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« La machine sadique nous passe tout simplement sur le corps »

citation de Victor Klemperer, Berlin, 9 décembre 1939

Alors, ne venez pas serrer la main des veuves, comme un assassin qui revient sur le lieu de son crime !

Témoins de l’évolution du monde hospitalier, nous assistons depuis quelques années à la mise en place de sa nouvelle gouvernance. Eclaté en pôle d’activité, pressé par des contrats d’objectifs, « l’hôpital entreprise » s’organise. Broyés dans des objectifs inaccessibles, condamnés dans des évaluations quasi disciplinaires, les personnels n’ont d’autres choix que de s’exécuter.

Le livre tout récent de Paul Moreira et d’Hubert Prolongeau, « Travailler à en mourir », est une enquête sur le monde de l’entreprise et sur les conséquences dramatiques de son management. Il permet de reconstituer un à un tous les éléments de ce régime des « ressources humaines » qui tue ! Il s’immisce jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les salariés l’adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés, le cas échéant, comme ennemis de la communauté.
Le totalitarisme (1) est bien actuel !
 
Les auteurs expliquent le long processus qui conduit au drame. Il naît « lorsque les exigences de l’entreprise entrent en contradiction profonde avec l’idée que vous vous faites de vous-même et du monde. Il s’agit d’un conflit d’éthique Un conflit souvent très violent qui peut provoquer de graves symptômes sur le salarié « les mêmes que les soldats exposés au combat », précise un psychiatre. Le temps passé à appréhender les tâches demandées est de plus en plus important, dévore le reste. L’envie d’y arriver devient obsessionnelle. Les objectifs étant souvent inatteignables,(sic) la culpabilité devient trop forte. »
 
C’est ainsi que l’aide-soignante ou l’infirmière doivent trop souvent choisir entre la toilette et le soin. Pour se défaire de cette pression insupportable elles détournent leur regard. Les yeux des patients sont encore trop expressifs.
 
 Les suicides dont on parle dans la presse ne sont que la partie apparente d’une épidémie invisible. L’arrivée des jeunes ripolinés, formatés des grandes écoles « avec leur arrogance, leur tête bien faite, sûrs d’eux-mêmes et de leur compétence » n’a fait qu’accélérer le processus.
 
A l’hôpital, un endroit que je connais bien, le gouvernement vient d’offrir un nouveau statut aux directeurs. Il ouvre effectivement la possibilité de diriger ce service public aux diplômés des grandes écoles qui n’ont aucun état d’âme pour atteindre les objectifs fixés, dussent-ils broyer des hommes. Pour les anciens, les hommes d’expériences, qui ne remplissent pas le contrat, (directeurs et médecins) ils seront renvoyés chez eux, en recherche d’affectation, au rang des inutiles ! (Loi HPST 26 juillet 2009 - article 10)
 
Dans le livre, une veuve, Sylvie s’exprime à propos des objectifs impossibles imposés à son mari. Ils l’ont plongé dans un ressenti d’incompétence et de culpabilité : « Je pense qu’il y a trente ou quarante ans, les femmes qui étaient victimes d’un viol ressentaient la même chose, cette culpabilité » 
 
Autre cas : Tatiana, la veuve de Raymond « a survécu à la tragédie bosniaque. Elle n’imaginait pas qu’un autre conflit, la guerre économique, plus furtive et sans balles réelles, lui prendrait le père de son petit garçon. »
 
Pour attribuer une promotion « la direction accable de travail le candidat pour mesurer sa résistance au stress. Je crois que j’ai vécu la période la pire de ma vie, se souvient Tatiana. C’était pire que le siège de Sarajevo. Cette mise en situation, c’est horrible ! J’ai senti qu’il n’avait plus confiance en lui. Bien sûr, officiellement personne ne l’obligeait à tenir ce rythme. C’est ça, l’horreur du système, on laisse croire que chacun est libre de gérer son temps, mais la pression implicite est tellement forte qu’il n’y a plus d’autres solutions que de jouer le jeu »
 
Plus loin : « L’avantage du système est sa gouvernabilité : on élimine l’aspect humain. Le système tout entier met la pression. Et on arrive à ce paradoxe absurde que celui qui s’en sort le mieux est celui qui s’en fout. »
 
