Ce problème sera peut etre, bien mieux resolu si nous renouvelon l’idee que nous avons de la culture française, pour qu’elle devienne dans notre esprit celle de tous les français.
Laissons tous les français apporter ce qu’ils veulent, leur contribution personnelle a eux, à la culture française.
Un peuple c’est avant tout une envie partagée de vivre ensemble et de partager une culture, disait Ernest Renan, grand penseur de la Nation lors des debuts de la IIIème république, a la fin du XIXème siècle :
"
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai
dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel.
L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la
possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le
consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer
à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne
s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un
long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des
ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce
que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire
(j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on
assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une
volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses
ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles
pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a
consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie
et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ;
nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de
toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans
l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré
ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des
frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend
malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure :
« avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que
la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les
triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en
commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment
des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire
encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent
par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de
continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi
cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de
l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela
est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit
prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une
nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu
m’appartiens, je te prends ». Une province, pour nous, ce sont ses
habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est
l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à
retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le
seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et
théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs,
ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue,
l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces
vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est
clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à
l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur
ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ;
mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas
quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La
confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est
pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence
des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie
de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un
maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à
l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce
grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité
idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles.
Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les
nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui
serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien
supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais
toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre
humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore !
Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables
dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa
langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction
des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit
et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.
Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices
qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est
légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses
frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit
d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les
transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à
se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en
pitié notre terre à terre. « Consulter les populations, fi donc ! quelle
naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent
remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité
enfantine ». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des
transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien
des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions
empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines
heures, de savoir se résigner à être démodé.
"
E. Renan, 1882