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Création d’un « comité stratégique des langues »

Mensonges et non-dits sont les parrains de cet énième comité, ce qui augure mal de sa production future.

Il eût été plus honnête de l’appeler « Comité stratégique de l’anglais », ou, mieux encore « Strategic English Committee », tant ses buts sont transparents, quoique (mal) dissimulés.


Composition du comité
Lettre de mission du ministre à ce comité (en pdf)
Site du Ministère

On s’abrite derrière la diversité linguistique (« Aussi veillera-t-il à respecter la pluralité linguistique qui constitue une richesse culturelle »), alors que le but réel est d’imposer l’anglais dès la maternelle, à tous les élèves, volonté qui est explicite dans la lettre de mission  :

« (...) faire évoluer l’enseignement des langues vivantes, notamment l’anglais devenu nécessaire dans les domaines social, économique et professionnel. »

« La question de l’apprentissage précoce des langues, et plus particulièrement de l’anglais, est un autre enjeu majeur de notre société (...) »

Or, pour des questions de logistique, de nombre de profs, de budget, il est impossible à la fois de commencer précocement et de proposer une diversité de langues au primaire, encore moins à la maternelle ! C’est l’anglais précoce et imposé à tous, OU le libre choix, pas les deux ! On nage en pleine hypocrisie...

« J’ai notamment demandé au CNED de concevoir un service d’apprentissage de l’anglais pour l’ensemble des publics et pour tous les niveaux. »

Mensonge encore que l’anglais soit devenu une compétence fondamentale pour trouver un emploi en France et à l’étranger  : mon boulanger, mon dentiste, mon plombier, l’instit de ma fille, le prof de maths de mon fils, mon contrôleur des impôts, le prof de tennis de mon député et des milliers d’autres (dont des ministres !) n’ont nul besoin d’anglais.

Les entreprises reconnaissent que la meilleure langue pour vendre quelque chose est la langue du client. Elles reconnaissent la diversité de leurs besoins linguistiques.


De nombreux candidats ayant une connaissance basique de l’anglais, celui-ci n’est plus décisif à l’embauche, et des profils atypiques pourront être appréciés (par exemple anglais médiocre + chinois pas mal, plutôt que anglais moyen seul). On peut aussi faire anglais deuxième langue et le commencer plus tardivement – du moins dans les pays libres !
De très nombreux métiers en France n’auront jamais besoin d’anglais. Seuls quelques profils particuliers de quelques carrières pourront avoir besoin d’un anglais moyen.
Exemple : un chercheur oui, mais le spécialiste peut se contenter de lire les résumés de sa discipline dans un anglais technique (niveau bien inférieur au « fluent english »), voire peut suivre l’actualité en français – du moins si la francophonie n'a pas déjà supprimé toutes les revues francophones... Et pour cela, nul besoin de commencer à la maternelle.

D’autant plus que le début précoce n’est pas une garantie de bon niveau à l’âge adulte : les langues peuvent s’oublier ! Il y faut une grande motivation et de la persévérance.
Demandez à des expatriés : même le vocabulaire de sa propre langue s’oublie ! Et une fois de retour au pays, leurs enfants oublient parfois totalement une langue étrangère qu’ils parlaient pourtant presque couramment dans la cour de récréation – il semble y avoir un cap vers 7 ans.
Inversement, on peut acquérir un bon niveau sans avoir commencé précocement, les exemples sont nombreux.

Pour profiter des qualités musicales des enfants, il suffit d’une initiation aux sons qui n’existent pas dans notre langue, une initiation à la diversité linguistique : le « r » roulé (comme dans beaucoup de langues régionales, et en fait dans la majorité des langues), la jota espagnole, le х russe, le kha arabe, les « tch » de quelques langues slaves, les alphabets différents : cyrilliques, arabe, etc.

Quand ce n’est pas le ministre qui ment, ce sont les médias, toujours à la recherche du sensationnel, comme Le Point qui titre : « Les Français faibles en anglais, un comité stratégique des langues est installé » , alors que sur ce sujet le ministre s’est montré plus prudent dans sa formulation : « (...) malgré des progrès, les résultats de nos élèves peuvent être encore améliorés ».

A moins que ses plumes n’aient lu plus attentivement les résultats des études internationales : car les Français sont dans la moyenne, et même dans la fourchette supérieure question connaissance des langues étrangères, les plus mauvais étant, et de loin, les anglophones...

