LÉNINE : 1915 : Les socialistes ont toujours condamné les guerres entre
peuples comme une entreprise barbare et bestiale. Mais notre attitude
à l’égard de la guerre est foncièrement
différente de celle des pacifistes (partisans et
propagandistes de la paix) bourgeois et des anarchistes. Nous nous
distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien
inévitable qui rattache les guerres à la lutte des
classes à l’intérieur du pays, que nous comprenons
qu’il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les
classes et sans instaurer le socialisme ; et aussi en ce sens que nous
reconnaissons parfaitement la légitimité, le caractère
progressiste et la nécessité des guerres civiles,
c’est à dire des guerres de la classe opprimée
contre celle qui l’opprime, des esclaves contre les propriétaires
d’esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, des
ouvriers salariés contre la bourgeoisie. Nous autres,
marxistes, différons des pacifistes aussi bien que des
anarchistes en ce sens que nous reconnaissons la nécessité
d’analyser historiquement (du point de vue du matérialisme
dialectique de Marx) chaque guerre prise à part. L’histoire a
connu maintes guerres qui, malgré les horreurs, les atrocités,
les calamités et les souffrances qu’elles comportent
inévitablement, furent progressives, c’est à dire
utiles au développement de l’humanité en aidant à
détruire des institutions particulièrement nuisibles et
réactionnaires (par exemple, l’autocratie ou le servage)
et les despotismes les plus barbares d’Europe (turc et russe). Aussi
importe t il d’examiner les particularités
historiques de la guerre actuelle.
La
grande révolution française a inauguré une
nouvelle époque dans l’histoire de l’humanité. Depuis
lors et jusqu’à la Commune de Paris, de 1789 à 1871,
les guerres de libération nationale, à caractère
progressif bourgeois, constituèrent l’un des types de guerres.
Autrement dit, le contenu principal et la portée historique de
ces guerres étaient le renversement de l’absolutisme et du
système féodal, leur ébranlement, l’abolition du
joug étranger. C’étaient là, par conséquent,
des guerres progressives ; aussi tous les démocrates honnêtes,
révolutionnaires, de même que tous les socialistes, ont
toujours souhaité, dans les guerres de ce genre, le
succès du pays (c’est-à dire de la
bourgeoisie) qui contribuait à renverser ou à saper les
bastions les plus dangereux du régime féodal, de
l’absolutisme et de l’oppression exercée sur les peuples
étrangers. Ainsi, dans les guerres révolutionnaires de
la France, il y avait un élément de pillage et de
conquête des terres d’autrui par les Français ; mais cela
ne change rien à la portée historique essentielle de
ces guerres qui démolissaient et ébranlaient le régime
féodal et l’absolutisme de toute la vieille Europe, de
l’Europe du servage. Dans la guerre franco allemande,
l’Allemagne a dépouillé la France, mais cela ne change
rien à la signification historique fondamentale de cette
guerre, qui a affranchi des dizaines de millions d’Allemands du
morcellement féodal et de l’oppression exercée sur eux
par deux despotes, le tsar russe et Napoléon Ill.