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Accueil du site > Actualités > International > Balkanisation du Congo : le piège de Kampala

Balkanisation du Congo : le piège de Kampala

Il a suffi de quelques semaines d’accalmie sur le front militaire pour que les Congolais se mettent à oublier le risque de balkanisation que le Rwanda et l’Ouganda continuent d’entretenir aux portes de Goma sous la bannière du M23. Le risque restant intact, les négociations de Kampala devraient inquiéter au plus haut point. En effet, face au péril qui se profile, les Congolais risquent de ne point pardonner à leurs dirigeants d’être partis négocier, en Ouganda, avec le M23. Une milice aux ordres de Kampala et Kigali qui a été mondialement décriée, comme en témoignent les dénonciations et les rapports émanant de l’ONU, l’intervention du Président Obama auprès de Paul Kagamé, la tribune publiée dans Le Monde par l’ancien Président français Jacques Chirac et un groupe de personnalités, le message du roi des Belges Albert II, les rapports d’ONG, …

Le Congo a ainsi perdu les atouts dont il disposait dans l'interminable conflit qui l’oppose à ses difficiles voisins de l’Est. Les « amis » du peuple congolais qui commençaient à se mobiliser à travers le monde contre les régimes rwandais et ougandais sont à présent dans l’embarras. Du coup, le M23, qui aurait pu se disloquer sous la vague des condamnations internationales, gagne du temps, et se renforce politiquement et militairement. Des « cadeaux » inespérés que les Congolais vont sûrement regretter à l’avenir, puisque le conflit armé est loin d’être terminé. 

La légitimation du M23

L’idée même d’aller négocier à Kampala est apparue comme assez surréaliste, l’Ouganda étant, comme le Rwanda, accusé d’agression par l’ONU. Le Congo aurait dû en profiter pour exiger un cadre de négociation beaucoup plus à son avantage. De nombreux analystes ont avancé l’idée d’une table ronde qui regrouperait les Chefs d’Etat congolais, ougandais et rwandais, devant mener à la signature d’un véritable traité de paix. A la table ronde devraient être associées des puissances régionales (Angola, Afrique du Sud), l’opposition non armée et la société civile. On pourrait étendre la participation aux délégations de l’ONU, de l’Union européenne et des puissances occidentales parmi les plus impliquées dans le cours des évènements au Congo (Etats-Unis, Grande Bretagne, France, Belgique). Un accord conclu dans un cadre comme celui-là ne règle pas tous les problèmes mais, au moins, présente les meilleurs garanties sur la voie d’une solution durable. Difficile de croire que les autorités congolaises aient pu se tromper d’interlocuteur à ce point en allant négocier avec le M23, c’est-à-dire avec des lampistes.

Ce choix permet aux parrains du M23, que sont les Présidents Museveni et Kagamé, de ne plus paraître en première ligne, et donc, de continuer à « manœuvrer » en coulisse, une configuration dans laquelle les deux hommes excellent depuis les 16 ans des guerres qu’ils mènent au Congo. C’est ainsi qu’ils ont manœuvré avec l’AFDL de Laurent Kabila durant la Première Guerre du Congo (1996-97), le RCD durant la Deuxième Guerre du Congo (1998-2003), le CNDP de Laurent Nkunda durant la Guerre du Kivu (2003-2009) et maintenant avec le M23. En négociant avec de telles organisations, dépourvues d’autonomie politique, les autorités congolaises consentent à traiter avec des personnes n’offrant aucune garantie que leurs engagements seraient tenus. En effet, on sait, par expérience, que si le M23 n’atteint pas les objectifs qui lui ont été assignés, Museveni et Kagamé n’hésiteront pas à relancer la guerre dans l’Est du Congo sous un autre acronyme.

Le piège de la négociation

Lorsqu’on observe la façon dont les dirigeants actuels du Rwanda et de l’Ouganda sont parvenus au pouvoir à Kampala, à Kigali, et ont pu mener leurs armées jusqu’à Kinshasa, on apprend à relativiser l’intérêt qu’il y a à négocier avec eux. On peut même théoriser la façon dont ils procèdent.

