Excellent article, Vincent, comme d’habitude. Vous relayez fidèlement les travaux des auteurs que vous citez, mais vous vous égarez sur la fin.
Je ne suis pourtant pas d’accord avec eux, et je vais m’en expliquer succinctement ici.
Une remarque liminaire cependant : la psychologie évolutionniste est sans doute la moins scientifique des branches de la psychologie. Le principal reproche que l’on peut faire à cette division est que dans l’ensemble on ne peut ni confirmer ni infirmer ce qu’elle affirme. Même si je me réfère parfois à la psychologie évolutionniste (pour des raisons plus argumentatives que scientifiques ou tout simplement pour éviter des discussions interminables), je préfère de loin l’angle de la psychologie cognitiviste et la psychobiologie.
Pourquoi raisonnons-nous ? Parce que nous avons des neurones qui travaillent en réseau, et traitent les informations reçues par les sens. Or les neurones sont en compétition pour établir le réseau le plus performant, c’est-à-dire le plus adapté à la situation. Il s’agit d’une opération automatique qui ne s’arrête qu’avec la mort. Le raisonnement est l’opération qui consiste à trouver une réponse à un problème, c’est-à-dire à une inconnue. Cette inconnue constitue une menace qui peut rendre le Système Nerveux Central inadapté ; celui-ci développera donc les ressources pour s’adapter. Autrement dit, raisonner, c’est combler le vide. Par exemple, si j’écris, « Il ne faut pas confondre raisonner et rés___ner », vous aurez rempli le vide laissé par les lettres manquantes. Pourtant, vos sens vous ont renvoyé l’image d’un vide partiel. D’autre part, on raisonne en prenant appui sur notre culture qui a été mémorisée et auquel on accède lors du moment venu. Seulement, il n’y a pas de centre de la mémoire, et les données ne sont pas stockées fidèlement ; elles sont disséquées, réorganisées, d’où entre parenthèses quelques difficultés d’apprentissage (il faut que le nouveau vienne s’intégrer à l’ancien). Puis, quand on souhaite les utiliser, on reconstruit. La mémoire humaine à long terme n’est pas un disque dur. Ensuite, il faut prendre en compte la mémoire de travail qui nous permet de manipuler en même temps ces données. Lorsque la charge cognitive est trop forte (en raison de la limitation de la mémoire de travail), la qualité du raisonnement, voire le simple fait de raisonner, décline ou est rendu impossible.
Nous raisonnons donc pour combler le vide et nous adapter, c’est un effet de la plasticité du cerveau, un effet de sa capacité à se réorganiser seul sous les stimuli de son environnement. Donc, effectivement, le raisonnement ne nous est d’aucun secours pour développer des croyances rationnelles, pas plus que ce que l’on nomme en général l’intelligence. Je crois d’ailleurs que près de la moitié des membres de MENSA croient en l’astrologie. Combien d’hommes sont prêts à mettre leur travail ou leur famille en danger pour une nouvelle paire de fesses ?
Le raisonnement est donc soumis à de nombreux biais, en raison du processus d’encodage et de mémorisation des données, en raison de l’accès à la mémoire à long terme, en raison de la limitation de la mémoire de travail, mais aussi en raison du rôle joué par l’amygdale (les raisons citées ne sont naturellement pas exhaustives), et nous entrons alors dans le processus de prise de décision, ce à quoi conduit le raisonnement, c’est-à-dire à influencer l’environnement du SNC pour le rendre plus adapté. L’amygdale traite tous les stimuli de l’environnement afin d’initier le comportement du « fight or flee » (s’adapter à l’environnement en affrontant le danger ou en le fuyant). L’amygdale conditionne aussi une réponse émotionnelle sans laquelle nous ne serions pas adaptés. Damasio relate l’histoire d’Elliot (un comptable américian je crois) qui, après avoir été opéré d’une tumeur conserva toutes ses facultés intellectuelles (vérifiées par des tests neuropsychologiques, elles étaient supérieures à la moyenne) qui lui permettaient de résoudre grâce au raisonnement logique les tests, mais dont la vie fut un enfer parce qu’il était inadapté aux tâches quotidiennes : en effet, il n’y avait plus de coopération entre l’amygdale et le lobe frontal. L’émotion participe donc au raisonnement et à la prise de décision. La paire de fesses, je vous ai dit, mais aussi la colère, l’amour (qui est aveugle), etc.
