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« Le quai de Ouistreham » de Florence Aubenas : le courage de "l’information extorquée"

 « L’info » est le diminutif familier d’un terme générique trompeur. Il fait croire à l’existence d’une variété unique d’information quand il y en a au moins trois : 1- l’information donnée volontairement qui sert les intérêts de l’émetteur ou du moins ne leur nuit pas, 2- l’information indifférente qui traite de tout ce qui n’importe pas directement à ses intérêts et qui ne fâche personne (stars, sports, faits divers, temps, modes d’emploi, etc.) et enfin 3- l’information extorquée qui, elle, est obtenue à l’insu et/ou contre le gré de l’émetteur, car celui-ci la dissimule parce que sa divulgation nuirait à ses intérêts et le vulnérabiliserait.


La pratique de "l’information extorquée" comme Günter Wallraff
 
C’est donc cette dernière, on le devine, qui des trois variétés d’information est la plus intéressante. Elle mobilise tous les services de renseignements du monde. Mais, curieusement, elle intéresse moins les médias que l’information donnée et surtout l’information indifférente dont ils inondent leurs récepteurs. Elle rend donc d’autant plus attrayant « Le quai de Ouistreham  », le nouveau livre de Florence Aubenas, cette journaliste prise en otage en Irak pendant cinq mois en 2005. Car, pour parler de la vie des femmes de ménage, l’auteur a recouru à certaines méthodes d’accès à l’information extorquée, qui, en échappant aux filtres des intérêts de l’émetteur, est la plus fiable des trois variétés d’information.
 
Florence Aubenas suit ainsi l’exemple du journaliste allemand Günter Wallraff qui, en 1986, a publié « Tête de Turc  » (1), un livre qui rend compte d’une enquête sur la vie des Turcs en Allemagne. La technique est celle de l’infiltration de groupe que pratiquent souvent les agents de renseignement. Wallraff s’était déguisé en Turc, allant jusqu’à porter des lentilles de contact pour assombrir ses yeux bleus. Florence Aubenas s’est fait passer pour une chômeuse à la recherche d’un emploi dans la banlieue de Caen en brouillant les pistes, y compris auprès de son milieu professionnel : elle a fait croire qu’elle prenait un congé sabbatique au Maroc pour écrire un livre.
 
Elle s’est teint les cheveux en les coiffant différemment, a porté des lunettes, mais a gardé son nom. Wallraff s’était fait appeler Ali et avait pris place, par exemple, sur les gradins d’un stade avec chéchia et drapeau turc lors d’un match de football opposant l’Allemagne à la Turquie : il y avait connu la peur de sa vie en se retrouvant parmi des supporters carrément néo-nazis qui lui versaient de la bière sur la tête et y écrasaient leurs mégots ! Il avait tout remballé vite fait et tenté d’apaiser ses agresseurs en parlant l’allemand le plus châtié. En vain ! Seule, l’arrivée inopinée de policiers l’avait sauvé. Quelle interview d’informations données aurait jamais pu lui révéler ce que cette expérience d’informations extorquées lui avait fait découvrir ?
 
Anne Tristan a infiltré aussi dangereusement le parti d’extrême-droite « le Front national » pour en dénoncer la vie quotidienne : elle en a tiré un livre en 1987, « Au Front » (3).
 
Ni masque ni méfiance
 
Florence Aubenas ne paraît pas avoir connu une telle frayeur mais l’horreur de la vie de la femme de ménage courant après des heures, où une heure rétribuée au SMIC en nécessite deux de déplacement ou d’attente gratuites. Ça méritait le voyage ! Car, immergée dans le groupe à son insu, la journaliste voit les individus tomber le masque qu’ils portent devant l’étranger : ils ne cherchent pas à faire illusion devant leurs semblables ou « leurs inférieurs ». Ils se révèlent dans toute leur hideur ou leur candeur. 
 
Florence Aubenas n’a plus eu qu’à observer, du moins dans la mesure où sa résistance physique le lui permettait. Car, sans l’avoir vécu, comment imaginer l’épuisement qui brise la femme de ménage soumise à une cadence insensée lorsqu’elle réussit à travailler ? Florence Aubenas sait relever le détail qui tue, quand, par exemple, elle est embauchée pour le nettoyage des « sanis » (salles de bains et toilettes) du ferry qui relie Ouistreham dans la banlieue de Caen à l’Angleterre ; car la tâche est épargnée aux hommes et réservée aux femmes. La première fois, elle s’est précipitée pour tenter de rattraper Mauricette, la contremaître, qui lui a paru s’écrouler à terre dans « un sani ». Mais pas du tout ! Sa cheftaine lui montrait comment s’y prendre pour aller vite. Car le nettoyage ne doit pas durer plus de trois minutes par cabine ! L’escale du bateau ne dure qu’une heure.
 