Plus fort encore : sur le plan pédagogique et médical, introduire l’anglais précocement est une aberration, car c'est un âge où beaucoup peinent à maîtriser les bases du français... alors que la dyslexie, affection multifactorielle, est plus fréquente chez les Anglais. Inversement, elle est plus rare ou passe inaperçue dans les langues régulières comme l’italien : « Ainsi, il y a deux fois moins de dyslexiques chez les petits Italiens de dix ans que chez les jeunes Américains. » (équipe Demonet de l’Inserm, Toulouse, doc en pdf )

Plutôt que de mettre en place cet énième comité, il eût été plus simple, moins coûteux et plus honnête de la part du gouvernement d’imposer l’anglais par une loi, un décret ou une réforme brutale, comme on l’a fait pour le primaire et souvent en 6e (faute de choix), dans le style de la première dictature venue, ou de la planification à la soviétique !

Exigeons la création d’un comité pour lutter contre l’excès de comités et le gaspillage des fonds publics !

Mais ne soyons pas systématiquement négatifs : en supposant que la volonté de réforme de l’enseignement DES langues soit réelle, c’est avec plaisir et gratuitement que je présente à ce comité le fruit des modestes réflexions d’un « journaliste-citoyen », par ailleurs parent d’élève et expert reconnu de son quartier. 

Réforme qui concilie la liberté de choisir ses langues étrangères avec l'usage précoce de l’oreille musicale des enfants, à prix coûtant et simplement – quoique cela implique un changement total de paradigme :

Au primaire, début des langues étrangères au CM1, par un choix, un vrai choix, systématiquement proposé entre quatre options : anglais (ou autre « grande langue » selon disponibilités locales des PDE), langue régionale, initiation linguistique non spécialisée aux diverses langues européennes et à divers alphabets (grâce à un support pédagogique, sur le modèle des programmes Evlang déjà expérimentés, par des enseignants volontaires et formés par stages, tournant sur les établissements scolaires proches), et espéranto (idem : profs volontaires et formés par stages, tournant sur quelques établissements, langue facile à enseigner du fait de sa structure).

Au secondaire : deux langues étrangères à valider à deux niveaux (réalistes) différents, A2 au brevet, et B1 au bac, B2 pour les filières littéraires et langues.
Langues à choisir parmi TOUTES les langues vivantes, et les langues mortes (latin-grec), par complémentarité entre l’école et hors l’école, familles (revalorisation réelle des langues de l’immigration), associations parentales, Instituts nationaux type British Council, Confucius) ou boites privées.
Il ne s’agirait pas de privatisation rampante ni de transfert de compétences, puisque l’école continuerait de proposer ce qu’elle peut comme langues. Seuls les élèves souhaitant en valider une autre chercheraient en dehors (la majorité restant en anglais donc dans le cadre de l’école) et à leurs frais – la validation de la langue et du volet culturel correspondant demeureraient le privilège de l’Éducation nationale. Pour les langues rares et les examens, les TICE (technologies de la communication) seraient mises à contribution, par exemple un examinateur européen pour les langues très rares.

Suppression des filières coûteuses, redondantes, discrètement élitistes et véritables casse-tête logistiques type sections européennes et internationales (en maintenant les bacs dits internationaux), au profit d’après-midis où les élèves choisiraient, dès la 6e, des options de renforcement : langues pour ceux qui le souhaitent (avec également de l’oral par des natifs, selon possibilités) mais aussi sciences, histoire, musique ou toute autre matière. (Le ministre parle d’ailleurs des groupes de compétences et des périodes intensives).

Pourquoi les langues seraient-elles les seules matières (hormis sports-études) à avoir des filières spécialisées alors qu’on manque de scientifiques ?

La question des langues n'est pas pédagogique (ou très peu) mais politique. Il n'y a pas de méthode miracle pour "faire apprendre" une langue étrangère : il faut en avoir très envie et persévérer longtemps, et la plupart des gens n'en ressentent pas le besoin, ni professionnel ni personnel. Toute réforme de masse qui ne tient pas compte de cette réalité est vouée à l'échec - ou ne concerne qu'une minorité.

Quoi qu’il en soit, la création de ce comité n’est que poudre aux yeux pour masquer la baisse drastique des effectifs dans l’enseignement – tout en accentuant la pression en faveur de l’UE anglophone – déjà une réalité.

Dommage que des personnalités reconnues se prêtent à cette mascarade et à cette gabegie (ils ont mandat pendant un an pour faire défiler et questionner tout un panel d’experts internationaux), dont la raison d’être est de cautionner l’imposition future de l’anglais de la maternelle à l’université.

Pour aller plus loin  :

Une analyse fouillée de Charles Durand sur le site de l’AFRAV (commentaire après la vidéo)
Une analyse également détaillée sur les apports supposés de l’enseignement supérieur en anglais, par un angliciste et universitaire, Claude Truchot.



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