans les grandes universités occidentales où se trouvent désormais invités les enfants des « bonnes familles africaines »… Ce sont autant de personnes et de connaissances qui se retourneront ensuite contre les populations travailleuses d’Afrique…

Mais nous allons voir, dans la suite de cette série d’articles, que la concurrence sévit également entre les institutions de microfinance, c’est-à-dire entre les différents intérêts occidentaux… Sitôt qu’une « bonne affaire » s’annonce en Afrique subsaharienne – là où il ne faut pas nécessairement de trop gros capitaux pour exploiter la misère – les vautours occidentaux se précipitent et finissent très vite par tout détruire à force d’exagérer le caractère inhumain de leurs actions en présence des pauvres… et de s’affronter entre eux…

NB. La suite immédiate est accessible ici :
https://remembermodibokeita.wordpress.com/2020/06/26/des-rapaces-occidentaux-qui-se-devorent-entre-eux-en-afrique-subsaharienne/


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4 réactions à cet article    


  • Ruut Ruut 9 septembre 13:13

    Il manque a Ouagadougou un Amazone Burkinabé.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 9 septembre 13:37

      Ce n’est pas d’aujourd’hui !

      Voici quelques arguments que Jules Ferry a soutenus devant les députés le 28 juillet 1885, tels qu’ils sont transcrits au Journal Officiel :

      « Mais il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un excédent de capitaux, ou bien un excédent de produits.[...] Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux.[...] Dans la crise que traversent toutes les industries européennes, la fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché.[...] »

      « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures [...] » [Remous sur plusieurs bancs à l’extrême gauche] « parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.[...] »

      « Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation .[...] »


      • vraidrapo 11 septembre 08:39

        @Séraphin Lampion
        Jules Ferry aurait mieux fait de se taire....
        On voit ce que « L’Intelligence » a fait de l’Ecosystème !


      • vraidrapo 11 septembre 08:37

        Je ne comprends pas que nos partis les plus progressistes n’évoquent jamais dans leurs plus grands discours, la FrançAfrique !

        Depuis tant années... rien ! Si ce n’est sur quelques tracts...

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