Qu’est-ce que l’humour ? Une faille dans le raisonnement, un vide qui n’a pas été comblé comme on l’avait anticipé cognitivement.
Qu’est-ce que la vérité ? D’un point de vue cognitif, ce qui est répété.
Vincent, en revanche je m’inscris en faux lorsque vous affirmez : « On sait depuis longtemps que le fait de mettre ces enfants en groupe et leur permettre de discuter ensemble du problème, de raisonner en groupe, permet une bien meilleure compréhension du sujet. Ce résultat s’explique par la théorie argumentative. » Tous les élèves et étudiants que j’ai eus ont toujours parfaitement compris ce que je leur enseignais, sans qu’il y ait besoin de collaboration. Il suffit de partir des représentations de chacun, d’intégrer le profil de chacun (certains ont besoin qu’on explicite la théorie, d’autres préfèrent les exercices, entre toutes les autres différences individuelles), de proposer un enseignement déductif pour les élèves et inductif pour les étudiants (en raison de la différence de maturité entre les cerveaux, notamment au niveau du cortex préfrontal qui mature plus tardivement), de rendre concret ce qui apparaît abstrait (emploi de métaphores, de graphiques, etc.), de couper en différentes étapes les problèmes complexes pour les apprenants à la mémoire de travail plus faible, etc. En plus, dans un groupe, il n’y en a que deux qui travaillent. Bref, si les profs étaient versés en psychologie, pédagogie et neurosciences, tout le monde progresserait vite et bien, mais cela coûterait aussi beaucoup trop cher à l’Etat. En revanche, si la collaboration n’est pas nécessaire pour apprendre efficacement lorsqu’on a un bon prof, elle est effectivement indispensable pour prendre les bonnes décisions, d’où la supériorité de l’intelligence collective sur l’intelligence individuelle.
Je ne suis pas non plus d’accord lorsque vous écrivez : « Le raisonnement est sans doute contemporain de la collaboration entre humains. Les hommes ont de tout temps collaborés pour chasser, construire, élever leurs enfants ». Au contraire, le raisonnement – encore faudrait il le définir de façon précise, ne qui n’est guère plus facile que de définir l’intelligence (voir l’amygdale par exemple) – précède la collaboration qui est loin d’être innée. En effet, il n’y a eu collaboration entre êtres humains qu’à partir du moment où la nourriture ne pouvait pas être prélevée par un individu en raison de l’épuisement des ressources. Alors les hommes se sont mis à plusieurs pour chasser des animaux plus gros et plus dangereux. Et leur cerveau, grâce à la plasticité, a évolué. Et d’après Torkel Klinberg qui se moque un peu de la psychologie évolutionniste, ce n’est pas dû au darwinisme, mais c’est dû à une qualité innée du cerveau. N’oublions pas le rôle absolument fondamental de la mémoire de travail qui est au cœur de tout processus du SNC. La mémoire de travail de nos lointains et premiers ancêtres était beaucoup trop limitée pour permettre une collaboration. Si aujourd’hui, à votre âge, vous devez être capable de remettre dans l’ordre alphabétique les 7 jours de la semaine, cela était une tâche impossible pour nos aînés. C’est qu’il en a fallu du temps pour arriver aujourd’hui à un empan mnésique de 5 à 9. D’autre part, je crois qu’à l’âge de 3 à 5 ans, nos lointains ancêtres étaient autonomes. Non, non, la collaboration était assez tardive.
14/05 20:52 - ffi
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