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La grande escroquerie du Palais de Tokyo

Le débat sur l’art contemporain fait déjà rage et l’on devrait sans doute se retenir d’intervenir lorsqu’on ne possède pas les patentes et certifications reconnues dans un univers où l’on se retranche d’autant plus volontiers derrière l’élitisme esthétique que l’on est forcément conscient du regard goguenard de la majorité du public. Il y a des moments, néanmoins, où critiquer devient un devoir civique. Et l’exposition actuellement en cours au Palais de Tokyo (jusqu’au 14 janvier) est une telle caricature de ce que peut produire l’art (?) contemporain que l’on ne saurait passer outre au devoir d’indignation.

Pour les lecteurs qui ne seraient pas familiers de cette forme d’expression artistique, il faut préciser qu’on n’attend pas des artistes contemporains qu’ils proposent du « beau ». Ou bien le beau en question ne peut être que le sous-produit, généralement non désiré, de la démarche de l’artiste. L’art contemporain se doit d’être troublant ; il s’agit de choquer (et bien souvent de choquer « le bourgeois »). Cet art prend le plus souvent la forme d’ « installations » : on confie à l’artiste une pièce ou une partie de pièce dans le musée, espace dans lequel il a la liberté de disposer dans l’ordre ou le désordre qui lui convient le mieux une série d’objets, parfois fabriqués pour la circonstance, parfois simplement rassemblés là, et c’est alors de leur juxtaposition que doit naître la surprise, le trouble, puisque ce sont là les ressorts principaux de cette sorte d’art. Parfois l’installation se réduit à un objet unique. Tout le monde connaît l’urinoir exposé par Duchamp, sorte d’œuvre inaugurale de la modernité dans l’art, au sens où beaucoup la conçoivent encore aujourd’hui. On notera que, depuis Duchamp, le scato- (ou le pisso-)logique est resté une source d’inspiration essentielle. L’auteur de ces lignes garde en mémoire une installation présentée à la biennale de Sydney en juillet 2004 : la reproduction d’une salle de classe de l’école maternelle avec ses petits bureaux et ses petites chaises colorées, et pour couronner - si l’on ose dire - le tout, pour ajouter la touche d’art indispensable pour convaincre les commissaires de l’exposition, bien en évidence au milieu de chaque bureau, une crotte en plastique disposée sur une petite assiette.

On conçoit que, si l’artiste qui propose une telle œuvre se situe dans une « esthétique » bien particulière, son œuvre n’est pas nécessairement « nulle » : que le spectateur soit étonné, dérangé, voire simplement dégoûté, et le but recherché sera déjà atteint. Une telle démarche, qui repose principalement sur la surprise du spectateur, trouve néanmoins assez vite ses limites. Les « concepts » nouveaux susceptibles de faire mouche ne sont pas en nombre infini. D’où l’impression de répétition et de déjà vu que l’on éprouve bien souvent dans les expositions d’art contemporain.

Pour les connaisseurs un peu avertis, le fait de se retrouver devant un « à la manière de » n’est d’ailleurs pas obligatoirement désagréable. Ce peut être l’occasion de rafraîchir sa culture dans le domaine, d’effectuer des comparaisons, de repérer le détail qui fait la différence. Dans l’exposition en cours au Palais de Tokyo, l’œuvre la plus contemplée - celle devant laquelle les visiteurs ont envie de s’arrêter - est un petit bonhomme de Kristof Kintera qui n’est pas sans évoquer ceux de Maurizio Catelan. Ici, il s’agit d’un garçon de six à sept ans, vêtu comme les gamins d’aujourd’hui, avec son baggy, son sweat à capuche et ses tennis. Immobile contre un mur, on ne voit pas son visage et l’on peut croire tout d’abord qu’il s’agit d’un enfant véritable en train de bouder et l’on peut même se prendre à chercher du regard ses parents parmi les autres visiteurs du musée. Néanmoins on comprend vite, à voir avec quelle attention certains des visiteurs déjà présents le contemplent, qu’il ne s’agit pas d’un garçonnet en chair et en os mais d’une « œuvre » et qu’il va se passer quelque chose. De fait, au bout de quelques minutes, la poupée se met à se cogner la tête contre le mur contre lequel on l’a disposée. Après quoi elle reprend sa position figée. L’enfant est mignon ; il se cogne la tête avec une telle force que la violence est désamorcée et le spectateur est plutôt porté à sourire qu’à s’effrayer. Est-ce en raison du caractère paradoxal de notre réaction ? Toujours est-il que cette œuvre là « marche », qu’elle est « effective ».

Reste... le reste de l’exposition intitulée « 5 000 000 000 d’années ». Non seulement la sélection ne justifie en aucune manière ce titre (à l’exception du chimpanzé naturalisé de Toni Martelli, vêtu d’un tee-shirt blanc sur lequel est inscrit « Gone ») mais encore, et hélas, les œuvres retenues sont le plus souvent d’une écrasante nullité. Un seau noir comme abandonné sur une marche et titré (oh surprise !) « bucket » ; une barre métallique verticale qui sert de support à une barre horizontale avec une ampoule clignotante à chaque extrémité, dont on nous prie de croire qu’il s’agit d’un « Light Space Modulator » dont les « séquences lumineuses (seraient) inspirées du film L’Exorciste 2 » ; un cercle blanc projeté par un spot sur un mur ; l’image vidéo d’un Gianni Motti vu de dos parcourant d’un pas ferme le tunnel long de 27 km de l’accélérateur du CERN à Genève, etc.