Tout d’abord, ils se fixent un objectif militaire (conquérir un territoire). Ils se prêtent volontiers aux négociations mais ne renoncent jamais à l’objectif militaire initial, comme en témoignent la « guerre de brousse  » d’Ouganda (1981-1986), la guerre du Rwanda (1990-94) et les guerres à répétition du Congo depuis 1996. On parle de « talk and fight » (discuter en poursuivant la lutte armée). Ils ne croient pas un seul mot de ce qui se négocie. Ils se présentent aux négociations pour vendre une belle image et gagner du temps. Pendant les négociations, ils se renforcent militairement (personne n’exige le désarmement du M23) et politiquement ; infiltrent le territoire à conquérir et analysent les faiblesses de leur ennemi.

Quelle que soit l’issue des négociations, ils sont gagnants à tous les coups. Si les négociations échouent, comme cela se profile à Kampala, les combats reprennent. Ils prennent rapidement le dessus puisque pendant que leurs interlocuteurs négociaient de bonne foi, eux peaufinaient les plans de bataille. Si les négociations aboutissent à un accord, ils sont également gagnants puisqu’ils rentrent par la « grande porte » dans les institutions, non pas pour les renforcer, mais bien pour les affaiblir en prévision d’un prochain conflit.

L’exemple le plus parlant est celui de l’armée congolaise qui, après avoir « intégré » par vagues successives les combattants aux ordres de Kampala et Kigali (AFDL, RCD, CNDP) n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. En réintégrant les mutins du M23, se comptant désormais par milliers, l’armée congolaise deviendrait une sorte de Titanic sabordé prenant l’eau de partout. Son effondrement total s’inscrirait dès lors dans la suite prévisible des choses. Le Congo perdrait ses régions de l’Est du jour au lendemain.

D’ailleurs ces régions auraient déjà dû être perdues sans la présence des casques bleus déployés sur l’ensemble du territoire national. Il y a longtemps que l’armée congolaise, profondément affaiblie par le régime de Joseph Kabila, et habituée à abandonner les villes à l’ennemi, aurait définitivement déserté le Kivu laissant un « terrain vague », que le Rwanda n’aurait eu qu’à occuper.

Le processus de balkanisation

Les fameux accords du 23 mars 2009, dont se prévaut le M23, sont, par leur contenu, le premier texte, après les accords de Lemera, consacrant le processus de balkanisation du Congo. En effet, il n’y a pas une seule revendication du M23 qui puisse être satisfaite sans mener la Patrie de Lumumba à la désintégration.

Déjà l’idée de négocier avec des soldats entrés en mutinerie, avec des revendications identitaires (tutsis, Kivu, Est), induit qu’il y aurait au final deux catégories de soldats dans une même armée. Ceux qui se mutinent et acquièrent un statut privilégié et les autres relevant du droit commun. Impossible d’assurer la discipline dans une armée comme celle-là. Une mutinerie, on la prévient ou on la mate. Le gouvernement dote l’armée des moyens nécessaire à sa mission, mais n’a pas à négocier avec un soldat. Le soldat obéit ou déserte.

Le M23 revendique le droit pour ses combattants de ne plus servir au-delà des régions adossées au Rwanda. Accepter une revendication pareille c’est préparer le terrain aux revendications de même nature de la part des soldats originaires d’autres provinces. Les armées des autochtones ne servant que dans leurs terroirs. C’est la fin de l’armée nationale, et, par conséquent, du Congo en tant que nation.

