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Lieu de fête, lieu de honte, le « Vel d’Hiv » aurait 100 ans

Il y a tout juste un siècle, le 13 février 1910, était inauguré ce qui allait devenir l’un des temples du sport français, le très populaire Vélodrome d’hiver, le « Vel d’Hiv ». Un lieu de fêtes, de plaisir et de spectaculaires joutes sportives dont il ne reste plus rien, hormis le souvenir honteux d’une rafle aux conséquences tragiques...

Il existait déjà des vélodromes en France au début du 20e siècle, notamment à Paris, Roubaix et Toulouse. La capitale, à cette époque, en comptait trois : le vélodrome Buffalo*, construit en 1893 à l’initiative du patron des… Folies Bergère, Clovis Clerc ; le vélodrome du Parc des Princes, édifié en 1897 ; la « Cipale », autrement dit le Vélodrome municipal de Vincennes, inauguré en 1894 et qui servira de site olympique lors des Jeux Olympiques de Paris en 1900 et 1924. Mais Henri Desgrange, l’exigeant patron du journal L’Auto-Vélo, lui-même ancien champion – il a établi le premier record de l’heure le 11 mai 1893 en parcourant 35,325 kilomètres – veut un vélodrome dans Paris intra-muros pour y organiser des manifestations sportives populaires hivernales et accessoirement doper les ventes de son journal, alors en concurrence avec Le Vélo de Pierre Giffard.

Avec l’accord des autorités, Desgrange fait aménager par l’architecte Gaston Lambert la superbe Galerie des Machines édifiée en 1889 par Ferdinand Dutert pour l’Exposition universelle. Son objectif : mettre à la disposition des athlètes, tant pour l’entraînement que pour la compétition, une piste cycliste dans une enceinte protégée des intempéries et susceptible d’accueillir des milliers de spectateurs. Inauguré le 20 décembre 1903, ce nouveau vélodrome, situé sur le Champ de Mars devant l’École militaire, donne toute satisfaction et draine rapidement vers sa piste de bois des milliers de Parisiens et de banlieusards passionnés de sport cycliste.

Malheureusement pour Desgrange et les amateurs de vélo, la ville de Paris accepte, sous la pression de l’État-Major, de détruire dès 1909 la Galerie des Machines pour dégager l’espace situé devant l’École militaire et le rendre à l’Armée. Mais Desgrange est opiniâtre : il veut un vélodrome pour reprendre les compétitions suspendues. Il se trouve qu’un espace est disponible, non loin de là, à l’angle du boulevard de Grenelle et de la rue Nélaton. Très vite, le projet prend corps et le 13 février 1910 le tout nouveau Vélodrome d’hiver est inauguré.

De taille monumentale, le Vel d’Hiv, tel qu’il sera très vite nommé, peut accueillir 17000 spectateurs sur des gradins de brique et de béton construits autour d’une piste en bois de sapin. Une immense verrière, supportée par une structure métallique, abrite le tout tandis qu’un millier d’ampoules électriques permet d’éclairer les lieux pour des évènements nocturnes. Desgrange peut se frotter les mains : les cyclistes disposent désormais d’un écrin sans précédent sur le territoire français, les spectateurs affluent en nombre et jamais son journal, devenu L’Auto en 1903, ne s’est si bien vendu.

De la piste à… l’hôpital !

Il manque toutefois, pour éviter que l’engouement du public ne s’effiloche, un évènement de première grandeur qui fera de cette enceinte le temple du vélo et lui donnera un label international incontesté. Desgrange se tourne alors vers le Madison, une compétition de six jours très en vogue aux États-Unis depuis les premières éditions de Boston et Chicago en 1879, gagnées par… Charles Terront, un Français natif de Saint-Ouen qui sera le grand nom – aujourd’hui bien oublié – de la piste en cette fin de siècle. Une compétition au goût très américain – les premiers Six Jours ont pourtant eu lieu à Londres l’année précédente – qui met aux prises des coureurs individuels durant six jours consécutifs sur une piste. On achève bien les athlètes ! Car c’est à l’hôpital et dans un triste état que la plupart des compétiteurs finissent. Au point que des voix s’élèvent dans la presse et qu’il est décidé que le Madison sera désormais couru par des équipes de deux cyclistes.

Plusieurs villes d’Europe, et notamment Berlin, Brême, Bruxelles et Edimbourg, reprennent à leur compte ce type de compétition dans le sillage déjà lointain de Londres. Dénommées Six Jours, ces épreuves mettent en scène, comme aux États-Unis, des équipes de deux pistards censés tourner six jours durant sur la piste en se relayant à l’américaine d’une tape sur le cuissard. Desgrange est impatient de mettre sur pied au Vel d’Hiv les premiers Six Jours organisés en France. Malgré sa pugnacité, Paris sera pourtant devancée par… Toulouse sur le vélodrome de Bazacle. Une expérience douloureuse pour les méridionaux : au bout de trois jours, le caissier s’enfuit avec la recette !

