Cette chanson, « Le sud » elle était en
tête du hit parade, comme on disait, à l’époque.
Je l’avais aimé dés la première écoute ! Je fréquentais toujours le même café, en 74,sur les docks
de Saint-Nazaire !
J’avais dix minutes devant moi, avant de prendre mon
boulot en équipe, de m’atteler à mon poste de soudeur. Le temps d’acheter Libé, de regarder les petites annonces, de prendre un café au zinc du café du port, sans
trop me brûler les lèvres. Je revois le juke box comme si c’était hier. Il
suffisait de glisser une pièce, et la machine se mettait en branle, allant
chercher le disque de vinyle parmi cent autres.
J’aimais bien suivre le mouvement du bras, la façon
mécanique et décidée qu’il avait, me rappelant le mouvement des grues, quand
elles allaient chercher les charges à fond de cale des navires, pour remonter
ces marchandises venant du bout du monde.
« C’est un pays qui ressemble à la Louisiane, à
l’Italie !…. »
Les
premières notes de musique s’éparpillaient aux quatre coins du café, avec cette
saveur entêtante qui me poursuivrait toute la journée, même derrière mon poste
de soudure.
« Arrête de siffler comme un
pinson ! » Me disait-on souvent. Mais c’était plus fort que moi, je reprenais ce refrain. J’étais plutôt un fan de rock !.Des stones, et de Dylan !
La musique classique, c’était pas encore mon truc, comme ça l’est devenu, avec
le temps : Une autre façon de rêver à la Louisiane et à l’Italie. Mais à
l’époque, pour moi, c’était de la musique de bourgeois.
Fallait pas me parler de Mozart ! Fallait que
ça swingue, que ça vous donne envie de battre des pieds et des doigts sur le
comptoir.
Mais c’était toujours « le sud », ce
printemps là que je choisissais, coincé entre un morceau de Stone et Eric
Charden, et un autre de Serge Lama. Je ne m’en lassais pas. Je laissais les
accords de guitare et la voix bluesy de Nino Ferrer me monter à la tête avec la
même efficacité que si c’était un verre de bière monté en faux col. Je savais
par cœur à l’avance tout ce qu’il allait dire, et c’était comme si tout le
texte existait déjà en puissance dans ces premières notes élastiques et
ensoleillées.
Est-ce que je me faisais des idées ? Mais tout
le monde semblait touché par la grâce de ce morceau. Ce type avait visé juste ! Les femmes arrêtaient de tirer sur leur
cigarette et regardaient fixement les volutes de fumée monter vers le plafond,
tentant de camoufler leurs émotions.
Les hommes baissaient la tête, faisaient danser
l’alcool au fond de leur verre. On aurait dit de mauvais acteurs. Les paroles
semblaient animer l’intérieur du café et le visage des autres clients d’une vie
mystérieuse, qui n’attendait que ce morceau pour révéler leur grâce. Et c’était
comme si la bulle du mensonge et de la dissimulation éclatait. J’avais envie de
parler avec eux de ces choses fragiles, liés au bonheur, à la vie qui passe et
aux rêves inaboutis, mais bien sûr, je me taisais, comme les autres.
J’en voulais juste un peu à la vie de m’avoir pas
fait la grâce d’être un artiste, de savoir souffler dans une trompette ou
d’écrire ce genre de morceau. On n’a pas tous la même chance sur cette terre,
non ? Il y avait des prolos et des musiciens, et puis aussi des crèves la
faim.
Dieu merci je n’étais pas dans la dernière
catégorie. Mais est-ce que j’étais plus heureux pour ça ?
« Mais tu nous pèles avec ta chanson ! Me
dit un jour Riton. Moi je préfère Johnny ? Au moins
ça balance un peu plus que ce plat de nouilles. Un truc juste bon pour le slow ! »
« Plat de nouilles toi-même, Ducon ! T’as
pas un poil de sentiment dans ta petite caboche ! »
Qu’est ce que cette foutue chanson provoquait en
moi, je l’ignore ? Mais je devais me cacher pour ne pas montrer mes yeux
brouillés par une larme ou deux, que je refoulais, ou que je faisais passer
pour un effet d’un rhume, en reniflant, et en me mouchant bruyamment.
« Bon dieu, foutu temps ! » Je
faisais.
Et oui, le ciel bas et lourd pesait comme un
couvercle, comme disait Leo Férré, qui tenait le secret de Baudelaire. Du coup,
j’avais acheté le bouquin des fleurs du mal, en livre de poche. Pour
voir !
Quand je sortais du bar, en remontant mon col, avec
cette pluie fine qui brouillait le paysage, j’étais furieux contre moi-même de
me faire avoir de la sorte. Je tentais de me persuader que ma vie avait un sens
dans ce que je faisais, et que cette chanson n’était qu’une chanson, rien
d’autre !
Mais les chats, les chiens, les tortues et les
poissons rouges du sud continuaient à m’escorter un moment, alors que je
regardais les eaux de l’estuaire briller sous la lune et sous les lumières du
port. Nantes au loin, ramenait les vers de Barbara, et de la grange aux loups. Cette ville était bonne pour le spleen, mais je l’aimais plus que tout. j’y avais mes repères
C’était bien vrai ; Un jour il y aurait
la guerre. On le savait bien mais on ne savait pas quoi faire. Et alors !
C’était un secret de polichinelle. Pas de quoi s’émouvoir comme une
minette !
« La vie c’était pas de la tarte ! »
C’est ce qu’on m’avait dit pendant tant d’années,
que j’avais fini par y croire. Et puis quelques autres trucs, une sorte de
philosophie que les pauvres se refilaient, sans avoir besoin de citer les
auteurs de ces géniales trouvailles qui resteraient pour toujours
anonymes : « Ca ne te tombera pas tout cuit dans le
bec ! »… « Un vaut mieux que deux tu l’auras !… »
J’avais déjà
assisté au pot de départ en retraite de plusieurs collèges. Si jeune de mes 20
ans sentant encore la peinture fraîche,
que le nombre de leurs années accomplies me semblait d’une énormité semblable à
ce million d’années, dont parlait la chanson !
Ca me
rendait malade d’imaginer que je serais un jour à leur place, m’extasiant en
sortant un vélo tout neuf, acheté à Manufrance. « En espérant que tu
profite longtemps de ta retraite, vieux ! »
Bon dieu ! Est-ce qu’il faudrait attendre si
longtemps pour atteindre le sud ?
A moins bien sûr qu’il n’y ait la guerre !