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Comment les s�ries US am�ricanisent la France

Comment les s�ries US am�ricanisent la France : les experts de l’individualisme.

A travers les r�formes � venir de nos syst�mes de sant�, d’�ducation et de retraites, de notre fonction publique ou de notre domaine culturel, on a bien compris que le gouvernement appliquait, purement et simplement, un alignement, fait d’admiration b�ate et de cupidit� incons�quente, sur la soci�t� am�ricaine. Le pouvoir r�pond, dans son combat moral en faveur de la comp�tition �conomique la plus destructrice, que ce n’est qu’une �tape de la mondialisation � laquelle nous devons nous adapter sous peine d’immobilisme. Mais il s’agit bien d’une assimilation dont les ressorts �thiques se mettent en place au moyen d’une propagande m�diatique toujours plus efficace. Pour changer les esprits, il faut de l’insidieux, de la fiction, et les s�ries am�ricaines polici�res, presque toutes diffus�es sur TF1, s’en chargent all�grement.

Comme partout, la France est gav�e de s�ries am�ricaines, qui rec�lent le meilleur comme le pire

La mondialisation, dont la finalit� est l’assimilation de la totalit� des peuples du monde dans le syst�me �conomique de la croissance, doit se diffuser en propageant les bases de son id�ologie (l’id�ologie des bienfaits g�n�ralis�s de la consommation). Les mass-m�dias sont le moyen parfait pour parvenir � cette diffusion. Ainsi, les innombrables s�ries produites par les studios am�ricains ont inond�s depuis longtemps les �crans de la plan�te enti�re, c�l�brant pour la plupart, l’esprit de la soci�t� am�ricaine. Dans le tourbillon de fictions en circulation, on trouve pourtant c�te � c�te, le critique, le subversif, le profond et le purement conformiste. Une classification s’impose. Si l’on part du plus subtil et du plus critique, des s�ries comme The Simpson, Souh Park, Malcolm ou Scrubs sont des petits tr�sors d’humour et de d�rision sur les obsessions am�ricaines et les grands traits de la soci�t� dominante. Six Feet Under, Nip Tuck ou Desperate Housewife offrent aussi, des regards totalement d�sabus�s sur les n�vroses d’outre-Atlantique en montrant des microcosmes en pleine d�cadence o� en pleine perte de rep�res. Unique en son genre, Lost, a mis� sur une m�taphore de notre civilisation, qui, si l’on passe sur quelques lourdeurs sentimentales et quelques �garements sc�naristiques, a su montrer les illusions et les impasses des grands pr�suppos�e et projets civilisationnels de l’Occident, ainsi que ses apories communautaires. On retrouve aussi la th�orie du complot, qui depuis l’assassinat de JFK, tient la psych�e am�ricaine dans ses tenailles. 24 h chrono, Prison break... s’appuient sur ce ressort de la parano�a. Par cons�quent, si mieux que quiconque, les Am�ricains savent �laborer leur propre subversion avec une acuit� certaine, c’est sans doute parce que la production de s�ries � la gloire de l’id�ologie profonde am�ricaine atteint des proportions �crasantes. Presque exclusivement dans le secteur de la justice, une d�clinaison interminable d’experts, de profilers et de flics en tout genre, incarnent avec un immense succ�s le pragmatisme et la morale puritaine, ainsi que l’individualisme de l’Am�rique. Ce patriotisme exacerb� par le 11 septembre se retrouve en fil conducteur dans les s�ries les plus expos�es en France comme dans leur pays d’origine. Les programmes de notre premi�re cha�ne priv�e en regorgent et ce n’est pas un hasard.

La culture du r�sultat, sans comprendre

Les Fran�ais vivent donc une partie importante de leurs soir�es domestiques au rythme endiabl� des enqu�tes polici�res men�es par des troupes Yankee � la morale bien tremp�e. Les s�ries am�ricaines sont d�sormais majoritaires sur le cr�neau roi du 20 h 30 (pardon ! maintenant du 20 h 50, les 20 minutes de plus �tant consacr�es � l’�vang�lisme publicitaire) et dor�navant, nous devons vibrer par la transe de la morale individualiste et de la justice r�demptrice, sauce God bless USA contre le mal, incarn� par un floril�ge et une confusion de tueurs en s�ries, de p�dophiles, de militants altermondialistes, de braqueurs de banques, de drogu�s, de parasites, de terroristes ou de paum�s. Devant ces feuilletons, le spectateur se retrouve plac� devant le m�me choix moral binaire que celui qu’impose Nicolas Sarkozy � chacune de ses sorties m�diatiques. Celui-ci se pr�sente sous la forme d’un cas de conscience �vident qui doit nous amener � adorer les flics ou � d�fendre le criminel monstrueux. Transpos� au niveau du discours Sarkozy, cela se traduit par la r�duction de toutes les questions politiques � un choix moral opposant le bien, incarn� par sa politique, ou le mal, incarn� par ses alternatives. On peut alors culpabiliser les ch�meurs, vendre des armes et du nucl�aire � un dictateur, privatiser la fonction publique ou an�antir notre contrat social et la culture ind�pendante au nom du bien, en moralisant de mani�re manich�enne la victoire du rentable sur le non rentable.

