François Hollande est réputé pour être l’un de nos hommes politiques les plus drôles, les plus vifs d’esprit, les plus fins tacticiens aussi. Et cette drôlerie, cette vivacité, ce sens tactique ne datent pas d’hier... En 1983, alors âgé de 29 ans, celui qui n’était encore que directeur de cabinet de Max Gallo, porte-parole du gouvernement de Pierre Mauroy, s’est livré à un étonnant canular téléphonique... que l’on pourrait aussi et plus justement qualifier de manipulation politique.
Nous sommes donc en 1983, deux ans après l’élection triomphale de François Mitterrand à la présidence de la République. C’est l’époque du tournant libéral de Mitterrand, où il tire un trait définitif sur son ambition anticapitaliste et fondamentalement de gauche. C’est l’heure de la « rigueur ». Les municipales de mars ont vu la droite regagner du terrain et emporter des villes importantes telles que Paris, avec Jacques Chirac.
Une idée géniale, ou simplement machiavélique, va germer dans le cerveau toujours en ébullition de Jacques Attali, le conseiller spécial de Mitterrand : produire un livre prétendument écrit par un grand leader politique de droite, qui garderait bien sûr l’anonymat, et dans lequel celui-ci tirerait à boulets rouges sur son propre camp, réglerait ses comptes, expliquerait les raisons de la défaite de 1981. Un pamphlet bien senti qui ferait ce qu’on appellerait aujourd’hui un gros buzz. De la reconquête sera son nom.
Le Prince ressuscite Caton pour torpiller la droite
Le Prince Mitterrand approuve la machination. C’est André Bercoff, journaliste étiqueté à gauche à l’époque, qui est chargé d’écrire le brûlot. « Caton » sera son pseudo. Intéressante référence à l’antiquité romaine... Quand on se souvient du portrait officiel de François Mitterrand en 1981, où il pose avec un exemplaire des Essais de Montaigne, et qu’on sait que Caton d’Utique était le grand modèle stoïcien de Montaigne, il y a tout lieu de penser que François Mitterrand lui-même a suggéré ce nom de Caton. Un nom très approprié à la circonstance : Caton est en effet connu pour son affrontement souverain de la mort, son suicide, qu’il pratique avec une grande détermination à l’aide de son épée... tandis que le pseudo Caton se fait, lui, hara-kiri la plume à la main, et suicide symboliquement son camp, la droite. Bien trouvé Tonton !
Seulement voilà, « Caton » doit faire sa promo à la radio, et Bercoff sait bien que s’il intervient lui-même, il sera immédiatement reconnu par ses confrères journalistes. Il lui faut donc une doublure. C’est là que le jeune François Hollande entre en scène. Inconnu au bataillon. Et cascadeur dans l’âme. C’est lui qui va jouer le rôle de « Caton » dans une interview exclusive accordée à France Inter.
Et les mots qu’il prononce alors résonnent étrangement aujourd’hui, dans la bouche de celui qui est devenu le premier secrétaire du Parti socialiste : « La vérité c’est tout simplement que le pouvoir socialiste ne tombera pas comme un fruit mûr. Et ceux qui laissent entendre que nous pouvons, c’est-à-dire nous la droite, revenir au pouvoir dans les mois qui viennent, ou même dans les deux années qui viennent se trompent, et trompent les Français. Ce n’est pas parce que Pierre Mauroy est à Cayenne ce matin que nous sommes débarrassés de la gauche ». Vingt-cinq ans plus tard, mission accomplie : François Hollande et ses amis ont réussi à nous « débarrasser » de la gauche au pouvoir... et sans doute pour longtemps.
Bas les masques
Le livre de « Caton » sera bien le grand succès escompté. Quelques mois après sa sortie, en décembre 1983, André Bercoff fera son coming out sur le plateau d’Apostrophes, chez Bernard Pivot. Et Jacques Attali reconnaîtra lui aussi, plus tard, qu’il s’agissait d’une manœuvre politique orchestrée par sa cellule à l’Elysée.
Cette drôle d’histoire était certes connue des initiés. La journaliste Marie-Eve Malouines l’avait relatée dans son livre La madone et le culbuto. La nouveauté, c’est l’extrait audio inédit de François Hollande dans ses œuvres ; et nous le devons à Jean-Michel Apathie, qui l’a livré au public, le 4 juin dernier, dans le Grand Journal de Canal Plus.

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