Il faut attendre 1913 pour que les premiers Six Jours de Paris soient organisés, du 13 au 19 janvier. À l’image de ce qui se fait ailleurs, des loges sont installées à l’intérieur de l’anneau pour accueillir bourgeois et snobs venus s’encanailler dans l’ambiance populaire d’une compétition animée par les « pianos à bretelles ». Pour pimenter la course, des primes sont distribuées, et une Américaine exaltée jette des pièces d’or sur l’anneau de bois pour stimuler l’ardeur des coureurs. La compétition sera gagnée par la paire australo-américaine Alfred Goullet-Joe Fogler devant les Français Victor Dupré et Octave Lapize, battus de quelques mètres après 4467,580 km de course ! Malgré quelques imperfections et des longueurs qui seront progressivement corrigées par l’apport des sprints intermédiaires, de compétitions annexes et d’animations plus nombreuses sur la « pelouse » centrale, les Six Jours sont lancés.

Peu à peu, la programmation se diversifie et le Vel d’Hiv accueille non seulement des compétitions cyclistes, mais également de grands combats de boxe tel le championnat d’Europe des welters gagné le 30 septembre 1942 dans une enceinte pleine à craquer et une ambiance de feu par le grand Marcel Cerdan face à l’Espagnol José Ferrer.

Au son de l’accordéon

Rien ne semble devoir menacer le Vel d’Hiv lorsqu’en 1959, victime de l’appétit des promoteurs et de l’indifférence des pouvoirs publics, le prestigieux vélodrome est détruit pour laisser la place à des immeubles fonctionnels et laids, à l’image de cette annexe du ministère de l’Intérieur qui abritera la DST. Le truculent acteur André Pousse, roi des Six Jours, en aura marqué les dernières années par son talent de pistard. Son ami Jean Gabin s’en amuse : « T’as bien fait de faire détruire le Vel d’Hiv, Dédé, comme ça personne te piquera ton record du tour ! » Un André Pousse qui évoque l’ambiance de la vieille enceinte disparue, l’accordéon omniprésent sous les doigts virtuoses d’Yvette Horner, les gradins emplis d’ouvriers et d’employés venus là en famille, munis de casse-croûtes au saucisson et parfois de… pots de chambre ! Ces gradins, parfois tumultueux, que l’on désignait alors sous le mot de « populaires » par opposition aux très coûteuses loges, situées aux abords de la ligne d’arrivée, où festoyait un mélange interlope de personnalités du Tout-Paris et de malfrats. « En bas, c’était champagne-caviar, en haut vin du Postillon-boîtes de sardines » se souvient André Pousse au micro de Robert Chapatte lors de la renaissance de Six Jours en 1984 dans le tout nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy. Une ambiance perdue pour toujours : les Six Jours du POPB se retrouveront jamais l’atmosphère d’antan et disparaîtront définitivement en 1999.

Le temps passant, ce n’est plus le souvenir de ces moments de passion sportive et de ferveur populaire qui caractérise le défunt Vel d’Hiv, mais celui de la rafle qui est désormais accolé à son nom. Les 16 et 17 juillet 1942, sur un ordre des nazis relayé par Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux Questions juives, est organisée la plus grande rafle de Juifs menée en France. Conduite par les policiers et les gendarmes avec le concours d’agents et de véhicules de la RATP, elle permettra l’arrestation de 12884 personnes, dont un tiers d’enfants. Tandis que certains sont directement conduits au camp de Drancy, près de 7000 d’entre eux sont amenés au Vel d’Hiv et parqués là durant cinq jours sans manger et en ne disposant que d’un unique point d’eau. Une centaine de prisonniers se suicident. Les autres sont emmenés vers les camps de transit de Beaune-la-Rolande, Drancy et Pithiviers d’où ils partiront dans des wagons plombés vers les camps d’extermination nazis.

Il ne reste rien du Vel d’Hiv et des évènements qui s’y sont déroulés, à l’exception d’une plaque commémorative de la rafle apposée sur l’un des murs de la DCRI (Direction centrale du Renseignement intérieur)** en mémoire des victimes de la barbarie. Une enceinte policière, comme une ironie de l’histoire ! 

