Pourquoi se focaliser sur la psychologie pour
comprendre l’être humain en société ?
En effet, pour Miller[129] :
"On peut considérer que le « trait de génie »
de Hitler consista à donner aux Allemands, éduqués si tôt à la dureté, à
l’obéissance et à la répression des sentiments, les juifs comme objets de leurs
projections [voir les pages 99 et ss. concernant le mécanisme de dissociation
et de projection]. Mais l’utilisation de ce mécanisme n’avait rien de nouveau.
On a pu l’observer dans la plupart des guerres de conquête, dans l’histoire des
croisades, de l’Inquisition, et même dans l’histoire la plus récente [je me
risquerai ici à dire : le génocide rwandais]. Mais on n’a guère pris la
peine de voir, jusqu’à présent, que ce que l’on nomme l’éducation de l’enfant
repose en majeure partie sur ce mécanisme et, inversement, que l’exploitation
de ce mécanisme à des fins politiques ne serait pas possible sans ce mode
d’éducation. Le trait caractéristique de ces persécutions est qu’elles relèvent
d’un domaine narcissique. C’est une partie du moi que l’on combat, et non pas
un ennemi réellement dangereux, comme par exemple dans le cas d’un réel risque
de mort."
Je terminerai sur le point de l’Allemagne d’Hitler, en revenant sur la
sensibilité en tant que faculté permettant de refuser de faire le mal. Le
passage suivant des écrits de Miller est, encore une fois, éloquent à ce
propos[130] :
"Des êtres sensibles ne se laissent pas transformer du
jour au lendemain en exterminateurs. Mais dans l’application de la
« solution finale », il s’agissait d’hommes et de femmes qui ne
pouvaient pas être arrêtés par leurs propres sentiments parce qu’ils avaient
été éduqués dès le berceau à ne pas ressentir leurs propres émotions mais à
vivre les désirs de leurs parents comme les leurs propres. Enfants, ils avaient
été fiers d’être durs et de ne pas pleurer, d’accomplir « avec joie »
toutes leurs tâches, de ne pas avoir peur, autrement dit, dans le fond :
de ne pas avoir de vie intérieure."
Quand elle remet en question l’éducation des enfants, Alice
Miller s’oppose à la « pédagogie noire » qu’elle considère être
rampante dans toute philosophie de l’éducation de l’enfant. Son livre C’est
pour ton bien – Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant rend bien
compte de la complexité de ce phénomène. Je me bornerai donc à reproduire
quelques paragraphes clés de son explication pour tenter d’y initier le lecteur[131] :
"Le mépris et la persécution de l’enfant dans toute sa
faiblesse, ainsi que la répression de la vie, de la créativité et de la
sensibilité en lui comme en nous-mêmes, s’étendent à de si nombreux domaines
que nous ne les remarquons presque plus. Les degrés d’intensité et les
sanctions varient mais on retrouve presque partout la tendance à éliminer le
plus vite possible l’élément infantile, autrement dit l’être faible, dépourvu
et dépendant qui nous habite, pour que se développe enfin l’être puissant,
autonome et actif qui mérite le respect. Et quand nous rencontrons ce même être
faible chez nos enfants, nous le poursuivons avec des moyens analogues à ceux
que nous avons employés pour le combattre en nous-mêmes et nous appelons cela
l’éducation. (…)
Les moyens de l’oppression du vivant sont les
suivants : pièges, mensonges, ruses, dissimulation, manipulation,
intimidation, privation d’amour, isolement, méfiance, humiliation, mépris,
moquerie, honte, utilisation de la violence jusqu’à la torture."
"Un simple regard de mépris peut suffire à faire
comprendre à l’enfant qu’il lui est interdit de réagir naturellement à un abus.
Or, s’il ne peut vivre dans la prime enfance, les « réactions adéquates
[pour lui] aux vexations, aux humiliations et aux violences - au sens le
plus large du terme », comme par exemple par la colère, la tristesse ou
les cris, il ne pourra intégrer de telles réactions à sa personnalité, et
refoulera ses sentiments malgré l’insatisfaction du besoin de les exprimer. Cela
se manifestera à divers troubles, voire même dans les rêves, l’art
(littérature, musique, etc.), et la ferveur à défendre des idéologies
politiques dogmatiques[132]."
Le Québec d’aujourd’hui échappe heureusement à un degré de
désensibilisation des enfants par l’éducation aussi élevé que celui ayant
prévalu en Allemagne à une certaine époque (il serait intéressant, d’ailleurs,
de vérifier comment le tout a évolué).
Néanmoins, la peur des étrangers, et notamment celle du
« méchant musulman terroriste » bien souvent fort injustifiée (je le
dis pour avoir dans mon entourage des musulmans pour qui j’éprouve la plus
haute estime), est présente à un niveau alarmant ici même. Cela donne lieu à un
racisme structurel (systémique), dont la démonstration n’est plus à faire. Si
nos enfants sont « protégés » par des institutions étatiques telles
que le Directeur de la protection de la jeunesse, et que le châtiment corporel
n’est plus envisagé comme allant de soi, comment alors expliquer de telle
névroses collectives qui nous empêchent de célébrer la différence et d’en tirer
le maximum de richesse humaine ?
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[129] A. Miller, C’est pour ton bien, supra, note 96, p.
110-111.
[130] Ibid., p. 101.
[131] Ibid., p. 77.
[132] Voir notamment, A. Miller, La souffrance muette,
supra, note 113, où l’auteur traite du refoulement des souffrances dans l’art
et la politique.