Le M23 réclame le retour des réfugiés rwandophones installés au Rwanda. Il est vrai que chaque Congolais, quelle que soit son ethnie, a le droit inaliénable de vivre et de s’épanouir dans son pays. Sauf que le Congo n’est pas en mesure d’accueillir ses populations exilées dans les conditions actuelles. L’administration n’est même pas en mesure de déterminer avec certitude qui est congolais et qui ne l’est pas. Le système d’enregistrement des naissances s’est effondré depuis des décennies. Par ailleurs, le fait que le M23 soit en partie composé de soldats rwandais, ruine sa crédibilité sur un sujet de cette nature.

Les autres revendications du M23 relèvent d’un habillage assez grotesque et ne peuvent guère être prises au sérieux. On ne peut pas s’inviter dans le débat sur la vérité des urnes alors qu’on a été l’allié de Joseph Kabila durant les élections frauduleuses de novembre 2011. Quant au respect des droits de l’Homme, il faut rappeler que plusieurs membres du CNDP/M23 sont recherchés par la Cour Pénale Internationale[1] pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il est enfin surréaliste d’entendre le M23 plaider la cause des Congolais de la diaspora. Depuis 1996, des millions de Congolais sont chassés de leurs pays par les guerres à répétition menées au Congo par les parrains actuels du M23 que sont l’Ouganda et le Rwanda.

Boniface MUSAVULI

PDF - 55 ko
Accord du 23 mars 2009


 


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1 réactions à cet article    


  • Mwana Mikombo 11 janvier 2013 15:31

    @Musavuli

    Mon cher Musavuli, votre article ci-dessus met bien à nu les enjeux et les manoeuvres qui se passent sous la table des négociations prévues ce weekend entre le mouvement rebelle M23 et les autorités de la RDC. L’itinéraire aventurier des régimes ougandais de Yoweri Museveni et rwandais de Paul Kagamé, parrains du M23, est rappelé avec assez de pertinence.

    Ce qui est ici surtout dénoncé, c’est le processus de balkanisation de la RDC (ex-Zaïre de Mobutu ou Congo Belge). Ce thème de balkanisation du Congo RDC est le chiffon rouge propre à éveiller le « nationalisme » congolais et à le canaliser derrière la bannière de la défense de l’intégrité territoriale de l’ancienne deuxième patrie du roi des belges. Il est tout à fait naturel que ce « nationalisme » congolais, qui lutte pour préserver les frontières de la deuxième patrie du roi des belges, trouve un écho plus que favorable auprès du roi des belges appelé en renforts pour recouvrer sa deuxième patrie, dans l’ambiance chaleureuse des souvenirs de la Conférence de Berlin de 1884-1885.

    Ce « nationalisme » africain, gardien des frontières issues de la colonisation, n’est rien d’autre que le métal fondu qui coule dans le creuset récupérateur du colonialisme européen. Ce « nationalisme » africain, qui glorifie et entend perpétuer la balkanisation de l’Afrique au sein des empires coloniaux, est un nationalisme de façade, le nationalisme néocolonial.

    Le vrai nationalisme africain, celui de Patrice Lumumba, Kwamé Nkrumah, Modibo Keita, Steve Biko, Sékou Touré, Thomas Sankara, Cheikh Anta Diop, Marcus Garvey..., est le nationalisme qui endosse et pose le principe d’abolition des frontières coloniales et de la fédération des peuples africains sur la base des entités administratives précoloniales, dans le cadre du panafricanisme anticolonial. Dans son carquois, ce nationalisme africain véritable, le panafricanisme anticolonial, doit disposer des moyens de vigilance à l’égard du nationalisme néocolonial.

    Parfois aussi, et même c’est la mode, dans le cadre de leurs rivalités, les impérialistes opèrent la conquête des territoires de leurs concurrents par l’intermédiaire des régimes néocoloniaux autochtones chargés de susciter et entretenir des conflits de voisinage. Ces régimes néocoloniaux agissant pour le compte des pays coloniaux leurs commanditaires peuvent alors parfois utiliser quelques accents du panafricanisme. Un exemple de ces caricatures du panafricanisme est précisément l’Alliance Museveni-Kagame-Kabila qui repose sur l’accord de Lemera signé en 1996.

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