A l’hôpital la nouvelle gouvernance est en place. Tous les nouveaux outils de gestion vont tourner à plein régime :
« Les deux plus efficaces sont l’objectif et l’évaluation. Binôme ravageur qui, tout en prétendant faire appel à l’autonomie et à la responsabilité, se révèle lamineurs d’homme »
 
Pour le moment les directeurs sont seuls sous le regard du bourreau : un Directeur d’Agence Régionale de Santé qui lui-même est placé sous le couperet de la guillotine gouvernementale. Ils n’auront d’autres solutions que de déporter sur les personnels les outils qui les menacent !
 
Le contrat d’objectif :
« L’obsession de la performance amène de plus en plus à une déconnexion grave des consignes et du travail réel. On propose des objectifs impossibles à atteindre, en laissant au salarié le soin d’assumer un échec pourtant inévitable. Il n’y a plus de notion du travail collectif. On divise le travail en case, et quant quelque chose ne marche pas, on regarde dans la case »
 
L’Hôpital embrasse ces méthodes. Il est organisé en pôle d’activité muselé par un contrat d’objectif passé avec le directeur de l’hôpital.
 
L’évaluation :
« Elle en est fait souvent une sorte de conseil de discipline restreint où sont évalués essentiellement le résultat et le rapport à l’objectif. L’homme y est mis à plat. L’entretien d’évaluation est devenu une arme »
 
Objectifs inaccessibles, évaluation culpabilisante : la machine à broyer est en place.Elle est en rodage à l’hôpital et ce que le directeur subit sera imposé à tous les autres. Les auteurs rapportent le principe de raisonnement des cadres : « je me comporte comme un salaud, mais ce n’est qu’en apparence, j’œuvre en fait intelligemment pour le bien de mon entreprise »
 
Pour l’instant, à l’hôpital, l’évaluation n’est applicable que pour les directeurs. Elle conditionne leur salaire, leur carrière, en fonction des objectifs fixés. Pour eux, la machine à broyer est en place : ils exécuteront ou ils seront exécutés ! Mais cela ne suffit pas. Ils doivent se donner les moyens d’asseoir leur nouveau pouvoir. C’est ainsi qu’ils peuvent définir eux-mêmes les modalités d’une politique d’intéressement et mettre au placard les médecins récalcitrants.(Article L6143-7 du code de la santé publique).
 
Ce n’est pas encore réglementé que déjà certains directeurs imposent les objectifs individuels, l’évaluation et l’intéressement pour les personnels. Ils veulent tout de suite bâtir une armée d’esclaves où la devise sera celle-la même qui leur est imposée : combattre ou mourir ! La victime du jour devient le bourreau du lendemain.
 
Enfin, le vocable de « ressources humaines » place l’homme au rang des matières premières à usiner. Il est, selon la posture de l’oppresseur, la chair à canon du capitalisme financier ou le serf du pouvoir en place. Ces mots, « ressources humaines » doivent être vécus par les gens libres, comme une diatribe aussi insupportable que ne peut l’être l’autorité du maître sur ses esclaves !
 
Les grandes entreprises du secteur privé et France Télécom aujourd’hui. La Poste et l’Hôpital demain. L’Education Nationale en perspective. La Justice en lambeaux, etc. etc.
 
« Faut-il être fier d’avoir su se construire ces carapaces-là ? Il est urgent de redécouvrir le sens du mot « travail » conclut cet excellent ouvrage d’enquête qui s’appuie sur le métal des faits.
 
Que les soldats aillent au feu par discipline c’est ainsi. Mais si les salariés ne sont pas chair à canon, que les PDG, Président, de la République, Premier Ministre, Ministres, les intégristes du libéralisme spéculatif et leurs DRH, évitent de venir serrer les mains des veuves comme l’assassin qui revient sur le lieu de son crime.
 
GARDARIST
 
(1) Totalitarisme par wikipédia : L’expression vient du fait qu’il ne s’agit pas seulement de contrôler l’activité des hommes, comme le ferait une dictature classique : un régime totalitaire tente de s’immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l’adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté.
 

