Je ne sache pas que les thèmes de Noir Désir aient jamais eu une teinte azuréenne : puisqu’ils n’ont jamais flatté le goût du public pour les refrains lénifiants et les vers de pacotille qui soutiennent la résignation des périodes funestes, le crime de Cantat ne change strictement rien à la façon dont je perçois leur talent. Cantat a écrit des textes sombres, il a attaqué le système de pensée dominant... que cette empathie pour les défavorisés ait porté en elle sa propre part d’angoisse et de violence, je ne saurais m’en réjouir, mais je peux le comprendre.
Il est amusant de constater le fossé entre la rhétorique habituelle des études littéraires, qui exalte le règne des "voleurs de feu" et s’épanouit en analysant la célèbre lettre de Rimbaud ("un immense et raisonné dérèglement des sens", la nécessité de s’exclure socialement et même d’expérimenter sur soi-même les pires flétrissures morales pour produire une poèsie véritablement omnisciente) et l’effarement général quand on s’aperçoit qu’un poète (même mineur) a fini effectivement par s’égarer sur l’un des chemins préconisé par ce grand maître, qu’il est de bon goût de vénérer. Il faut être un peu conséquent avec soi-même, et admettre que le métier d’artiste n’est pas sans risque, et pour soi, et pour les autres : si cela n’implique pas une impunité pénale, cela ne devrait pas non plus impliquer le rejet pour une production artistique alors qu’elle a, justement, été si chère payée... Mais je ne suis pas sûr que les élites intellectuelles et plumitives sachent encore qui est Rimbaud...