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Le scribe qui se prend pour le pharaon

Bon, ça y est, on y est : on sait enfin qui dirige la France. Et ce n’est pas notre président, toujours en campagne ou tout occupé à courir la gueuze chansonnesque, ni Claude Guéant, dont la tâche essentielle consiste à minimiser la cacophonie ministérielle, où à mettre des fleurs sur le bureau de Cécilia Sarkozy. L’homme qui dirige la France est avant tout un grand oublié du pouvoir médiatique, et ce ne peut donc être notre fantasque président, qui enchaîne les unes de journaux tout à sa gloire. L’homme qui dirige véritablement la France est Henri Guaino, l’homme par qui les surprenants et déroutants discours présidentiels arrivent.

Une interview du Figaro de ce samedi 12 janvier nous éclaire sur son rôle véritable, celui qu’il s’est octroyé à coups de colères mémorables et d’écritures de discours électoraux vengeurs, attaquant ceux qui n’ont pas les mêmes idées que lui ou qui vivent selon lui sur "les acquis de Mai-68". Un Mai-68 dont notre homme à une sainte horreur pour des raisons qui lui sont propres, mais qui entachent toute la politique actuelle, désireuse d’un retour en arrière à des valeurs qui n’en sont plus.

Dans cette étonnante interview, notre stylo insensible (nous ne pouvons parler de plume à ce stade) explique d’emblée pourquoi avoir ainsi pillé Edgar Morin. Sa raison est simple et atterrante : tout simplement pour servir d’écran de fumée aux problèmes actuels rencontrés par le gouvernement qu’il soutient et dont il fait partie. A la question "Quelle était la nécessité pour Nicolas Sarkozy d’appeler en ce début d’année à une « politique de civilisation » ?" il répond "Celle de tracer une perspective, de fixer un dessein après sept mois d’intenses réformes. Durant les sept derniers mois, il a fallu prendre tout de suite des décisions, ouvrir des chantiers, mais il était nécessaire au seuil de cette nouvelle année de définir la deuxième phase" De réformes de "fond", beaucoup s’accordent à dire qu’on n’en a pas encore vu vraiment la couleur et encore moins les effets, il est donc pénible d’entendre dire qu’on passe déjà à autre chose. "Circulez, il n’y a déjà plus rien à voir", aurait dit un comique. Sarkozy devenant l’homme des grands projets abandonnés par la grâce de son plumitif, qui vient de lui trouver un dérivatif capable de tenir des mois, tant est vague la notion phare utilisée, celle de "civilisation", empruntée on le sait (et déjà déformée) à un philosophe contemporain.

Guaino est un homme inquiétant, car sa pensée profonde révèle la mainmise souhaitée sur les esprits et non pas sur les individus seuls. "Méfiez-vous de Guaino, il est dangereux", avait dit un jour de lui Édouard Balladur... à Nicolas Sarkozy lui-même. Quand il parle de l’école, en particulier, ce n’est pas pour rien : "L’école, par exemple, ne se résume pas à une simple question de gestion - décentraliser ou non, améliorer le statut des professeurs ou en diminuer le nombre, etc. La vraie question est de savoir ce que nous voulons transmettre à nos enfants, quel projet éducatif est le nôtre, quel idéal humain nous leur proposons. Si gouvernants et gouvernés n’écrivent pas ensemble cette histoire, comment mobiliser les énergies ?" Le coup de l’école sans professeurs pour formater les cerveaux aux désidératas du pouvoir, et rien d’autre, sonne étrangement comme une idée issue de la période qu’il hait profondément : celle des gardes rouges de Mao et de leur petit livre rouge de recettes à devenir le plus obséquieux possible avec l’homme à la tête du pays. La "tentative Moquet" d’imposer dans les esprits des élèves directement les directives présidentielles ressemble comme deux gouttes d’eau à la distribution obligatoire du petit livre rouge. Et cela, bien entendu, n’a pas été jusqu’ici présenté de la sorte. Sauf par les enseignants qui ont osé se rebiffer contre une directive qu’ils jugeaient malsaine.

