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L’empire des dettes : à l’aube d’une crise économique épique

Historien et moraliste, William Bonner retrace dans son dernier ouvrage, à travers de nombreuses mises en perspectives historiques et analyses financières, l’ascension et le début de la décadence de l’Empire américain. Il montre comment cette évolution s’accompagne d’une transformation profonde des mentalités du peuple américain, en particulier dans le domaine financier. Il apporte un point de vue américain iconoclaste sur la question du surendettement des ménages, liant un fort penchant libéral et humaniste à des analyses économiques. Chaque jour, William Bonner écrit dans la lettre d’information boursière La Chronique Agora (www.la-chronique-agora.com).

Voici donc un extrait de son dernier essai.

Le président de la Cour des Comptes des Etats-Unis, David M. Walker, détailla à la fin de l’année 2004 la situation de l’endettement américain : « La dette fédérale brute - l’accumulation des déficits budgétaires annuels - s’élevait à environ 7 000 milliards de dollars en septembre dernier, ce qui représente 24 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant du pays », annonça-t-il. « Mais ce chiffre exclut des éléments tels que le fossé entre les engagements du gouvernement sur la Sécurité sociale et l’Assurance médicale et les sommes réservées pour les payer. Si l’on inclut ces éléments, le poids de la dette grimpe largement au-dessus de 100 000 dollars pour chaque Américain."

Nous ajoutons ceci à la lamentation de Walker : comme nous le verrons, 7 000 milliards de dollars, c’est de la roupie de sansonnet. La dette réelle est bien plus élevée. De surcroît, sur quatre dollars dépensés par le gouvernement fédéral, un est emprunté. Et pour chaque dollar rapporté par l’impôt sur le revenu, il emprunte 80 cents supplémentaires. Les économistes se faisaient du souci naguère quand le gouvernement dépensait l’épargne de la nation. Mais les Américains n’ont plus d’épargne à dépenser. Pourtant, cette nation incapable de mettre un sou de côté a entrepris de sauver la planète entière.
Le coût est aussi monumental que le projet. Sans compter les excédents de la Sécurité sociale, les prévisions concernant les déficits fédéraux sont estimées à environ un demi-milliard de dollars par an pendant les 10 prochaines années - soit 5 milliards de dollars en tout (la moitié du P.N.B.). Cette phrase se passe de point d’exclamation, car les chiffres hurlent d’eux-mêmes. Pourtant, les économistes américains font la sourde oreille, et les politiciens sont hermétiques à toute solution. Après tout, comme disait Dick Cheney : "Les déficits n’ont pas d’importance".
Pendant ce temps, le secteur privé accumule des dettes colossales. En 2005, les Américains dépensaient 20 dollars quand ils en gagnaient 19. Cette différence est reflétée dans les chiffres du déficit commercial, qui mesure la vitesse à laquelle les Américains courent à la ruine. Vitesse maximale à l’heure où nous écrivons : 58,3 milliards de dollars. C’était le chiffre pour janvier 2005, quand l’excédent des dépenses de la nation a été enregistré à un rythme de presque 2 milliards par jour. C’était la différence entre ce que les Américains ont vendu à l’étranger en janvier et ce qu’ils en ont acheté. Un chiffre négatif. Sur un tableau des comptes de la nation, ce chiffre serait en rouge. Ou entre parenthèses. Ou précédé du signe moins.
Si l’on répartissait cette somme entre toutes les familles du pays, on arriverait à 600 dollars pour chacune. Et comme cela ne représente qu’un mois de déficit commercial, il faudrait le multiplier par 12 pour mesurer l’ampleur des dégâts sur une base annuelle : 7 200 dollars par famille et par an. Comparée aux revenus annuels d’une famille moyenne, ce chiffre est tellement énorme que nous nous sommes demandé si nous n’avions pas fait une erreur de calcul. A l’échelle macro-économique, le trou correspondait à 6% du P.N.B.
A l’époque de l’étalon or, la nation bénéficiaire de l’échange accumulait ses excédents de devise étrangère, puis les présentait à la banque centrale de la nation déficitaire. L’or servait de référence ordinaire et de frein extraordinaire. C’était de l’argent réel. Quand une nation n’avait plus d’or, elle n’avait plus d’argent. Elle ne pouvait plus emprunter. Elle ne pouvait plus se permettre de déficits commerciaux ; car lorsqu’on lui présentait les devises étrangères, elle n’avait plus les moyens de compenser. Elle devait se déclarer en cessation de paiement, ce qui arrivait de temps en temps.