Dans les s�ries polici�res comme dans la politique de Sarkozy, ce qui compte, ce n’est pas de comprendre une situation, mais d’aboutir � un r�sultat. Or, si la police est l� avant tout pour emp�cher la nuisance finale, le pr�sident, lui, est l� pour comprendre ce qui am�ne � l’�tat pathologique ou � la n�vrose. En utilisant syst�matiquement la technique du dilemme binaire pour envisager, au moins sur le plan m�diatique, toutes les questions qui se pr�sentent � lui, Sarkozy exploite avec bonheur le cr�neau infantilisant et si s�curisant de la protection contre l’ennemi, qu’il soit fou, dangereux, fou-dangereux, dissident, �colo, « d�croissant », communiste, r�volutionnaire, contestataire, fraudeur, �meutier, ch�meur... Son pragmatisme aveugle fonde son d�sir de ne jamais comprendre en profondeur les situations qu’il veut r�gler en force et en apparence, en vue d’un r�sultat chiffr�. Il ignore alors les causes r�elles des situations � probl�mes, de mani�re � cr�er l’illusion d’une r�solution, par le biais une mesure superficielle, car les int�r�ts d’une compr�hension nous confronteraient aux vraies sources des probl�mes et iraient bien s�r, � l’encontre des int�r�ts du pouvoir. Il y a l� un tr�s grave d�voiement du r�le politique et ces s�ries TV participent presque tous les soirs � conditionner le spectateur � faire le choix du bien pour le bien, sans aucune analyse valable.

Prenons rapidement l’exemple hautement symbolique des sectes et de leur traitement. Elles servent tr�s souvent de bouc �missaire � notre soci�t� car il est vrai qu’un bon nombre d’entre elles s’av�rent �tre soit des arnaques soi des embrigadements n�fastes et m�me parfois criminels. Mais pourquoi les d�signer comme un mal en soi alors qu’elles constituent un ph�nom�ne � observer et � comprendre. Les s�ries montreront le danger qu’elles repr�sentent avec � la cl� l’arrestation du gourou. L’affaire sera conclue par l’�radication visible du probl�me. Or le r�le du politique est de saisir ce que les sectes, en tant que ph�nom�ne communautaire, nous renvoient sur notre propre soci�t�. Il doit se demander pourquoi elles existent et � quoi elles r�pondent ? A quelle manque ? A quelle d�litement social ? Sa mission est de s’interroger sur les causes profondes de leur succ�s de mani�re � comprendre ce qu’elles traduisent et non pas de les traiter comme un d�lit moral en soi pour pouvoir exhiber la volont� de les combattre. Si Sarkozy peut se conduire comme un flic press�, c’est en partie gr�ce � l’abrutissement moral dispens� par ces s�ries destin�es � pr�parer nos cerveaux, comme ceux des Am�ricains, � une conduite brutale, superficielle et vindicative de la politique. Dans cette course au r�sultat, il n’y a pas de place pour la compr�hension des ph�nom�nes et donc pour la remise question et l’examen critique qu’elle devrait initier dans une soci�t� r�flexive. Les Etats-Unis ont eu le 11 septembre pour nourrir ce sch�ma de la lutte imm�diate contre le mal. En France, on nous a donn� la gare du Nord et ceux qui se l�vent tard.

L’individu est la seule r�alit�

Compl�mentaire � l’id�e qu’il faut agir pour un r�sultat et non pas comprendre pour un changement et une fois que cette id�e s’est propag�e et qu’elle a p�n�tr� les esprits par des milliers d’heures de fiction, on retrouve aussi dans ces s�ries polici�res, les fondements de l’id�ologie individualiste. L’individualisme, oppos� � la vision socialiste o� l’individu est la plupart du temps agi par les normes sociales, repose sur le postulat de la responsabilit� individuelle dans toutes les situations. Cette id�ologie colle � la peau de l’Am�rique. Celle-ci est fond�e sur une conception o� les individus doivent s’inventer leur destin dans un jeu o� rien, ni les origines sociales ni les r�seaux pr�-�tablis, ne sont cens�s les pr�-d�terminer o� r�duire leurs chances de r�ussite. On a l� le r�ve am�ricain par le biais d’un lib�ralisme originel, ontologique, sur lequel s’est b�tie le pays. Cette vision de la soci�t� permet de faire l’�conomie des interrogations sur le r�le et la pr�gnance des conditions et les structures sociales sur les comportements des individus.

La cons�quence en terme de traitement social de la d�viance sociale est donc �vidente. A travers cette culture de l’individu, les actes ou les comportements qui s’�cartent des normes ou de la morale dominante ne peuvent �tre envisag�s comme des effets pathologiques de disfonctionnement sociaux. La soci�t� n’a jamais � �tre engag�e dans sa capacit� � f�d�rer, cr�er du lien social et � stabiliser la vie collective par des valeurs reconnaissables � tout instant. Il n’y a pas de probl�mes sociaux, il n’y a que des probl�mes individuels. La le�on finale des s�ries polici�res est toujours la m�me : seule la responsabilit� individuelle peut-�tre invoqu�e pour expliquer l’anomalie, l’introspection sociale est interdite. C’est aussi la le�on politique que Sarkozy inflige � la France de plus en plus vite et qui fait que l’on tend irr�m�diablement � �tre assimil� par l’Am�rique, sans r�volte, passivement, sans sursaut de caract�re et de personnalit�.


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