La nature de l’enfant.
J’aimerais, en premier lieu, reproduire ici une liste de
découvertes faites par Alice Miller, propres à éclairer d’emblée sa vision de
la nature de l’enfant [114] :
Ce n’est qu’en se libérant des tendances pédagogiques que l’on
peut véritablement comprendre la situation effective de l’enfant. On peut
résumer ces conclusions dans les points suivants :
1. L’enfant est toujours innocent.
2. Tout enfant a des besoins inéluctables, entre autres
de sécurité, d’affection, de protection, de contact, de sincérité, de
chaleur et de tendresse.
3. Ces besoins sont rarement satisfaits, mais ils sont
souvent exploités par l’adulte à ses propres fins (traumatisme de l’abus
perpétré sur l’enfant).
4. L’abus que subit l’enfant a des conséquences pour
toute la vie.
5. La société est du côté de l’adulte et accuse
l’enfant de ce qui lui a été fait.
6. La réalité du sacrifice de l’enfant est toujours
déniée.
7. On continue donc d’ignorer les conséquences de ce
sacrifice.
8. L’enfant, abandonné à sa solitude par la société,
n’a pas d’autre solution que de refouler le traumatisme et d’idéaliser ceux qui
le lui ont infligé [il ne peut faire autrement s’il veut survivre puisqu’il
dépend entièrement, pour cela, de ses parents].
9. Le refoulement engendre des névroses, des psychoses, des
troubles psychosomatiques et des crimes.
10. Dans la névrose les vrais besoins sont refoulés et
déniés et le sujet vit à leur place des sentiments de culpabilité.
11. Dans la psychose, l’abus est transformé en
représentation délirante.
12. Dans le trouble psychosomatique, la douleur du mauvais
traitement est vécue, mais les causes véritables de cette souffrance demeurent
cachées.
J’aimerais souligner ici qu’Alice Miller défend non seulement l’enfant en tant
que tel, mais aussi l’ancien enfant maintenant devenu adulte qui n’aura pas eu
la chance d’exprimer ses souffrances et qui en subit les conséquences. Son
objectif n’est pas de montrer du doigt et de culpabiliser les parents mais de renseigner
à l’intention de tous.
Je
souhaiterais maintenant discuter de ce que dit Miller dans Le drame de l’enfant
doué, son premier livre traitant de ces questions, du narcissisme et du
prétendu égoïsme du jeune enfant. Comme je peux difficilement retraduire en mes
propres mots sa science en la matière et que je préfère ne rien perdre de ce
qu’elle en dit, je vais à nouveau reproduire intégralement les paragraphes qui
me paraissent appropriés [116] :
1. L’enfant éprouve le
besoin fondamental d’être pris au sérieux et d’être considéré pour ce qu’il
est, comme centre de sa propre activité. Ce besoin est tout aussi légitime que
le désir pulsionnel, bien qu’il soit de nature narcissique, et sa satisfaction
est une condition indispensable à la formation d’un sentiment de soi sain.
2. Même chez le
nourrisson. “Les sensations internes (!) du bébé et du tout-petit écrit,
[sic] M. Mahler, constituent le noyau du Soi. Elles demeurent, semble-t-il, le
point central, cristallisateur du « sentiment de soi » autour
duquel s’établit le « sentiment de son identité » ”.
3. Dans une atmosphère
de respect et de tolérance pour les sentiments de l’enfant, celui-ci peut, dans
la phase de séparation, abandonner la symbiose avec sa mère et faire ses
premiers pas vers l’autonomie et l’individuation.
4. Pour que les
conditions nécessaires à la formation d’un narcissisme sain puissent être
réunies, il faudrait que les parents de ces enfants soient nés eux-mêmes dans
un tel climat [ou aient fait, dans le cas contraire, un travail d’analyse
RÉVÉLATEURS].
5- Des parents
qui n’ont pas connu ce climat lorsqu’ils étaient enfants ont des besoins narcissiques
insatisfaits, ce qui veut dire qu’ils vont chercher toute leur vie ce que leurs
parents n’ont pas pu leur donner au bon moment : un être qui s’adapte
totalement à eux, qui les comprenne entièrement et les prenne au sérieux, qui
les admire et leur obéisse aveuglément.
6. Ils ne pourront
jamais trouver ce qu’ils cherchent, puisque ces besoins insatisfaits datent d’une
époque à tout jamais révolue, celle des premiers temps de la formation du Soi.
7. Un être qui a un besoin
inassouvi et inconscient – parce que refoulé – est soumis à une compulsion de trouver
des satisfactions de rechange [compulsion de répétition].
8. Leurs propres enfants
sont les mieux placés pour fournir cette satisfaction de rechange à ces
parents. En effet, un nouveau-né dépend entièrement de ses parents, pour le
meilleur et pour le pire. Il a besoin de leur aide pour survivre, et fera donc
tout pour ne pas la perdre, comme une petite plante qui se tourne vers le
soleil.
S’appuyant ensuite sur sa propre expérience en tant qu’analyste, Alice Miller
pousse encore plus loin la réflexion et constate chez ses candidats que
beaucoup ont eus [117] :
1. Une mère peu
sure émotionnellement, dont l’équilibre narcissique dépendait d’un certain
comportement, ou d’une certaine manière d’être de son enfant. Ni l’enfant, ni
l’entourage ne pouvait rien deviner de cette insécurité qui se cachait souvent
derrière une façade dure, autoritaire, voire totalitaire.
2. À cela venait
s’ajouter une étonnante aptitude de l’enfant à sentir, de manière intuitive,
donc inconsciente, ce besoin de la mère (ou des deux parents), et il le
satisfaisait, acceptant ainsi la fonction qu’on lui avait attribuée
inconsciemment.
3. Le fait de
remplir cette fonction lui assurait « l’amour », c’est-à-dire en
l’occurrence l’investissement narcissique. Il sentait qu’on avait besoin de
lui, et cela lui assurait son existence.