Et que dire des leurres du CV que la chômeuse doit apprendre à rédiger pour séduire l’employeur ? Mme Astrid, membre d’un cabinet auquel Pôle-Emploi sous-traite la fonction, est chargée de lui montrer comment faire. Elle lui demande par exemple ce qu’elle a « comme passion  » ou « comme motivation  ». Seulement, que répondre qui puisse allécher l’employeur quand on recherche des heures de ménages ? De même, comment se présenter pour un tel emploi méprisé ? Heureusement, Mme Astrid a les réponses toutes faites : « Moi, je vous vois dynamique, vous avez un bon contact et l’esprit d’équipe aussi  », répond-elle à la place de l’intéressée en l’écrivant sur son CV ! Elle est payée pour cette comédie !
 
Des petites gens méprisables
 
Patrons, contremaîtres et prétendus assistants sociaux du service Pôle Emploi ont ainsi été piégés par Florence Aubenas dans leur majesté souvent méprisable : ils promènent sans fard leur morgue au-dessus de cette « basse humanité » prête à prendre n’importe quel emploi et dans n’importe quelles conditions. Ces employés précaires sont dans une telle situation de vulnérabilité qu’ils ne peuvent que subir sans possibilité de se plaindre : c’est ça ou rien ! On vit à une époque où le syndicat n’a pas encore été inventé. Et les employeurs sans scrupule en profitent, comme Jeff, ce chef arrogant de la société en charge du ménage sur le ferry, qui rudoie son personnel, comme un nabab, ses sujets.
 
Mais on y découvre aussi une hiérarchie d’employés contents de pouvoir s’essuyer les pieds - c’est le cas de le dire - sur d’autres qui sont au bas de l’échelle. Ainsi, en remplacement dans une entreprise de routiers, Florence Aubenas s’entend-elle dire par un employé de la maison : « Je viens de marcher là où vous avez passé la serpillère. Désolé, j’ai tout sali  ». Le même, quelques instants après, renverse du café sur la table avant de partir en lui souhaitant « Bon courage ! » : « Je ne suis pas sûr qu’il le fasse exprès, note pourtant F. Aubenas. Je le crois moins méchant que les autres ». Mme Astrid a beau jeu de se moquer de l’homme politique qui vient de parler d’un risque d’insurrection en France : « La révolution ? C’est n’importe quoi ! se gausse-t-elle, les gens ont bien trop peur.  »
 
Il faut reconnaître que cette femme ne manque pas de flair : « Ce n’est pas grave, Mme Aubenas, lui prédit-elle. Moi, je crois en vous. Vous allez voir, vous vous en sortirez, et même, vous allez réussir. Vous êtes un de mes meilleurs dossiers.  » Elle ne croyait pas si bien dire sans savoir à qui elle parlait. On voudrait voir maintenant la tête de tous ces gens devant ce livre, celle de Jeff et de Mauricette s’ils savent lire. Mme Astrid, elle, est cultivée : elle adore un écrivain par-dessus tout, Patrick Poivre d’Arvor ! En tout cas, elle ne s’est pas trompée sur Florence Aubenas. Il est des êtres sans doute, comme elle, qui laissent pressentir qu’ils ne s’avoueront jamais battus. Elle l’a prouvé. Et elle vient de le faire encore en montrant à sa profession la voie à suivre pour retrouver l’estime de son public : la pratique de l’information extorquée, même si les découvertes qu’elle permet de faire, peuvent être décourageantes. Car à quoi sert de fermer les yeux ? Contrairement à une mythologie qui l’a longtemps fait croire, « les petites gens » ne sont pas par nature « l’avenir de l’homme ». Ils en seraient plutôt le passé. Il faut en tenir compte.
 
Paul Villach
(1) Florence Aubenas, « Le quai de Ouistreham  », Éditions de l’Olivier, 2010.
(2) Günter Walraff, « Tête de Turc  », Éditions La Découverte, 1986.
(3) Anne Tristan, « Au Front  », Gallimard, 1987,
 
par Paul Villach mercredi 24 février 2010 - 142 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.28) 24 février 2010 14:04
    ZEN

    Qui dira du mal de Florence va subir mes foudres !! smiley
    J’ai un peu suivi son parcours et notamment son implication très personnelle dans la défense de certains accusés du sinistre procès d’Outreau
    Dans l’affaire irakienne, elle a sans doute été un peu imprudente , mais aussi victime de magouilles (voir l’intervention de Didier Julia)
    Une femme d’exception !
    Non, je ne suis pas amoureux smiley
    Juste admiratif.
     Chapeau Florence !

