Bonjour EmmanuelR,
Je continue le débat avec vous car votre article m’intéresse, même s’il n’est pas simple à empoigner pour réagir car il a plusieurs problématiques. Au moins, les commentateurs que nous sommes, ne sentons pas ici le besoin de pousser le " je suis sûr que je n’aurais pas envoyé les décharges".
"Les organisateurs du documentaire se
sont sans doute placés plus ou moins consciemment dans la situation de
tortionnaires légitimes. Des tortionnaires légitimes de la télévision
publique poursuivant le but légitime de déniaiser les masses.
(Comme le scientifique Milgram acceptaient de faire souffrir ses cobayes
pour les bienfaits de ses découvertes scientifiques)"
Quand S Milgram a présenté l’expérience d’obéissance sous autorité qu’il voulait mener, il a été fortement contesté dans son milieu scientifique (torture, viol psychologique). Il a au préalable soumis un questionnaire à 39 psychiatres pour demander une estimation de l’obéissance des "sujets naïfs" à venir. Ces psychiatres ont estimé que la majorité des sujets s’arrêterait à 150 V (le sujet complice/comédien demande l’arrêt de l’expérience). Estimation de 4% des sujets naïfs allant jusqu’à 330 V (le sujet complice déclare, agonisant, que désormais il refuse de répondre). Estimation enfin d’une "frange pathologique" qui irait au delà, vers les 450 V (estim 1 pour 1000 et le sujet complice de réagit plus auditivement aux décharges dès 350V). On sait pour les premiers résultats validés que la "frange pathologique" concernait 62% des sujets qui ont subi l’expérience à Yale. Mais aussi que cette expérience a été reproduite, avec des résultats encore plus élevés : 85% à Berlin et, j’ai lu sur un autre article, 90% à Barcelone et ailleurs mais j’ai perdu les chiffres.
Pour le coup, l’information a été stupéfiante, même pour Milgram qui en avait pourtant des intuitions et l’explication de ce comportement n’est pas épuisée à ce jour.
Je tiens d’Arthur Koestler (je crois dans "le Cheval et la locomotive", enrichi dans "le Yogi et le Commissaire" et synthétisé dans "Janus") l’explication la plus aboutie. Nous sommes inscrits dans comportement aveugle et archaïques au regard de nos évolutions humaines. En tant qu’organisme vivant, nous avons ce besoin d’intégrer une organisation sociale qui advient "naturellement" dans le monde animal. L’animal prend sa place dans l’organisation (des fourmis, des félins...) avec ses congénères dans un groupe social constitué d’après les lois du biotope. Les humains ont inventé et inventent encore des "façons de vivre ensemble"... qui valent ce qu’ils valent. Si nous avons avec nous "la voix de la conscience" pour reprendre Milgram, nous devons bien aussi nous intégrer et faire société (entreprise, famille, ville, nation...).
Je ne repousse pas la position de JohnJohn "il faut dire STOP
maintenant" à une expérience "qui torture une autre personne". Je la
mets en comparaison à la mienne : je dis dit qu’une telle expérience qui viole
psychologiquement une personne permet aussi d’en apprendre beaucoup sur nous
même. Justement cette "prise de conscience" comme le dit JohnJohn : un bien (prise de conscience) pour un mal (viol psychologique). Je sais que je suis sur la pente savonneuse du "la fin justifie les
moyens", que je défends pas non plus.
