Bill Gates est revenu dans l’actualité sur deux points : Microsoft, entreprise dont il reste le président, vient de lancer Windows Vista et sa fondation la Bill & Melinda Gates Foundation a fait tout récemment l’objet d’une enquête par le Los Angeles Times conduite par Charles Piller, membre du comité de rédaction de son journal. Comme on le verra plus loin, il existe un lien étroit entre l’entreprise et la fondation.
Au préalable, il n’est pas
inutile de rappeler qu’une fondation
aux Etats-Unis a le droit de posséder un portefeuille de valeurs mobilières
pour financer ses bonnes œuvres, chose impensable chez nous. Dans ce pays, cela
n’a rien de choquant car on considère que la gestion d’un portefeuille et la
philanthropie peuvent aller de pair, même si les Américains eux-mêmes sont
conscients de l’ambiguïté de cette situation. Aussi n’est-ce pas sur ces deux points
que porte l’enquête du LA Times, mais sur l’adéquation entre les
nobles buts de la Gates Foundation et ceux des entreprises dans
lesquelles elle possède des participations. En matière de bienfaisance,
l’éthique commande pour une fondation de ne pas cautionner par ses
investissements toute entreprise qui ne respecte pas l’environnement, les
règles sanitaires, les droits de ses employés, qui pratique la discrimination à
l’embauche, qui emploie des enfants, et d’une façon générale se livre à des
pratiques immorales voire malhonnêtes. On comprendra mieux la curiosité des
journalistes californiens en situant les enjeux financiers : fin 2005, la
dotation totale de la Gates Foundation se montait à 35 milliards de
dollars, constituée pour l’essentiel par des placements dans le monde entier.
Puis, en juin 2006, Warren E. Buffett, l’homme le plus riche du monde après
Bill Gates, s’engagea à apporter en plusieurs versements 31 milliards de
dollars pris sur sa fortune personnelle. Si on ne compte pas les dizaines de
milliards de dollars supplémentaires que Gates a lui-même promis, le total
dépasse le PIB de 70 % des nations du monde. Quand la Gates Foundation,
aura ainsi atteint plus de 60 milliards de dollars, elle représentera à elle
seule 10 % du capital de toutes les autres fondations des Etats-Unis. Comme la
plupart des organisations philanthropiques, la Gates Foundation donne
chaque année au moins 5% de son capital pour payer un minimum d’impôts. En
2005, elle a octroyé près de 1,4 milliard de dollars. Si elle apporte un
soutien à des initiatives globales en faveur de la santé, elle récompense aussi
tous les efforts qui visent à améliorer l’enseignement public aux Etats-Unis et
tous les programmes d’action sociale au Nord-Ouest du Pacifique. Les 95%
restants sont investis. En ce qui concerne le portefeuille, Bill et Melinda
Gates exigent de leurs managers de veiller à sa très grande diversité sans pour
autant donner de directives précises. Et là, on en arrive au point soulevé par
les journalistes du LA Times qui se sont aperçus que les entreprises
dans lesquelles la fondation possédait des parts et dont les objectifs allaient
à l’encontre de ses buts caritatifs représentaient 41 % de ses
actifs, soit 8,7 milliards de dollars. Chose encore plus troublante, Bill et
Melinda Gates ont érigé une cloison étanche entre les gestionnaires des actifs
et ceux chargés de dispenser les dons destinés aux bonnes œuvres de la
fondation : en clair, la main droite ignore ce que fait la main gauche.