* Situé à la porte Maillot, ce vélodrome avait été dénommé ainsi en hommage à William Cody, alias… Buffalo Bill, qui avait présenté trois ans plus tôt son fameux spectacle sur le même emplacement.

** La DCRI est née le 1er juillet 2008 de la fusion des RG (Renseignements généraux) et de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire.
 
 

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12 réactions à cet article    


  • King Al Batar Albatar 20 février 2010 13:19

    Je ne sais pas si vous avez eu vent d’une déclaration de Le pen très recente, dans laquelle il disait etre très surpris du nombre de participants à un meeting et que la prochaine il louerait le Vel d’hiv....

    Un bon gout qui le caractérise.....

    Au moins lui affiche clairement ce qu’il pense et il ne laisse aucun soupcon....

    http://www.lejdd.fr/Politique/Actualite/Le-Pen-veut-prendre-le-Vel-d-Hiv-170787/


    • Fergus Fergus 20 février 2010 13:36

      Bonjour, Albatar.

      Rien d’étonnant de la part de cet individu qui ne recule devant aucune provocation, aussi nauséabonde soit-elle. Le pire est que des électeurs des classes populaires se laissent encore prendre à ses discours populistes et xénophobes...


    • Georges Yang 20 février 2010 13:53

      Le Vel d’hiv existait avant la rafle, comme la rue d’Isly avant la fusillade
      Il faut en retenir le cote festif, a une epoque ou le cyclisme etait une distraction populaire, le reste c’est de l’Histoire, aussi tragique fut elle


      • Fergus Fergus 20 février 2010 14:27

        Salut, Georges.

        Entièrement d’accord, mais ni vous ni moi n’y pouvons rien : le poids de l’Histoire (avec un grand H) l’emporte désormais dans la mémoire collective sur celui de l’histoire du sport, et je le comprends parfaitement tant la Rafle du Vél d’Hiv a marqué les esprits et symbolisé la participation de la France pétainiste à la déportation des Juifs.

        Quant à ceux qui ont connu et apprécié l’ambiance si particulière de cette enceinte sportive, ils sont, à quelques exceptions près, âgés de 70 ans et plus. 

        Bonne journée.


      • Serpico Serpico 20 février 2010 14:55

        Avec toutes les horreurs collaborationnistes de la France, avec tout ça, on s’empressera de se défausser sur le Mufti de Jerusalem....

        Ah il a bon dos le Mufti !

        Il est le mistigri rêvé. Il lave plus blanc.

        Pathétique, la France.

        Conciergerie.


        • Fergus Fergus 20 février 2010 17:17

          Bonjour, Serpico.

          Il n’est peut peut-être pas très utile de revenir une nouvelle fois sur le rôle joué par le Mufti de Jerusalem. Chaque pays son histoire !

          Cela dit, si la France a commis des fautes durant cette période, et la rafle du Vel d’Hiv en a été une majeure car complice de la barbarie nazie, ce pays a également des motifs de fierté. A cet égard, il n’est ni plus ni moins pathétique que beaucoup d’autres dont l’histoire moderne n’est au final pas plus glorieuse.


        • Reinette Reinette 20 février 2010 17:54

          Salut Fergus

          pour la période, que vous citez, juillet 1942 ; il existe un livre fort instructif pour moi puisqu’il a permis à des Français(e)s de comprendre le destin tragique de certains membres de leur famille à cette période

          l’UGIF - 1941-1944 de Maurice Rajsfus - Préface de Pierre Vidal-Naquet ; édité en 1980
          l’auteur, victime à l’âge de 14 ans de la barbarie nazie et de la servilité de la police française, est bien placé pour savoir ce que peut être l’antisémitisme banal ou actif, selon les cas. Comme le veut la sagesse populaire, il s’est simplement contenté de balayer devant sa porte...

          note importante de l’auteur : Maurice Rajsfus
          (...) si l’on cherche à nier le rôle de classe joué par les dirigeants de l’Ugif, il faut également expliquer pourquoi il n’y avait pas parmi eu d’ouvriers ou de petits artisans. Cette interrogation faite, nous en revenons toujours à la même interrogation : est-ce faire de l’antisémistisme que de juger des hommes en tant que grands bourgeois coupables d’avoir coopéré avec le pouvoir de Vichy avant d’envisager leur appartenance à une hypothétique communauté ?
          Répondre oui à cette question, c’est alors tout accepter, c’est justifier les pires méfaits, c’est mettre en théorie un racisme à rebours.


          • Fergus Fergus 20 février 2010 20:42

            Bonsoir, Reinette.

            Je connais Maurice Rajsfus, mais je n’ai pas lu son livre. Merci d’en rappeler l’existence car il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’un témoignage éloquent et probablement fort sur le rôle joué par les membres de l’Ugif à cette époque, et notamment le financement de l’association par les biens saisis à... d’autres Juifs.