Guaino est un homme tendancieux, car il se targue d’économie, en n’ayant aucune connaissance sur le sujet : "La dynamique du pouvoir d’achat se joue aussi dans les mécanismes du partage de la richesse produite. Nicolas Sarkozy a proposé une véritable révolution de la participation et de l’intéressement au nom de l’équité entre l’actionnaire et le salarié. C’est de la politique de civilisation et, en même temps, c’est du pouvoir d’achat. Il en va de même pour les 35 heures : réhabiliter le travail en combattant les politiques malthusiennes, c’est de la politique de civilisation, parce que le travail, c’est une valeur". Parler de "partage" alors que le pouvoir en place a choisi dès son accession de favoriser les plus riches en dit long sur l’hypocrisie qui y règne. Les "politiques malthusiennes" dont parlent Guaino n’existent que chez lui : encore un peu, et il nous décrirait la France des années d’avant comme la Chine de Mao, encore une fois, qui semble hanter le personnage. C’est bien en cela que sa pensée sent si fort le Vichy : en reliant la notion de valeurs à des considérations matérielles, en rappelant à chaque instant le leitmotiv de la France de Pétain qu’était le "Travail Famille Patrie". Ce n’est donc pas un hasard s’il parle de Malthus : pour notre "crayon", les valeurs fondamentales sont celles tournant autour de la famille classique, ce qui est assez amusant à voir de la part de celui qui conseille un président de famille recomposée qui vit une vie privée plus proche du soixante-huitard attardé qu’autre chose, et qui lui-même vit une aventure amoureuse récente, plutôt soixante-huitarde, avec une dame de dix-sept ans sa cadette, déjà mère de deux enfants, décrite avec moult détails dans un numéro de Paris-Match (n° 3 050 du 31 octobre dernier). Guaino, 50 ans, vient tout juste d’être papa.


Guaino est un homme à l’enthousiasme fébrile, car ses envolées lyriques dénotent une propension évidente à se prendre et à prendre son leader pour un nouveau "leader maximo". C’est étonnant, à ce stade, combien la période des années 70 a été vécue par Guaino comme une frustration, pour que suinte de ces propos, à chaque fois, un air de revanche sur les années marquées par des leaders qui ont tous dérivé vers des pouvoirs forts, après avoir séduit un bon nombre d’individus avec des propos lénifiants... ce qu’on constate déjà aujourd’hui en France, et un rédacteur en chef vient clairement de se le faire vertement remarquer. Chez Guaino l’enflammé, ça devient : "C’est d’ailleurs la quintessence même de la mentalité des hommes de la Renaissance. Les traces qui nous restent des grandes périodes du capitalisme, de la prospérité, de l’invention sont à Venise, Florence, Bruges, Amsterdam. Regardez aussi ce qu’a été la France de la révolution industrielle ou celle des Trente Glorieuses". Nous dirions une histoire mal digérée plutôt, par notre craie présidentielle, un grand fan de la période napoléonienne restant figé en histoire sur le début du XIXe, époque qui a vu un capitalisme sauvage et triomphant s’installer. Guaino voudrait refaire travailler des enfants de 5 ans dans les galeries de mine qu’il ne faudrait pas s’en étonner. Il nous trouverait bien un moyen pour expliquer que c’est ça ou les 35 heures. Guaino, qui dans la vie courante est tout sauf un drôle, ne peut en effet avoir de loisir. La seule photo qu’on ait de lui à l’extérieur d’un bureau, c’est assis sur un banc, l’air absent (en dehors des publi-reportages récents sur sa toute récente progéniture). Son enfance a été morne et triste (l’homme n’a jamais connu son père), autant donc que celle de ses concitoyens ressemble à un carreau de mine. L’homme de la "Sottise des modernes" préfère les temps de Zola et de Germinal, sans nul doute.

Guaino est un homme omniprésent dans le propos présidentiel, car il a des idées sur tout, ce qui lui permet de séduire un président qui n’en a aucune sur rien. Ou qui ne peut que répéter à l’infini ce qu’il a déjà fait, comme de racheter la même bague ou aller sur les mêmes lieux où il s’était fait crucifier, pour ne pas dire cocufier. "D’une manière générale, la France a raté sa modernisation, dans les institutions, l’économique, l’éducation, la recherche." A partir de ce constat totalement négatif, on ne peut qu’être bon : on comprend combien dans ce cas il faille charger la mule de Mai-68 : si rien ne va aujourd’hui, ce n’est pas la faute de celui qui dirige, c’est la faute du précédent, voire des précédents. Encore une fois, Guaino emprunte à la période honnie : c’est la technique Kroutchev des trois enveloppes de directives, la dernière consistant à tout mettre sur le dos du prédécesseur. Guaino, c’est Kroutchev dénonçant les crimes de Staline pour mieux reprendre la main et embarquer le pays... vers les mêmes erreurs, ou presque.