Mais voilà trente quatre ans que les Etats-Unis ne remboursent plus en or leurs obligations à l’étranger. Depuis cette époque, ils trouvent bien plus facile de proposer des bons du Trésor américain libellés en dollars. Fait remarquable, les étrangers les ont acceptés comme s’ils valaient de l’or. Plus remarquable encore, pendant presque tout ce temps, ces bons ne valaient pas seulement de l’or, ils valaient d’avantage. Le prix de l’or a chuté pendant les deux décennies qui ont suivi la première élection de Ronald Reagan à la présidence. A l’étranger, les banques centrales prenaient les bons du Trésor avec gratitude, et même avec l’impression d’avoir de la chance.
Les Etats-Unis ont simplement eu trop de chance. Ils ont pu dépenser sans jamais vraiment payer. Ils ont pu emprunter sans jamais vraiment rembourser. Ils ont pu s’enterrer dans un trou de dettes si profond qu’ils ne pourraient guère s’en extirper facilement.
L’un des titres tapageurs de 2005 fut l’extraordinaire information que la Chine (pays du tiers-monde) prêtait aux Etats-Unis 300 milliards de dollars par an. Sans le soutien des Chinois, le dollar se serait déjà effondré, le rendement des bons serait monté en flèche, et l’économie américaine serait en pleine récession sinon même en dépression.
D’où vient cet argent ? Les Chinois frappent les présidents morts en vendant leurs produits aux Américains vivants, qui semblent disposés à acheter tout ce qui leur passe sous la main. Les dollars sortent d’abord de l’imprimerie, se frayent ensuite un chemin jusqu’entre les mains des industriels (chinois ou autres), avant de revenir au bercail sous forme de prêts.
La Chine est en train de devenir le « fournisseur officiel » de l’Amérique, et nous lui devons notre niveau de vie - et peut-être même notre âme. A la fin de l’année 2004, deux banques centrales - celles du Japon et de la Chine - détenaient près de mille milliards de dollars en bons du Trésor américain. C’est sur la volonté de ces pays d’épargner et de recycler leur épargne en bons du Trésor américain que repose l’économie consumériste américaine. Un seul mot d’une de ces banques centrales suffirait à plonger l’économie américaine dans une profonde dépression : « Vendez ».


Et voici maintenant une curiosité encore plus remarquable :

« Dans une ère de libre marché, » se plaignit John Snow, ministre des Finances, « nous ne devrions pas être confrontés au problème de certains pays qui truquent leur devise pour bénéficier d’avantages commerciaux déloyaux. »