Je n’aurais pu voulu être Allemand en 36, seul avec ma conscience dans un monde nazi. De même, je n’aimerais pas être cadre de base à France Telecom à gagner mon fric à la condition de me comporter comme un salaud avec mes collègues ou subordonnées. Où encore chef de service pour vendre variétés génétiquement modifiées grâce à un cousin qui m’aurait trouvé le poste quand j’étais au chômage. Je peux me "vanter" d’avoir échappé à tout cela, mais pas me vanter "d’être sûr de refuser" si j’avais été confronté à de tels contextes. Il y a beaucoup à gagner à instruire et banaliser la connaissance de cette expérience, même imparfaitement. Par exemple si cela parle d’état agentique au boulot, à la pause café, le collègue syndiqué et les blogs et tout ça... Si cette notion finit par faire jurisprudence, ça peut compliquer le boulot cynique d’un dirigeant de FranceTélécom par exemple. Et je rejoins ici la volonté de votre article. Mais à défaut de réponse frontale au problème, mettre des petits cailloux dans les bottes en marches du Nouvel Ordre Économique Mondial, je suis preneur.
EmmanuelR, vous précisez pour votre article "Je fais référence non pas au débat sur la télé réalité mais à celui de
la soumission à l’autorité en générale". Le débat sur la télé-réalité etant "has been". Vous rejetez ainsi l’utilité de ce débat que prétend Christophe Nick.
Heu... Has been pour qui ? pour vous, oui. Pour moi aussi. Et sans doute pour la plupart des débatteurs ici. Mais Gueudin rappelle qu’un "Koh Lanta fait 8 millions de téléspectateurs d’audience. Et je trouve triste que le débat télé-réalité soit "Has Been", cela
signifie que nous avons accepté une autre torture mentale, régulière
celle la.. " Oui, là, je comprends Gueudin. Et je mets "en balance" cette torture mentale banalisée depuis 10, avec celle de X-trême qui est cette fois ci dénoncée, au moins en partie. Depuis 10 ans, des dizaines de millions de personnes (même si c’est pas moi, c’est pas moi...) regardent maintenant ces téléralités où " l ’on apprend à être un salaud pour l’autre" d’après C Nick. La nouveauté avec ces trucs étant qu’on ne fait plus la part entre le "pour de vrai" et le "pour de faux". Le jeu de vie étant, comme l’écrit EmmanuelR :"seul le succès est juge de ce qui est bon ou mauvais » comme
disait Hitler." Et la télé est "prescriptrice de valeurs" comme l’ a dit C Nick : de fait, c’est elle qui dit la norme dans notre société (qui tient le "crachoir"). Internet s’interroge sur la version officielle du 9/11 ? Peut être mais tant que la télé refuse on en restera à la version officielle et cela restera difficile d’en discuter avec des collègues de travail.
Et "on" laisse grandir les enfants et des adolescents avec ces séries télé réalités incessamment renouvelées, avec ces visuels excitants et aux contenus abrutissants (séries qui consistent à "exploiter les pulsions de vie et de mort" comme il a été dit dans la deuxième soirée de cette production). Peut être faut il un "X-trême" pour que Milgram puisse "parler" à tous/nous ces consommateurs de télé-réalités. "I comme Icare" est évidemment d’une autre qualité, mais peut être "vieux", pour ce public, "trop lent", d’une époque et d’un contexte qui s’éloignent à vitesse grand V du nôtre (le facile "c’est ailleurs" pour éteindre le débat). Moi j’ai marché à fond quand j’ai vu le film de I comme Icare. Mais je suis incapable de lire Jacques le Fataliste de Diderot dont des amis me répètent à mon grand désarroi que bien que ce livre leur a fait. Chacun ses capacités, chacun ses limites à la compréhension, c’est comme ça.
EmmanuelR : "Que dire en effet du capitalisme et de toute entreprise ?" . "L’entreprise capitaliste n’est elle pas l’ organisation parfaite d’une
chaîne de soumission à l’autorité souvent malfaisante ?"
Heu, ben je ne sais pas. Je ne suis pas contre l’autorité par principe. Ni contre une entreprise qui s’enrichit par le travail des "agents". La PME de bâtiment spécialisée dans l’éco-construction et Bouygues qui a des contrats-bakchich en Afrique et possède TF1, sont deux entreprises de bâtiments... de quoi on parle....
