Des faits comme vous en demandez, ainsi qu’une analyse des intérêts des groupes, et un questionnement moral sur le choix entre libre échange et protectionnisme, pour vous répondre.
Vous savez peut-être quelle a été l’évolution du volume de biens industriels
produits en France. Mais sait-il quelle a été l’évolution du volume de
biens industriels consommés en France ? Il faut savoir cela pour savoir
s’il y a réciprocité ou non réciprocité des échanges avec les pays
émergents, conservation ou destruction de l’appareil productif français,
qu’on peut voir comme la source à long terme de la prospérité de la
France.
Et savez-vous combien d’emplois il faudrait mobiliser en
France pour produire ce que nous importons des pays émergents, et
combien d’emplois sont mobilisés en France pour produire ce que nous y
exportons ? C’est une donnée qui serait intéressante pour avoir une idée
de l’importance de l’impact de l’absence de protectionnisme sur
l’emploi en France.
Je pense que ça ne serait pas très sérieux, de dire que l’on sait
qu’il ne faut pas de protectionnisme, sans connaitre les réponses
factuelles à ces deux questions. Or il me semble qu’aucun économiste ne
connait ces réponses factuelles.
D’autre part, il ne suffit pas de dire que ceci ou cela profite ou
nuit au pays dans son ensemble. Il faut, comme Pierre-Noël Giraud,
analyser quels groupes profitent ou pâtissent de quelle manière. Les
travailleurs exposés à la concurrence des pays émergents, rendus
chômeurs ou travailleurs pauvres, à cause des pressions à la baisse sur
les salaires, pâtissent du libre-échange plus qu’ils en profitent en
tant que consommateurs. Les consommateurs qui achètent des biens pour
moins cher sans être exposés à la concurrence des pays émergents, les
épargnants dont l’épargne gagne en rendement grâce au bas cout du
travail, les possesseurs des entreprises, à l’instar de ceux de la
chaine Walmart, dont les profits augmentent grâce au bas cout du
travail, profitent du libre-échange plus qu’ils en pâtissent.
Le bon choix entre protectionnisme et libre échange est donc, au
sein d’une société, un compromis entre des intérêts divergents.
Enfin, une fois d’accord sur les conséquences factuelles du libre
échange et du protectionnisme, une fois vu comment les intérêts
divergent, il faut se poser la question de l’enjeu moral du choix.
La société française d’aujourd’hui, dont certains membres profitent
du libre échange, et d’autres en pâtissent, est une société dont les
membres se désolidarisent, chacun à la poursuite de son intérêt propre.
Le problème de l’intégration de l’économie française dans l’économie
mondiale n’est pas abordé de manière solidaire. Pardon donc d’être
attaché à une valeur traditionnelle, mais pour moi « tout fout le camp »
dans une société si ses membres n’ont pas un minimum de loyauté les uns
envers les autres. On ne peut avoir confiance les uns dans les autres,
on ne peut transmettre des valeurs à nos enfants, et on pâtit peut-être
encore de biens d’autres maux, si on n’a pas un minimum de loyauté
envers les membres de son peuple. Une question de fond est donc celle de
l’importance pour le bonheur d’une société, des valeurs traditionnelles
telles que la loyauté envers son peuple, valeurs ignorées par les
économistes libéraux.