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12 réactions à cet article    


  • Gasty Gasty 23 octobre 2009 12:40

    "que les PDG, Président, de la République, Premier Ministre, Ministres, les intégristes du libéralisme spéculatif et leurs DRH, évitent de venir serrer les mains des veuves comme l’assassin qui revient sur le lieu de son crime."

    En effet, et pour se disculper ( peut etre d’eux-même), certains proposent des sondages comme à France Télécom, histoire de croire ou faire croire que ce ne sont pas leurs œuvres répugnantes de management.

    Donc pour preuve qu’ils ne comprennent pas.....parce que c’est pas eux, c’est qu’ils font un sondage pour comprendre.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 23 octobre 2009 13:38

      C’est tout à fait ça, le tournant de l’entreprise de 2009
      une sorte de nazisme sociologique
      Des managers aux méthodes de SS opérant sur des travailleurs


      • Bernard Dugué Bernard Dugué 23 octobre 2009 13:40

        J’ajoute que je mettrais volontiers ce billet à la une, c’est plus important ce qui se passe dans le coeur de la société que la fumée du prince Jean


        • Ceri Ceri 23 octobre 2009 13:55

          c’est exactement le mangement made in France Telecom, Renault ou autre. 
          Quant aux problèmes éthiques, je connais pas mal de profs, infirmières, journalistes, assitantes sociales qui ont de plus en plus de mal à faire ce qu’on leur demande, ou plutot ce qu’exigent des gugusses sortis tout droit de HEC mais qui ne connaissent rien à nos métiers.
          Ils ont l’oeil collé sur la colone « dépenses », et ne cherchent qu’à faire de bénéfice à court terme quitte à scier la branche sur laquelle on est tous assis.

          Je parle de ce que je connais : aujourd’hui dans la plupart des groupes de presse, la ligne éditoriale n’est plus définie par des journalistes d’expérience, mais par des commerciaux, avec toutes les dérives que cela implique. Il me semble que c’est pareil pour les hopitaux ; où ce ne sont pas des médecins ou infirmières qui étudient comment « optimiser » le travail, mais des types sortis de HEC ou autres qui n’ont aucun sens des réalités... 


          • JL JL 23 octobre 2009 14:01

            Très bien vu. Ce matin Christophe Dejours était l’invité des matins de France Culture.

            Vous dites : « On propose des objectifs impossibles à atteindre, en laissant au salarié le soin d’assumer un échec pourtant inévitable. »

            C’est même mieux que ça : c’est le salarié qui est sommé de fixer lui-même ses objectifs. Il est soumis à un double bind : objectifs trop modestes et il est disqualifié au départ, objectifs trop élevés et il est disqualifié à l’arrivée.

            C’est la délégation des responsabilités érigée en principe de gouvernance. Chacun d’entre nous est mis de gré ou de force, en situation d’idiot utile à la machine à faire des profits.


            • Jean-Fred 23 octobre 2009 15:16

              Bonjour,

              Je vous conseille fortement d’écouter l’intervention du médecin psychiatre Christophe DEJOURS : le travail c est la santé ?

              Regardez surtout la seconde partie qui explique en grande partie les problèmes que nous connaissons tous aujourd’hui en entreprise.

              En gros, il démontre que l’évaluation individualisée des performances est une calamité car le travail est avant tout subjectif, il ne peut être évalué de manière objective.
              Il explique aussi que la qualité totale mis en avant par les normes ISO obligent les gens à mentir et que le contrôle totale n’est pas possible en faisant référence à AZF.

              A voir absolument !!!


              • Lisa SION 2 Lisa SION 2 23 octobre 2009 17:53

                Ouah putain ça va faire mal et si tu l’ouvres pour geindre, hop un médoc facturé sur la sécu !