Un exemple de cette
contradiction entre la pratique des
affaires et la philanthropie est donné à propos du Nigéria dans la ville d’Ebocha,
dans le delta du Niger, là où se concentrent les installations pétrolières dont
les activités créent une grave pollution dans cette région avec des centaines
de torchères qui brûlent jour et nuit. Ces torchères forment un nuage toxique
provoquant une épidémie de bronchite chez les adultes, de l’asthme et des
troubles de la vue chez les enfants. La fondation a dépensé dans le monde y
compris le delta du Niger 218 millions de dollars pour les vaccins contre la
poliomyélite, la rougeole, et dans la recherche alors qu’elle a investi 423
millions de dollars dans les sociétés Eni, Shell, Exxon, Chevron, et Total, ces
compagnies pétrolières étant pour la plupart à l’origine de ces torchères qui
polluent le delta du Niger au-delà des limites admises aux Etats-Unis et en
Europe. Autre exemple : La Gates
Foundation subventionne des programmes d’aide au logement dans le cadre de
ses actions sociales. L’ennui, c’est qu’elle possède des parts dans une société
de prêt hypothécaire, Ameriquest Mortgage qui accorde des prêts pour
tous les gens qui ne satisfont pas aux critères minimaux des institutions
financières pour en bénéficier. En contrepartie de ce prêt, c’est la mise en
hypothèque de l’habitation. Or cette société, par ses méthodes, arrive à faire
perdre leur maison à ses clients en pratiquant des taux usuraires, en élaborant
des contrats de douze pages rédigés en petits caractères pour en décourager la
lecture et en exigeant des remboursements immédiats dont les mensualités
excèdent les revenus des victimes. Ameriquest Mortgage a été accusé par
les autorités ou lors de procès d’avoir poussé des centaines de gens à vendre
leur maison. Enfin pour compléter le tableau, la Gates Foundation a des
parts chez des chocolatiers dont les plantations de cacao en Afrique de l’Ouest
font travailler des enfants dans des conditions proches de l’esclavage, si l’on
en croit le gouvernement américain lui-même.
Suite à ces révélations, le LA
Times envoya à plusieurs reprises des questions écrites à la fondation pour
lui demander si elle envisageait de changer sa politique d’investissement,
questions auxquelles elle n’a jamais répondu : ses représentants se sont
contentés de déclarations d’intention publiés sur son site Internet et dans le Seattle
Times. A ce jour, la politique d’investissement de la Gates Foundation n’a pas bougé d’un iota.
Mais ce n’est pas tout car
derrière le Bill Gates philanthrope, il y a toujours le VRP de Microsoft : à l’occasion d’une tournée en Afrique effectuée avec son épouse pour le compte
de sa fondation, il a organisé une réunion les 22 et 23 septembre 2006 en
Afrique du Sud à Johannesburg sur le thème de "L’édification de la société
de l’information en Afrique" et rassemblant tout un aréopage de
représentants de gouvernements africains, de ministres des technologies de
l’information ou de l’éducation. A cette occasion il a qualifié Microsoft de
"meilleure entreprise du monde" pour proposer des logiciels gratuits,
des formations, le tout subventionné par la Gates Foundation dont les
sommes énormes pour l’Afrique ont déjà séduit des pays comme l’Ouganda,
l’Angola et la Namibie, les dissuadant d’utiliser les logiciels libres qui
décidément énervent Gates dont la rapacité ne semble point connaître de bornes
puisqu’il cherche à s’immiscer dans le projet OLPC (One Laptop per Child : un ordinateur portable par enfant) ;
ce projet vise à terme à équiper les enfants scolarisés des pays émergents
d’ordinateurs à prix réduit, soit 100 dollars. Le maître d’œuvre en est le
département Media Labs du M.I.T. (Massachusetts Institute of
Technology) sous la direction de Nicholas Negroponte. Conformément à cette démarche, ces machines sont pourvues
de logiciels libres dont Linux (Red
Hat) ; voyant cela, le PDG de Microsoft, qui avait dénigré ce
projet dans un premier temps, a fait ajouter une carte externe à ces
ordinateurs pour pouvoir les faire fonctionner sous Windows.
Lorsqu’en juin 2006, Bill Gates annonça de façon très médiatique qu’il se donnait deux ans pour se consacrer entièrement à sa fondation, il a pu donner l’image d’un homme qui, fortune faite, se retire progressivement des affaires tout en gardant un œil de plus en plus distancié sur son entreprise ; en réalité ces deux ans correspondent au temps nécessaire pour vendre Windows Vista qui a fait l’objet de lourds investissements et à une intensification de son action de VRP pour lutter contre le développement du logiciel libre qui gagne de plus en plus du terrain dans le monde (entre autres, Chine, Japon, Corée du Sud).
Quand la philanthropie devient le cheval de Troie du business...
P.F.
Liens :
Enquête du
Los Angeles Times :
http://www.latimes.com/news/nationw...
Microsoft à la conquête de l’Afrique :

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