    L’admiration devient une valeur rare ,en général et dans le domaine journalistique.. La critique ravageuse prédomine le plus souvent à l’égard de cette sphère où sévissent trop souvent la routine, le conformisme, l’obséquiosité, l’intérêt, parfois la complicité et l’autocensure Quelques figures échappent, à mon avis, à ce qui tend à devenir la règle

    Denis Robert est de ceux-là, par exemple, empêcheur de juger en rond

    ___Florence Aubenas me semble être une figure exemplaire, par son courage,sa ténacité, son enthousiasme , son indépendance, sa cohérence, son souci de ne pas séparer engagement citoyen et journalisme d’investigation et d’immersion. __Elle l’a prouvé , depuis qu’elle s’est fait remarquer lors de son « aventure » en Irak, dans son implication personnelle dans l’affaire d’Outreau, dans son engagement sur les prisons, dans sa récente immersion dans le monde obscur d’un travail mal connu et déconsidéré...dans la peau d’une femme de ménage précaire,

    Pour "Voir les choses à hauteur d’être humain"

    Oui, cette femme courageuse, sans ostentation,se présentant comme "spécialiste de rien du tout", mérite admiration.

    « Nous voyageons pour des guerres, des faits divers, des tsunamis, des catastrophes en tout genre. Nous nous retrouvons à partager avec des inconnus ce qui restera sans doute la période la plus tragique de leur vie, exceptionnelle au sens propre du terme. On me demande régulièrement si je rencontre souvent des vedettes, des hommes politiques. La réponse est non. Ce que j’aime, c’est cette humanité nue, ces gens ordinaires confrontés à l’extraordinaire, emportés malgré eux dans la tempête et qui n’auront jamais de statue. » « Les journalistes n’ont pas une très bonne image en France (…) Nous avons une drôle de position dans la société française aujourd’hui. Les journalistes ne sont ni aimés, ni respectés, mais en même temps leur métier fait envie. Cette situation est assez bizarre. » « Je suis très critique par rapport à ma profession. C’est vrai. Je m’en vante. J’ai toujours pensé que quand on aime vraiment son métier, ce qui est mon cas, il faut être le premier à le critiquer.( …) Parmi les grands adversaires des journalistes, je citerai les journalistes eux-mêmes. Pour prendre un billet d’avion, se catapulter à l’autre bout du monde, il faut en avoir envie. Or, la profession s’apparente de plus en plus à un statut social, une position enviable et privilégiée. C’est très chic. On s’y vit davantage comme des personnages importants que comme des Tintin reporters  »(F.A.)

  • Par rocla (haddock) (xxx.xxx.xxx.65) 24 février 2010 13:37
    rocla (haddock)

    Intéressante contribution de Morice éclairant l’ article de Villach .

    Article qui lorsqu’ on arrive à la conclusion laisse un doute , l’ auteur voulait sûrement démontrer quelque chose , mais quoi ?

  • Par djanel du viking-chaise (xxx.xxx.xxx.4) 24 février 2010 14:41
    djanel Le viking-

    l’enfoiré, j’ai comme une vague impression que tu déconnes du ciboulo. Villach nous informe de la publication du livre de Madame Aubénas. C’était la seule chose qu’il fallait comprendre ce que vous n’avez pas l’air d’avoir saisi.

    Grâce à Villach maintenant, je sais que ce livre sera interressant et qu’il sera un avant tout un témoignage vu de l’interieur sur les conditions de vie de ces femmes en situation de précarité.

    j

  • Par Paul Villach (xxx.xxx.xxx.152) 24 février 2010 14:38
    Paul Villach

    @ Pascal M Vincent

    "Il ya des études de journalisme et des diplomes. Ce n’est pas pour rien", écrivez-vous.

    C’est exactement ce que Guy Carlier sur Europe 1 m’a objecté stupidement en novembre dernier.

    Il faudrait que vous vous mêtiez dans la tête que ce qu’on apprend à l’École et qui est sanctionné au sortir de l’adolescence par un petit diplôme, est un savoir scolastique qu’on a toute la vie pour corriger et compléter.

    À voir la qualité de l’information disponible dans les médias traditionnels, on déduit facilement que ce qui s’enseigne dans ces écoles de journalisme est une mythologie qui ne résiste pas à l’expérience ! Paul Villach
     

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