Le monde agricole est très ambivalent sur son rapport à la production, et pour tout dire assez incohérent, au final.
Tout d’abord, l’on doit rappeler que le premier syndicat est la FNSEA, syndicat de droite économique (libéral) dirigé par un industriel agroalimentaire. Or, les intérêts de l’industrie ne sont pas ceux des agriculteurs : dans le coût final du produit, ce qui ne revient pas à la production revient à la transformation, ce qui revient à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Par ailleurs ce syndicat préconise la concurrence la plus acharnée, via la liberté de produire (ils sont contre les quotas laitiers). Ainsi, les producteurs sont pour les quotas (ou une forme de protection des prix) à titre individuel, mais votent pour des organisations collectives qui agissent en leur nom contre la protection des prix. En somme la surproduction est organisée.
Ensuite, Lactalis est un groupe privé, et l’on arguera que l’on peut aussi envisager une forme de pression industrielle en travaillant avec des coopératives.
Mais en cette matière aussi, il y a une ambivalence, car d’une manière générale, les agriculteurs ne participent pas aux décisions des AG, si ce n’est pour avoir l’occasion de boire un coup une fois l’an et de revoir des collègues. Tout le boulot est fait dans l’année par les cadres du groupes, et à force de déléguer son pouvoir de représentation, se crée une impuissance et un raz le bol matérialisés par les manifs... organisées par la FNSEA, ce qui revient à faire manifester POUR une libéralisation des marchés !
Enfin, le rapport à la terre, au capital foncier et à la technique reste un rapport d’après guerre : toujours plus. Plus de terre, plus de tracteurs, de bâtiments, plus de productivité... Ils argueront qu’ils n’ont pas le choix, ce qui n’est pas faux, mais globalement, ils s’organisent assez peu collectivement dans des alternatives, conquis par des argumentaires quasi fallacieux de « démarches raisonnées », tout en restant ébahis par des tracteurs derniers cris et des promesses commerciales diverses. Il y a une vraie fascination face à la technicité et la nouveauté, comme s’il fallait effacer encore l’image éculée du plouc illettré qui reprend la ferme familiale parce qu’il ne sait faire que ça.
Le rapport au travail est aussi très marqué. L’agriculteur se conçoit et s’identifie par le travail, tout en s’en plaignant. Un matériel hi-tech permettrait de gagner 50% de temps... la majorité préfèrera gagner 50% de production et continuant à travailler le même nombre d’heures... pour payer le matériel hi-tech.
Au final, ils n’arrivent pas à choisir entre l’indépendance et la responsabilité (et les risques) qui va avec, et un soutien qui passerait nécessairement par un encadrement limitatif des pratiques. Ils demandent à l’Etat de « faire quelque chose », mais laissent négocier des politiques libérales via leurs représentants.
Alors on peut certes boycotter les produits laitiers si l’on veut, mais de mon point de vue, l’efficacité passerait d’abord par une reconnaissance éclairée des enjeux de la part de la profession.
Pour en avoir parlé avec ma famille d’agriculteurs, ça reste compliqué à entendre.