@ Citadelle
Et revoilà Citadelle toujours aussi fin et toujours aussi subtil... J’ai eu l’occasion de le dire : le folklore, désolé ça ne m’a jamais beaucoup intéressé. Même pas chez moi, alors tu penses chez les autres. Tu passes ton temps à regarder le passé. Moi, le Maroc que je connais et qui m’intéresse, c’est le Maroc d’aujourd’hui et de demain. Le passé c’est fait pour comprendre le présent, pas pour y patauger dedans ad vitam aeternam comme tu sembles aimer le faire ainsi que pas mal de tes compatriotes. Les quatre premières années que j’ai passées au Maroc, je n’ai pas mis les pieds à Marrakech, car les images que je voyais de Djemaa el Fna ne m’attiraient pas. Mais alors pas du tout. Maintenant, il m’arrive parfois d’aller dans cette ville, mais je préfère y rencontrer quelques amis professeurs ou étudiants. Je laisse le folklore à ceux qui ont envie de ramener des « souvenirs » qui font couleur locale...
Alors, figure-toi je n’ai aucune honte à ne pas connaître les légendes du Maroc, surtout les histoires de djinns ou de sorcières. Je connais par contre un peu plus son histoire réelle, ce qui a l’air de déranger pas mal de tes collègues. Il me semble que pour beaucoup de Marocains (dont ta copine de Tanger fait partie) c’est plutôt le contraire. Ils vivent dans des légendes, car ils ont peur de regarder dans quel état est maintenu ce beau pays par des gens qui n’ont que la tradition à la bouche (parce que ça les arrange).
Je me souviens d’un de mes premiers contacts avec le folklore maghrébin. C’était en Algérie, à Tébessa, près de la frontière tunisienne. Je connaissais alors un jeune professeur algérien qui me parlait tout le temps des j’nouns en m’assurant qu’avec leur aide, il pouvait découvrir des trésors dans la montagne. Un jour nous sommes partis dans les Némencha avec une amie française et un coopérant. Nous avons attendu le coucher de soleil sur un paysage somptueux. Le professeur a demandé à mon amie de fermer les yeux et de marcher dans la garrigue, les bras tendus en avant. Heureusement, il n’y avait pas de ravin, ni de ronces... Sinon je ne sais pas dans quel état nous l’aurions ramenée. Mais il n’y avait pas plus ..de trésor. Mais ce petit détail, d’après l’officiant, ce loupé était dû « au fait que la fille n’était pas vierge ».
Alors, ton Aïcha, je m’en fous. Et tu ne peux pas savoir à quel point. Si quelqu’un veut bien m’en raconter l’histoire, je suis preneur, juste pour passer le temps, mais je ne vais pas courir derrière.
J’en connais une d’Aïcha et ça me suffit amplement. Elle se croit toujours au Boujloud, mais au lieu de revêtir une peau de bélier, elle s’est couverte d’une peau de hyène qui, vu qu’elle ne s’aère pas beaucoup, commence à sentir rudement fort. Par contre, comme le font encore certaines tibus de l’Atlas, avec sa peau de bête elle aime bien ouspiller quelques Juifs ou ceux qu’elle prend pour tels. Tout ça dans la plus pure des traditions locales.
Pour ce qui de parler la langue arabe, j’ai essayé plusieurs fois. D’abord en Algérie, où j’ai commencé à apprendre à écrire en arabe (mais j’ai oublié depuis), puis à Smara. Les premiers temps, le problème auquel je me suis heurté a été un manque de temps. Ensuite, quand j’en ai eu davantage, il m’a été difficile de trouver un professeur qui m’enseigne avec une méthode adaptée aux adultes et non aux enfants. J’ai compris depuis longtemps qu’à mon âge, ce n’est pas en apprenant des mots dans la rue que je parviendrais à posséder une langue aussi complexe. Des gens sont doués pour ça, moi non. Les langues étrangères me demandent un effort presque surhumain. Je ne parle pas l’anglais. Un peu d’espagnol et de catalan ou d’italien et c’est tout.
Mais combien je regrette ce défaut de « double culture ». De plus, à Smara on parle l’arabe marocain, le berbère et le hassani. Et dans les discours ou les réunions officielles, les lettrés mettent un point d’honneur à s’exprimer dans l’arabe le plus pur et le plus classique. Je les soupçonne même d’avoir une attitude compétitive à cet égard. Donc, ça fait quand même beaucoup de subtilités à gérer et je n’en ai pas le courage. Je m’avoue vaincu d’avance. Je ne me réfugie pas dans cette excuse, mais tu peux bien me croire que tous les jours je regrette de ne pas pouvoir comprendre les autres ni participer directement aux conversations, sachant que ma présence oblige mes interlocuteurs à faire des efforts de traduction qui cassent le fil du propos.
Mais bon, ça n’a pas l’air d’embêter beaucoup de monde par ici. Depuis huit ans que je fréquente Smara, j’ai quand même l’impression que les gens m’ont accepté comme je suis. (ce qui n’a pas l’air d’être le cas de tous les intervenants de ce forum). Je te raconterai peut-être un de ces jours les rapports que j’entretiens avec un des petits-fils de Ma el Aïnin, fin lettré et homme de dialogue. Il ne parle pas un mot de français. Pourtant, quand je vais lui rendre visite dans la zaouïa de son grand-père, nous nous comprenons parfaitement.
Dernier point, je connais en fait davantage de mots du vocabulaire ouvrier comme « mizane di el ma » ou « matraca », que ceux tirés de la littérature arabe qu’il m’arrive cependant de lire à travers des traductions. Mais là aussi, je ne suis pas trop porté sur la poésie arabe. Désolé, mais ce n’est pas ma tasse de thé. Car bien sûr il faudrait pouvoir la lire dans sa langue originale.
Patrick Adam