Pour la chaîne de soumission, je me souviens de l’exemple de Little Boy évoqué dans I comme Icare : la bombe A lâchée sur Hiroshima. L’entreprise qui l’a fabriquée a-t-elle une responsabilité ? Qui est l’agent physique ? : l’assembleur ? celui qui a conduit l’avion Enola Gay ? son collègue qui a poussé le bouton à côté pour lâcher la bombe ?. Je digresse. Penser à Docteur Folamour, de S Kubrick : la longue scène presque hypnotique ou l’équipage du B 52 suit scrupuleusement le check-list aboutissant au lâchage de la bombe atomique. Le personnel dans l’avion a été parfait, consciencieux, synchrone. Psychologiquement c’était zen. La bombe lâchée faisant son travail de mort sur le sol. Au final, le spectateur qui voit le champignon atomique monter parmi les jolis moutons de nuages dans le ciel bleu, a droit à la voix si fraîche de Vera Lynn chantant We’ll meet again. Film qui date de 1963, la même année que les résultats de Milgram à Yale, ou ce sentiment bienfaisant, du travail si bien fait dans son organisation, pour le meilleur ou le pire de toute façon ce n’est pas moi qui décide...
Fallait-il utiliser cette expérience de Milgram pour démonter et dénoncer le
capitalisme mortifère dont la télé en est le garde chiourme ? Et que la télé présente cela ? ben là.... Vazimonzami....
Pour "l’entreprise France 2" dont vous voulez parler, c’est vrai qu’on rassemble les ambiguïtés de ce documentaire. Est ce c’est un faux pilote présenté par C Nick d’une série X-trême imaginée, pour éveiller les consciences des téléspectateurs ? Ou est-ce un vrai test, ballon d’essai, pour France2 qui tient dans ses cartons une provision de séries poubelles exploitant "les pulsions de vie et les pulsions de mort" ? C’est possible, je ne sais pas.
"Normalement", c’est une chaîne publique, pas en sujétion capitaliste, comme on l’a vu avec
TF1 où Le Lay a dans un premier temps dénoncé M6 et sa Loft avant de s’y
mettre à son tour pour remonter ses actions en bourse. Mais France 2 est en effet en compétition d’Audimat pour assurer sa présence parmi les chaînes tv et l’air du temps est bien : institution publiques débrouillez vous, vous devez être rentables. Seul l’avenir déballera les volontés avouées et secrètes de la chaine.
En attendant, si la chaîne a tenté une opération de manip en jouant la dénonciation des téleréalités pour dorer son image, c’est déjà un sacré risque qu’elle joue non ? Et pourquoi l’aider à rater sa manip alors ?
Reste C Nick et sa démarche. Est-il sincère ? D’après ce que j’ai vu et lu, j’ose le croire (mais c perso, ça ne mange pas de pain, faut faire avec ce qu’on a). Va-t-il se faire ent... embrouiller ? l’avenir le dira encore, mais ce serait trop dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain, de guetter l’imperfection du résultat et s’enfermer dans sa Tour de Ma Raison.
Si tous les "je connaissais l’expérience de Milgram" en ont profité pour corriger leur mensonge, si les "j’aurais pas poussé les manettes" avaient le niveau d’information permettant de comprendre que le pb n’est pas là... Pour moi c’est de l’acquis. Si toutes les colères de JohnJohn pouvaient s’accumuler, on ne regardera plus si c’est "malgré" ou "à cause de" X-trême. Les deux cobayes qui sont venus témoigner ensuite au débat de Hondelatte ont quand même dit avoir appris de cette expérience et déclaré qu’ils réfléchiront un peu plus dans les actes de leurs vie. D’ailleurs j’ai trouvé courageux celui qui a poussé les manettes jusqu’au bout, c’était plus facile à celle qui s’est arrêtée avant de revenir. Là aussi, C Nick a eu l’intelligence de préciser qu’il aurait pu se passer l’inverse entre ces deux personnes s’ils étaient venues deux jours après.
Moi je crois aux petits cailloux....
Cordialement