Guaino, "Le crayon qui se prend pour une plume" enfin est une personne non dénuée de duplicité. A la question "Certains vous accusent d’être le gourou du président..." il répond "Il y a des imbéciles partout." Or chacun sait que les discours présidentiels, à quelques exemples prêts (en particulier le mémorable discours devant le Congrès américain rédigé par Levitte, qui avait fait mettre en fureur Guaino) sont tous de sa main et que le président ne s’octroie que peu de divergences avec l’original (à part une propension évidente à remplacer les "on" par des "je"). Guaino va plus loin encore, qui s’imagine supérieur à Nicolas Sarkozy. Car pour finir en beauté, à une seconde question nettement plus perfide posée sur son pouvoir réel ("Diriez-vous, comme Dominique de Villepin parlant de Chirac, que vous « gérez le cerveau du président » ?), l’homme s’emballe et finit par dire "J’ai besoin de respecter, d’estimer les gens avec lesquels je collabore."... Un très étonnant aveu d’une personne que l’on peut estimer passablement éprise de pouvoir et imbue d’estime de soi, qui décrète sans sourciller que le président n’est donc que son simple... collaborateur !!! On avait bien repéré depuis longtemps ici même chez notre Pantabille trois couleurs (bleu-blanc-rouge ?) des relents de propos d’un autre âge... Ce qu’on ignorait, jusqu’à cette interview, c’est que les Français avaient élu Henri Guaino président de France. Jusqu’à Nicolas Sarkozy, dont l’équipe d’ingénieux communicants devrait songer à lui apprendre qu’en définitive, il n’est qu’un des collaborateurs d’un homme "à l’écriture poussive et à la culture moyenne" (selon P. M. Couteaux, un de ses anciens collègues) qui se prend depuis toujours pour un grand écrivain. Pour un homme qui a déclaré un jour "Encore que je ne comprenne pas bien ce que le mot ’collaborateur’ peut avoir d’infamant"... c’est un aveu de taille, cette interview du nègre présidentiel colonialiste qui se prend pour le négrier. Comment donc un simple scribe peut-il s’arroger ainsi la place du pharaon ?




par morice mercredi 23 janvier 2008 - 77 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par armand (---.---.---.19) 24 janvier 2008 10:46
    armand

    Il n’y aurait pas de problème Guaino s’il n’y avait pas la dérive actuelle du Sarkozysme consistant à ériger en pouvoirs des conseillers non-élus, sans fonction ministérielle, tout comme il nomme ministres des personnes sans expérience, sans personnalité, et souvent sans compétence (suivez mon regard). Ce travers, qu’il partage avec son copain Blair, a transformé des systèmes parlementaires en dictatures électives. En somme, partir du principe que ses 53% de suffrages aux élections lui donnent le droit d’abaisser les uns, élever les autres, dynamiter les institutions et les hiérarchies des corps constitués qui sont l’armature même de la société. On ne peut même plus parler de régime ’constitutionnel’ (comme on disait en d’autres temps monarchie constitutionnelle) car l’actuel président s’arroge le droit de modifier la constitution.

    La nature d’un régime ne procède pas simplement du mode de désignation (comme lorsque Sarkozy récuse toute dérive monarchique en affirmant qu’il a été élu) mais de la concentration des pouvoirs. Même élu démocratiquement, un président sans contre-pouvoirs efficaces est un dictateur.

     

  • Par COLRE (---.---.---.143) 24 janvier 2008 00:06
    COLRE

    Article intéressant, @morice, je le relirai. Je vous rejoins sur ce dernier point : est-ce que le bannissement de Guaino serait imminent ? J’ai vu l’émission sur Mai 68, ce soir, sur FR3. Pas mal (à part Copé qui faisait tache). Or, on va en manger du mai 68 à l’approche de l’anniversaire, et ça va être dur de conserver le discours idéologique anti ! ce soir, même Balladur, tout le monde s’en disait l’héritier !

  • Par Traroth (---.---.---.125) 24 janvier 2008 12:38
    Traroth

    "Guaino est un homme omniprésent dans le propos présidentiel, car il a des idées sur tout, ce qui lui permet de séduire un président qui n’en a aucune sur rien" : Agréablement féroce, parce que tellement vrai. J’adore !

  • Par Argo (---.---.---.194) 24 janvier 2008 12:59
    Argo

    salut Momo,

    Je suis moi même grand admirateur du mystagogue en chef de l’Elysée, des images impeccables qu’il souffle à sa baudruche de pharaon, le "lourd manteau de cathédrales", la "politique de civilisation", ces subtiles effluves de communautarisme, de fin de laïcité, comme un vent frais de nostalgie coloniale...

    J’avais mis dans un article le lien vers l’intégralité du discours prononcé par Sarkozy en Arabie Saoudite (excogité 100% Guaino)... une merveille. Ceux qui n’imaginent pas de quoi il est capable peuvent aller lire.

    Tirer sur l’ambulance dites-vous. Oui, il est de plus en plus vraisemblable que la chute du président dans les sondages finisse par s’imputer sur le seul Guaino, ce qui serait aussi dommageable à la littérature française qu’à sa politique, et en même temps très injuste. Car, au-delà de Guaino, il y a à l’Elysée, une brochette incroyable de "conseillers" ni élus, ni ministres, tout-puissants bien sûr, une "administration Sarkozy" qui fait la loi, dirige la France, flique les ministres, n’est pas notée... évidemment.

    Virons le scribe, c’est un (bon) début, virons les autres "porte-sandale", quelques ministres et si possible (avis personnel bien sûr) virons Pharaon himself. Qu’il aille couler des jours heureux et très voluptueux avec sa future grande épouse. Qu’il laisse son vizir se débrouiller un peu seul, c’est pas plus mal.

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