Je ne résiste pas au plaisir de publier l’excellente et intelligente réponse de Pierre Delion qui rejoint presque totalement ma pensée :
Pouvoir débattre de la psychanalyse et de
ses limites en matière de système psychopathologique et/ou de réussite
thérapeutique est une des possibilités offertes par le débat
démocratique. A condition de le faire de façon informée et rigoureuse.
Mais profiter de son aura médiatique pour en abuser et transformer le
toujours nécessaire débat en caricature est une lâcheté. Et la
démocratie actuelle, ravagée par sa dérive médiatique simplificatrice,
n’a pas besoin de ce coup de pied de l’âne.
Si je me permets de prendre part au débat, c’est
parce que certains oublient avec une désinvolture étrange, les progrès
que la psychanalyse freudienne a permis de réaliser dans un monde
étrange lui aussi, celui de la maladie mentale. Alors que les avancées
de la réflexion de Pinel et Pussin avaient abouti à la création d’asiles
départementaux à une époque de sinistre mémoire au cours de laquelle
les fous étaient enchaînés dans les culs de basse fosse des prisons, les
limites du grand renfermement avaient été vite trouvées dans ces lieux
dédiés aux malades mentaux. Toute l’évolution du XIXe siècle n’y aurait
rien fait si Freud, avec sa métaphore du cristal, n’avait permis de
changer le vertex pour examiner les conditions présidant à la
psychopathologie dès le début du XXe siècle, engageant dès lors la
psychiatrie sur une voie radicalement différente, celle qui consiste à
considérer le malade mental comme un frère en déshérence, capable de
s’appuyer sur ses propres ressources et sur celles de la communauté
pour changer de trajectoire.
La relation thérapeutique avec les patients,
conceptualisée par Freud sous le terme de « relation transférentielle »,
lui donnait une possibilité de modifier en profondeur leur destin
tragique. Mais si Freud théorise ces points de vue éminemment dignes
d’intérêt pour les personnes névrosées dès le début du vingtième siècle,
il va falloir attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que
des psychiatres, Tosquelles, Daumézon, Bonnafé et d’autres, ayant
intériorisé de telles notions, puissent les proposer au pouvoir d’Etat
pour les mettre en pratique, et notamment au service des personnes
psychotiques.
La psychiatrie de secteur (circulaire du 15 Mars
1960), vraie révolution de la psychiatrie du siècle dernier, n’est que
la transposition sous le terme de « continuité des soins » de la
relation transférentielle freudienne dans un dispositif permettant
d’accompagner tout au long de leur vie les patients présentant des
troubles psychiques graves. On oublie souvent que c’est ce dispositif
qui a permis de transformer radicalement les asiles en soignant les
patients dans la cité, quitte à, dans certains cas, proposer une
hospitalisation en psychiatrie. Je prétends que c’est Freud et ses
successeurs, au rang desquels je place les fondateurs de la
psychothérapie institutionnelle, qui ont, ensemble et à distance dans le
temps, permis cette évolution formidable, en modifiant profondément les
esprits des soignants.
Si aujourd’hui ces avancées sont ridiculisées à
grands traits par certains « intellectuels » comme Michel Onfray, qui se
pare à vil prix des atours de la vérité, ils contribuent à rendre le
retour de la psychiatrie sécuritaire plus prégnant que jamais. En effet,
c’est par la casse de cette psychiatrie à visage humain telle que la
psychiatrie de secteur l’a promue, que la psychiatrie du XIXe siècle
revient pour enfermer les fous qui ne peuvent être que dangereux, alors
qu’ils sont moins dangereux que la moyenne des citoyens et, oh combien !
plus vulnérables. Or c’est précisément Freud qui avait grandement
contribué à changer cette idée de la folie pour en faire un drame humain
parmi d’autres, et à redonner espoir à ceux qu’elle concerne soit
directement dans leur chair, soit en tant que psychiste professionnel.
Parce que je suis pédopsychiatre, j’ajoute que la
pensée freudienne, approfondie par ses élèves, Melanie Klein, Anna
Freud, et beaucoup d’autres en ce qui concerne les enfants, est ce qui
permet de faire pièce aux seules prescriptions médicamenteuses et autres
pratiques éducativo-comportementales qui sont aujourd’hui devenues la
tendance dominante des pratiques pédopsychiatriques. Une prescription
médicamenteuse ne doit se faire, quand elle est nécessaire, ce qui est
rarement le cas en pédopsychiatrie, que dans un cadre adjuvant par
rapport à la psychothérapie. Et les psychothérapies d’inspiration
freudiennes sont, à ma connaissance, celles qui sont suivies d’effets
lorsqu’elles sont pratiquées dans de bonnes conditions, c’est-à-dire par
des gens formés et ouverts aux autres dimensions de la souffrance
psychique des enfants, aussi bien aux aspects anthropologiques que
socio-économiques.
Tirer sur le pianiste freudien par provocation et
pour le seul plaisir de l’esthète mélancolique est une ânerie. Mais le
faire en oubliant que les livres de Freud ont été brûlés par les nazis,
est non seulement de la désinformation de bas étage, elle est un effort
de plus en faveur de la déconstruction de la pensée complexe. Et là nous
avons à faire à un champion.
http://www.mediapart.fr/club/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/220410/reponse-michel-onfray-par-pierre-delion