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Le Figaro en plein délire de persécution fiscale - 2/3

Pour prendre connaissance de l’épisode précédent (1/3)

Après avoir repris son souffle pendant le week-end, le Figaro est reparti en croisade fiscale dès l’édition du lundi 23 juillet, cette fois-ci sous la plume de Paul-Henri du Limbert, dont l’éditorial « 75 % d’inconscience » côtoie en première page un article intitulé « L’exil des cadres dirigeants a commencé », lui-même abondamment développé dans le supplément Economie.

Après l’ISF, on nous entretient donc cette fois-ci de l’IRPP et, plus particulièrement, de la création du taux marginal à 75 %.

Rappelons tout d’abord qu’une telle disposition a des précédents : aux USA, par exemple, le taux marginal d’imposition sur le revenu a été égal ou supérieur à 70 % de 1936 à 1981 et supérieur à 90 % de 1944 à 1963. On notera avec intérêt que cette politique fiscale y a été mise en œuvre dans un contexte de grave crise économique et financière, puis de guerre, et qu’elle a ensuite été maintenue pendant plus de 3 décennies qui ont été marquées par une grande prospérité.

Chacun sait que le taux de 75 % ne s’appliquera qu’à la fraction du revenu imposable supérieure à 1 million d’euros. Il n’est cependant pas inutile de le rappeler car certains exposés occultent soigneusement ce paramètre essentiel, de même qu’ils font l’impasse sur la notion de revenu imposable, qu’il ne faudrait pourtant pas confondre avec celle de rémunération. Cela veut dire qu’un dirigeant marié et dont le conjoint ne travaille pas ou ne perçoit qu’un revenu « normal » devra gagner 2 millions d’euros pour être concerné par la tranche à 75 %. Compte tenu des divers abattements qui interviennent dans la détermination du revenu imposable, cela correspond à un salaire mensuel de l’ordre de 200.000 euros, soit plus de 130 fois le SMIC. On remarquera à ce propos que ce sont les mêmes folliculaires qui déplorent la taxation des hauts revenus et qui s’insurgent, au nom de la compétitivité, contre la hausse, voire la simple existence, des salaires minima garantis. Chacun choisit ses combats.

Dans la même édition du Figaro, Philippe de Villin, « conseiller de nombreux groupes cotés ou familiaux », déclare : « Un signal très fort a été donné avec les déclarations du ministre du Budget qui a promis de « remettre le pays sur des rails plus justes ». Les gens visés par la mesure des 75 % en ont déduit que son véritable propos était de leur « faire la peau » définitivement ». Pourquoi diable ces « gens » considèreraient-ils qu’une France plus juste implique qu’on leur « fasse la peau » ? Il faudrait pour cela qu’ils aient bien mauvaise conscience. Laissons à Monsieur de Villin la responsabilité de cette hypothèse.

On nous dit ensuite que : « Les forces vives de l’économie française vont être durement et définitivement touchées  ». Pas de panique, nos forces vives ne se réduisent pas aux quelques milliers de personnes concernées. Quant à être « durement touchées », nombreux sont ceux qui aimeraient être en situation de subir ce douloureux traitement.

Encore mieux : « Il y a une forte dimension psychologique qui amène nos dirigeants politiques, de gauche comme de droite, à haïr la réussite et à vouloir « bouffer du patron » ». Il faut donc croire que la réussite commence à 1 million d’euros de revenu imposable annuel. Cela fait beaucoup de monde en situation d’échec …

Le Figaro nous apprend par ailleurs que « Les grands groupes sont prêts à adapter pour 2013 les rémunérations de leurs principaux dirigeants qui resteraient basés en France. « Ce qui est sûr, c’est qu’on ne fera pas de cadeau à l’Etat » ». On reste confondu par tant de grandeur d’âme. Ce sont probablement les mêmes « grands groupes » qui font antichambre pour bénéficier des aides, subsides et contrats de l’Etat …

Il y aurait, nous dit-on, de nombreux candidats à l’émigration professionnelle parmi les victimes de la « foudre fiscale ». Cela reste à voir. Dans l’hypothèse où ce serait vrai, faut-il le déplorer ? Ce ne sont ni les candidats ni les talents qui manquent pour prendre le relais. En outre, si le départ de quelques éradicateurs de ressources humaines pouvait laisser la place à une nouvelle vague de cadres plus sensibles aux enjeux sociaux, cela contribuerait peut-être à refroidir le chaudron ultralibéral.

Quelle peut être la légitimité des niveaux de rémunération visés par les nouvelles dispositions fiscales, a fortiori en ces temps de prêche généralisé pour l’austérité et la rigueur ?