            Un rappel qui sera très peu apprécié par la communauté juive de France. On comprend mieux pourquoi quand on sait quelle était la sociologie de l’Ugif et quelle a été son action en collaboration du pouvoir nazi. Curieusement (!), aucun documentaire sérieux n’est, à ma connaissance, venu illustrer cette sombre part du judaïsme dans les salles françaises ou sur le petit écran.

            Cela n’enlève rien au fait que 42000 Juifs, Français ou étrangers, ont été déportés durant la guerre, et c’est vers ces innocents que l’on doit se tourner en priorité, pas vers ceux qui ont trahi leur communauté au service de la barbarie.


          • Raymond SAMUEL paconform 20 février 2010 20:56

            Bonsoir,

            Vel d’hiv et histoire ne résonnent pas pour moi comme le dit Serpico (deux morts de vingt ans, très proches, dans ma famille, au maquis).
            450 policiers ont obéi aux ordres. Voila ce qu’il faut relever. Et voila pourquoi je m’insurge contre l’apprentissage de l’obéissance appliqué aux enfants, avec le message qui va avec : celui qui a le Pouvoir a toujours raison.
            Travailler pour avoir une feuille de paye (les policiers) ne veut pas dire renier toute valeur humaine, OBEIR. Des policiers moins dressés à l’obéissance auraient rejoint le maquis.
            Pensez-y si vous vous occupez d’enfants, à quelque titre que ce soit. Le fascisme existe toujours, des« vel d’hiv » sont toujours possibles.


            • Fergus Fergus 20 février 2010 21:21

              Bonsoir, Paconform, et merci pour cette réflexion qui met en lumière le questionnement, toujours d’actualité, sur les limites de l’obéissance et le regard que l’on peut porter sur ceux qui, en obéissant, se sont rendus complices d’actes contraires à l’éthique et attentatoires à l’humanité.

              Difficile toutefois de s’ériger en juge hors du contexte et en sachant que l’on a aujourd’hui un recul par rapport aux évènements que n’avaient en l’occurence ni les policiers affectés à la rafle, ni les agents de la RATP qui ont transporté les personnes arrêtées jusqu’à Drancy ou au Vel d’Hiv. 

              Cela dit, oui, vous avez malheureusement raison, le fascisme est toujours possible, et avec lui un nouveau Vel d’Hiv, en France ou ailleurs. Raison de plus pour toujours rester vigilant et s’opposer avec fermeté à toutes les dérives susceptibles d’engager dans cette voie.


            • kitamissa kitamissa 20 février 2010 21:59

              je devais avoir 13...14 ans,j’avais eu l’occasion d’aller au Vel d’Hiv voir....ça devait être les 6 jours cyclistes ,ça sentait les pieds,le pinard,la fumée,le pâté en boîte,la pisse et le pèt ,dans les flons flons accordéonesques et les hauts parleurs ..
              moi j’avais mal au cul ,les gradins étaient durs,et puis l’odeur et la fumée c’était pas mon truc,mais j’adorais le vélo ...
              et puis la pub pour les apéros,Picon ,Suze,St Raphael et Martini,celle pour la brillantine Roja et le shampoing Dop.....qui nous rabattait les oreilles !
              une autre fois,un démonstration des motards de la Police avec leurs 500 Terrot qui fumaient comme un barbecue ,avec les mêmes pubs,les mêmes odeurs qui stagnaient ,mais sans accordéon ..

              et puis c’est bien après qu’on a appris ce qui s’était passé pendant l’occupation...faut dire qu’on était pas informés comme maintenant,et puis la guerre était encore toute proche à l’époque,en fait,les rafles et les déportations des Parisiens,on a appris ça dans les années 60,au hasard des lectures de cette période ...


              • Fergus Fergus 20 février 2010 22:37

                Merci, Kitamissa, pour ce témoignage coloré de ce qu’était en effet l’ambiance dans le Vel d’Hiv lors des compétitions cyclistes. Et encore auriez-vous pu évoquer les tollés contre les coureurs ou les musiciens lorsqu’ils mollissaient, ou les lancers d’objets divers sur les « bourgeois » des loges lorsque leur attitude était jugée condescendante ou provocatrice aux « populaires » (on a même vu des lancers de journaux enflammés sur la piste !)...

                Pour ce qui est de la rafle, il semble exact que de nombreux parisiens n’en aient eu longtemps qu’un écho confus, la vérité ne s’étant répandue dans la population que très prgressivement et assez longtemps après les évènements.

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