Tant de prétention associée à une telle impuissance créatrice ne peuvent que laisser les visiteurs troublés, mais il s’agit là d’un trouble très différent de celui que l’art contemporain était censé faire naître en nous. Les œuvres nous laissent totalement insensibles. Notre inquiétude est à la mesure de notre incompréhension du projet de cette exposition. Qui a pu vouloir une telle accumulation d’objets sans message et sans âme ? A quelle fin ? Voulait-on simplement nous provoquer ? Etait-ce du second degré ? Rien dans les documents qui accompagnent l’exposition ne permet de le déduire, mais sait-on jamais ce qui peut se passer dans la tête d’un commissaire ? Quoi qu’il en soit, nous avons le droit de faire savoir que nous n’apprécions pas ce canular, qu’il existe - malgré tout - des œuvres fortes dans la création contemporaine, et que le Palais de Tokyo n’a pas été rénové à grands frais (et tout particulièrement à nos frais de contribuables) pour montrer ce qui se fait de plus nul dans le domaine.

par Michel Herland jeudi 11 janvier 2007 - 26 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par miaou (xxx.xxx.xxx.198) 11 janvier 2007 11:58

    L’art contemporain est destiné à une élite de bazar, désireuse de se démarquer du commun, qui reste toujours bêtement attaché à une notion d’esthétisme (quelle qu’elle soit). L’art contemporain est partout, donc il est nulle part ; la conséquence logique devrait être que ces "artistes" s’abstiennent. Une telle dégradation atteint également la littérature, avec son obsession maladive du moi.

    Un beau jeu vidéo (esthétisme des décors, temporalité, interactions), voire un éconmiseur d’écran réussi, correspond davantage à l’idée d’art que ces platitudes quotidennes ou ces ridicules scatologies qui ne choquent plus personne depuis belle lurette. L’avenir de l’art est dans le numérique et le virtuel...Si le but est de choquer, les caricatures danoises de Mahomet, quelle que soit leur valeur artistique, auont été bien plus efficaces.

  • Par Le Hérisson (xxx.xxx.xxx.229) 11 janvier 2007 12:13

    @ l’auteur

    Je ne connais pas l’exposition dont vous parlez ; il est vrai qu’en terme d’art contemporain, les "choix" ne sont pas faits, c’est à dire que l’écrémage qui eut lieu de tout temps entre les grands artistes et ceux qui n’avaient aucune valeur n’est pas opéré. Souvent, même à la FIAC par exemple, je trouve qu’il y a environ 15 % d’oeuvres qui valent le coup. Les autres n’étant que des reproductions ou de la prétention. Sur ce plan là vous avez raison.

    Mais pour juger, il faut avoir un oeil des plus aigus. J’avoue qu’étant passionné par ce domaine, il m’arrive pourtant d’être incertain. Le "beau" n’est pas le "plaisant", contrairement à la confusion que font beaucoup de personnes et bien des artistes furent ignorés ou sous estimés de leur vivant, y compris la dernière période d’un peintre que nous trouvons aujourd’hui des plus classiques comme Rembrandt.

    J’aime bien cette phrase qui, je crois, est de René Huygues, un très grand critique et auteur dans tous les domaines de l’art : "La grande oeuvre n’est pas celle qui vous dit : regarde comme je suis belle ! Elle est celle qui vous dit : Et si tu venais jouer avec moi ?"

  • Par julot (xxx.xxx.xxx.22) 12 janvier 2007 10:29

    L’art contemporain a pour principal moteur de dégouter le peuple l’art. Intialement proposé comme un art du peuple, il échoue précisemment dans ce domaine.

    Il permet aussi des montages financiers et des detrournements spectaculaires. Car si l’on peut trouver ridicule qu’un balais à chiotte soit exposé, sa valeur ne l’est pas.

    Ce qui revient le plus souvent à échanger le produit d’un travail de 5 minutes contre un chèque de 100.000 euros.

    Il n’y a pas besoin d’être très affuté du bulble pour se rendre compte que un art qui n’est vu par personne ni reconnu comme tel (la fréquentation du musée d’art contemporain à paris est la plus basse de toute), n’a aucun avenir.

    Oui, les impressionistes furent critiqués de leur temps. Il n’empêche que la plupart d’entre eux auraient été contre l’exposition d’un urinoir.

    Et l’étape suivante ou est-elle ? Après les films d’opérations chirurgicales en direct, le morbide, le scato (machine à chier de 50 m à beaubourg), que va-t-on bien pouvoir faire ?

    Dernière reflexion. Avez-vous notés la véritable haine que les partisant de l’art moderne portent à l’art "classique". Essayez de justifier cette haine, et vous verrez que le débat sur l’art n’est en réalité qu’un débat politique et idéologique.

    Relisez les écrits de lénine, qui précaunise de donner des couvertures laides et fantaisistes au livres, afin de décourager le lecteur. car selon lui, la littérature est un produit de bourgeois...

    Relisez la lettre de confesssion de picasso, trouvable partout sur le web.

    Et demandez-vous une fois pour toute si l’homme se grandit en s’abaissant.

  • Par julot (xxx.xxx.xxx.22) 13 janvier 2007 13:52

    D’autant que l’on sait à présent à quel point notre environnement nous influence. Mr Le corbusier porte une grande responsabilité dans le mal-être des banlieux.

    Vivre dans du béton, avec des soucoupes en inox rouillé...

    Il faut vivre dans du beau, être entouré de belles choses.

    Comparez les campus américains à nos universités style malakoff !

    Laquelle donne envie d’étudier ? Laquelle llaisse présager un avenir glauque ?

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