La thèse selon laquelle les qualités exceptionnelles de quelques dirigeants de haut vol justifieraient de tels ponts d’or est une fable. Elle est démentie par les déconfitures retentissantes de nombre de grandes entreprises ou établissements financiers dont le destin avait été confié à ces purs-sangs de la gestion. Elle est également démentie par la « modicité » de la rémunération des dirigeants de certaines entreprises tout aussi importantes, telles que, par exemple, la SNCF dont le patron n’aura pas à souffrir de la limitation à 450.000 euros bruts de la rémunération annuelle des patrons d’entreprises publiques, décidée en juin 2012 par le nouveau gouvernement français.

La réalité est que ces niveaux et systèmes de rémunération sont des sous-produits de la financiarisation à outrance de l’économie, avec son corollaire, la recherche de rendements de plus en plus élevés et rapides, qui n’est compatible ni avec les visions et projets à long terme ni avec une bonne prise en compte des impacts sociaux. C’est ainsi que des entreprises réputées, peuplées de femmes et d’hommes ayant créé au fil des décennies des savoirs, des outils, des produits, des aventures et des fiertés collectives, peuvent être livrées au dépeçage du jour au lendemain parce que le rendement à court terme ou la logique de mondialisation l’exige.

Parmi les dirigeants et gestionnaires de grands groupes, rares sont ceux qui peuvent ou qui veulent résister à la pression de ce système. Mercenaires d’un nouveau genre, leur adhésion est encouragée par des intéressements et dédommagements de tous ordres, dont le salaire n’est que l’une des composantes.

Il fut un temps, pas si lointain, où les mandats sociaux étaient révocables « ad nutum » sans préavis ni indemnités. C’est encore le cas dans certaines entreprises de taille moyenne. Quant aux « petits patrons », propriétaires ou actionnaires de référence de leurs entreprises, ils apportent souvent leur patrimoine personnel en garantie de leurs risques professionnels.

Rien de tout cela dans la sphère des gestionnaires millionnaires, dont le zèle et la docilité, parfois plus que la réussite, sont récompensés par les niveaux de rémunération évoqués ci-dessus, mais aussi par des parachutes dorés, retraites chapeau et autres avantages financiers.

Le gouvernement de François Hollande a eu la lucidité et le courage d’adopter sans attendre des dispositions traduisant une rupture avec le règne impudent de l’argent-roi. Le taux marginal d’IRPP à 75 % est un élément parmi d’autres de cette remise en ordre. Il ne sera pas d’un grand rendement fiscal mais, pour paraphraser le Figaro, il « donne un signal très fort » et pourrait être d’un grand rendement social.

www.citoyensunisdeurope.eu




par scripta manent (son site) mercredi 1er août 2012 - 42 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par bigglop (---.---.---.120) 2 août 2012 02:02
    bigglop

    Excellent article @Scripta Manent,

    Il faut se souvenir du contexte, lors de la campagne présidentielle le FdG faisait une proposition plus crédible (100% au-dessus de 360K €), et Hollande a proposé 75% / 1M €.

    Mais il m’a semblé l’avoir entendu promettre une réforme fiscale basé sur le projet « Pour une révolution fiscale » de Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez.
    Pour le moment, on ne voit rien venir, pas un souffle. Dommage car la proposition était réaliste, proposant une réelle progressivité, un élargissement de la base imposable, une justice fiscale,......

  • Par pidgin (---.---.---.219) 2 août 2012 09:08

    Le Figaro, ayant échoué à faire passer la droite aux élections en répandant la peur du chaos (un grand classique), persiste et signe.
    L’épouvantail fiscal est à la manoeuvre maintenant.
    Ces apprentis-sorciers (pas si apprentis que cela) tentent de légitimer, et font donc le lit de l’exode fiscal.

  • Par scripta manent (---.---.---.219) 2 août 2012 10:52
    scripta manent

    Il en va de la « courbe de Laffer », à laquelle se réfèrent généralement les adeptes du « trop d’impôt tue l’impôt », comme de toutes les modélisations fiscales : il faut savoir les lire et les interpréter.
    Laffer a radicalisé une théorie que les économistes antérieurs avaient exposée de façon beaucoup plus mesurée. Cela date de la fin des années 70, c’est à dire au moment où le gouvernement américain s’apprêtait à réduire les taux d’imposition sur le revenu, ce qui a été fait par Ronald Regan. Il est en tout cas incontestable que les USA ont parfaitement bien vécu jusqu’en 1981, avec des taux d’imposition élevés. De même dans le « modèle scandinave ».
    Par ailleurs, indépendamment du volume global des impôts, aspect purement quantitatif, c’est évidemment aussi à leur répartition qu’il faut s’intéresser, et notamment au taux de pression fiscale par niveau de revenu et de richesse.

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