Le pays que visait particulièrement John Snow était la Chine. L’avantage commercial dont bénéficiait cette dernière était la disproportion entre le volume (cinq fois plus important) de ses exportations vers l’Amérique, et celui des exportations américaines vers la Chine. Et le trucage auquel se livraient les Chinois était l’indexation de yuan sur le dollar. Au printemps 2005, cette manœuvre fut qualifiée de « manipulation » ; les Etats-Unis exigèrent que la Chine réévalue sa devise de 10%.
Mais comment les Chinois s’y prenaient-ils donc pour manipuler le yuan ? En liant sa valeur à celle de la devise impériale ! Oh ! Peuple habile, rusé et diabolique ! Les Chinois tenaient absolument à poursuivre leur politique d’indexation commencée dix ans plus tôt. Les Etats-Unis misent sur une dévaluation continue de leur propre monnaie. Ils achètent à l’étranger et payent en dollars. Puis ils impriment de nouveaux billets pour remplacer ceux qu’ils viennent d’envoyer à l’étranger. L’inflation du dollar qui en résulte - et qui se reflète dans l’augmentation des prix du pétrole, de l’or, et d’autres produits privilégiés à l’échelle internationale - est une forme de tribut impérial. Elle est le seul moyen dont dispose l’Amérique pour faire payer son empire. A mesure que le dollar baisse, les milliers de milliards de dollars qui dorment dans les banques étrangères perdent de leur valeur. Un « privilège exorbitant » disait Charles de Gaulle.
Mais les Chinois refusaient de jouer le jeu. Quand le dollar baissait, le yuan baissait aussi. Au lieu de faire monter les prix des produits chinois et baisser la valeur des dollars détenus par les Chinois par rapport à leur propre monnaie, tout restait égal. Les Chinois ne payaient pas leur tribut.
Les Américains étaient indignés. Une commission sénatoriale annonça qu’elle allait remanier la loi pour qualifier ce que faisaient les Chinois de «  manipulation monétaire ». Le gouvernement de Bush donna aux Chinois une date butoir pour rentrer dans le rang. Au cours de l’été 2005, les Chinois finirent par annoncer qu’ils abandonnaient l’indexation du yuan sur le dollar, ou tout au moins qu’ils assouplissaient un peu le lien. Mais les Chinois n’avaient jamais été la cause du problème.
Une génération entière d’Américains a été élevée dans l’idée qu’elle pouvait s’enrichir en dépensant. Snow, McTeer, Greenspan, Bernanke - ils y croient toujours. La dette n’est pas un problème, disent-ils. Dépensez, dépensez, dépensez.
La consommation américaine a provoqué un boom économique en Chine, où l’habitant moyen travaille dans un atelier qui l’exploite, vit dans un taudis, et épargne 25% de ce qu’il gagne. Les Américains s’étaient convaincus qu’il y avait un fond déloyal dans les pratiques commerciales des Chinois, que ceux-ci devaient voler des emplois par le biais de leurs manipulations de devises, au lieu d’exercer une concurrence franche et loyale.
Cependant, aux Etats-Unis, l’Américain moyen habite une maison au-dessus de ses moyens, conduit une voiture trop chère pour lui et attend la prochaine cargaison de Hong Kong pour se procurer les distractions dont il ne sait plus se passer. Il n’épargne pas un sou et croît que les Chinois lui prêteront toujours de l’argent aux même conditions.
Il paraît superflu de préciser que cette situation ne peut durer indéfiniment. Combien de temps encore, c’est impossible à dire. Mais qu’elle doive cesser un jour, c’est d’une parfaite clarté.
Nous sommes impatients de voir comment tout cela évoluera. Peut-être dans un an. Peut-être dans deux... cinq... dix ans. Nous voudrions connaître la date exacte à laquelle l’économie de crédit à la consommation impériale cessera d’avancer cahin-caha. Car un jour, elle devra trembler et basculer dans un râle. Tel est le sort de toute chose.
Ce sera peut-être fini avant qu’on ait rien remarqué. Le monde créé à l’ère de la pax dollarium disparaîtra peut-être sans tambour ni trompette. Mais il disparaîtra. Alors les morts ricaneront : « Je vous l’avais bien dit. »

Extrait : L’Empire des dettes - A l’aube d’une crise économique épique, éd. les Belles Lettres, juin 2006 (pp. 46-50)

Chaque jour, William Bonner écrit dans la lettre d’information boursière La Chronique Agora (www.la-chronique-agora.com).




par Françoise Garteiser (son site) lundi 24 juillet 2006 - 29 réactions
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