                " A l’hôpital la nouvelle gouvernance est en place. Tous les nouveaux outils de gestion vont tourner à plein régime : Les deux plus efficaces sont l’objectif et l’évaluation. Binôme ravageur qui, tout en prétendant faire appel à l’autonomie et à la responsabilité, se révèle lamineurs d’homme »

                Voilà, la boucle est bouclée, il ne suffira plus que de déplacer un petit curseur pour réajuster les courbes en hausses, exactement comme le dit très bien cet article déclarant que le médical peut faire de même avec le seuil de maladie : 

                http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/sida-vih-et-stress-oxydatif-50938

                Un très clair regard sur la dérive du système paru hier et noyé dans la spirale du petit jean :

                http://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/la-laicite-medicale-pour-une-63485

                et Demain, une autre excellente étude de Caleb Irri en modération, qui dénote quand même du fort bel outil que serait Agoravox s’il était dégagé des affaires pipole d’ETAT...


                  • Paul Cosquer 23 octobre 2009 22:54

                    Personnellement, je suis partagé sur la vision manichéenne de votre article. Le dogmatisme imposé par l’adhésion à une idéologie, je l’ai vu aussi à gauche.

                    Par ailleurs, vous diabolisez des outils et des méthodes qui, bien utilisées, concourent à la réalisation d’objectifs d’intérêt général. Je suis favorable au management par objectifs, à l’évaluation des aptitudes et des résultats, aux tableaux de bord statistiques, au guide de procédures détaillées qui permet leur plus grande efficacité et leur allègement dans l’intérêt du patient.

                    J’ai pratiqué ces méthodes et je ne suis pas un assassin. Je trouve le mot trop fort.

                    Évidemment, je prône, à côté de ces outils, le développement humain et du bien-être des personnels (et ici des patients). Je suis opposé au système qui ne tiendrait compte que des objectifs et résultats individuels : le travail d’équipe, cela compte pour beaucoup aussi. Je ne suis pas opposé par principe à la délégation au privé, à condition que ce ne soit pas surtout pour favoriser des intérêts privés mais bien en priorité pour améliorer la qualité du service. Enfin, les méthodes d’évaluation sont puériles et infantilisent souvent les personnes qui doivent se plier à cet exercice rabaissant.

                    En définitive, je nourris comme vous de la suspicion envers les intentions gouvernementales mais je ne jette pas tous les outils aux orties.


                    • Garnier Denis Gardarist 23 octobre 2009 23:11

                      Un tournevis est un outil trés utile. Il peut-être aussi trés dangereux. Tout dépend de l’ouvrier.
                      Jeté dans les orties effectivement il ne sert plus à rien.
                      Mais, les orties font de trés bonnes soupes. Leur bonne utilisation permet de transformer leur arrogance en un onctueux velouté.


                    • Paul Cosquer 23 octobre 2009 23:26

                      Certes, votre histoire de soupe à l’ortie ne manque pas de piquant mais ce tour d’esprit ne me convainc pas et il n’enlève rien à l’opinion que je tire de mon expérience.


                    • LilianeBourdin 23 octobre 2009 23:09

                      Ce qui est dit dans cet article est fondamental, et, hélas, très juste. Depuis une vingtaine d’années (difficile à dater, l’infiltration du monde professionnel par ces tactiques de management a été progressif ) de nouveaux concepts, conduisant à de nouvelles pratiques managériales, ont envahi le monde du travail, repris par tout le monde et prenant la place des valeurs du travail. Des exemples ? La « mobilité », l’« évaluation », le « projet individualisé », la « qualité », la « mondialisation », l’entreprise en « changement rapide du fait de l’économie mondialisée », l’« adaptabilité du salarié », la « compétitivité (entre entreprises, entre services ou entre salariés) »... Plus rien sur le savoir-faire, le travail bien fait, l’émulation, le partenariat, la complémentarité, la synergie, la convivialité, le plaisir pris au travail, et même, les compétences. La « qualité », elle-même, concerne une évaluation des procédures, et pas des résultats de celles-ci et de leurs conséquences à long terme. Les mots sont parfois détournés de leur sens.
                      Ce qui s’est perdu, c’est un rapport au réel, et à l’humanité. Ce qui est en place, c’est un système pervers, en chaine descendante, où chacun, qui est instrumentalisé, instrumentalise ceux qui sont au-dessous de lui. Système où l’échange entre les personnes est remplacé par une « communication » étudiée à l’avance, c’est-à-dire, par de la manipulation.
                      Les commentaires du billet éclairent bien ce problème important.

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