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Les gagnants et les perdants
Il est évident que dans cette situation, les Etats-Unis se retrouvent perdants.
Les ententes russo-iraniennes sur l’exploitation de la base militaire
de Hamedan prouvent qu’à l’heure actuelle, les relations
russo-américaines ne constituent plus pour Moscou une priorité au nom de
laquelle il serait prêt à sacrifier des positions et des acquis, même
tactiques. En outre, elles montrent clairement que « la lune de miel »
entre l’Iran
et les Etats-Unis se termine sur un niveau élevé de méfiance envers la
politique de Washington. Notamment envers la capacité de Washington à
influencer son allié le plus proche, l’Arabie saoudite.
Les Américains doivent se préparer à perdre leur « droit de veto »
sur le développement des relations politiques et militaires avec l’Iran,
non seulement concernant la Russie, mais également d’autres pays.
L’accord de l’Iran au déploiement d’un contingent militaire russe sur
son sol indique clairement que Téhéran réalise à quel point il est
important pour son développement en tant que « centre de force »
régional de résoudre le conflit syrien selon ses propres conditions et
non selon celles de l’Occident.
Dans cette situation, les Etats-Unis
se mordront les doigts de leur incapacité à comprendre « les limites du
compromis » chez leurs partenaires-concurrents. Ainsi, la Chine, qui
est restée pendant longtemps dans l’expectative dans le conflit syrien,
semble avoir pris,
après le déploiement de l’aviation russe dans la base de Hamedan, une
décision de principe : élargir son aide au gouvernement du président
syrien Bachar el-Assad. Il s’agit moins d’un soutien au régime en tant
que tel que du souhait de Pékin de prendre part aux futurs processus
politiques et économiques.
Les messages
Pour ce qui est des messages politiques ou plutôt politico-militaires
envoyés par la Russie en lançant des opérations depuis le territoire
iranien, ils se réduisent à trois grands points.
Primo. Moscou laisse entendre à Washington qu’il considère le
partenariat russo-iranien comme une priorité stratégique et qu’il le
développera même dans les domaines qui, du point de vue des Etats-Unis,
se situent dans la « zone grise » au vu des ententes internationales
intervenues auparavant sur l’Iran. Cela ne signifie pas que Moscou
renonce complètement à la stratégie de consensus du Conseil de sécurité
en matière de dissuasion des ambitions politico-militaires de l’Iran,
mais nous assistons sans aucun doute à la révision de cette politique.
Et si l’actuelle expérience de coopération se révèle fructueuse, elle
pourrait être suivie d’autres démarches pouvant déboucher sur un
rapprochement impressionnant entre Moscou et Téhéran.
Secundo. La Russie est déçue par la politique des Etats-Unis
consistant à diviser l’opposition syrienne en « modérée » et radicale.
L’irritation issue de la position souvent floue de Washington allait
croissant depuis plusieurs mois et il était difficile de ne pas la
remarquer. Il s’agit sans d’oute d’une erreur des Etats-Unis qui ont
surestimé la disposition de Moscou à marchander au sujet de la liste des
organisations terroristes. Une erreur qui risque d’affaiblir les
positions des structures qui s’orientent sur les Etats-Unis tant « sur
le terrain » en Syrie que dans le futur règlement de paix. En tout cas,
si avec la participation des Iraniens, la Russie et Bachar el-Assad
réalisent des progrès à Alep, le modèle existant des négociations devra
être modifié, car une grande partie des organisations de l’opposition
dite modérée ne représentera plus de forces sérieuses à l’intérieur de
la Syrie.
Tertio. La Russie estime que la défaite définitive de l’opposition
syrienne à Alep est un objectif à tel point prioritaire qu’elle est
prête à sacrifier, au moins provisoirement, ses contacts avec les
Etats-Unis et l’Union européenne sur le dossier syrien. Le déploiement
de l’aviation russe à Hamedan et l’intensification des bombardements
contre l’opposition près d’Alep n’est pas une simple opération visant à
servir d’atout dans le commerce politique avec l’Occident. Il pourrait
cacher la déception quant à la possibilité même d’avoir un dialogue
politique avec l’actuelle Maison Blanche et l’intention de Moscou de
remettre ce dialogue à plus tard, quand Washington se dotera d’une
nouvelle administration.
Dmitri Ievstafiev est politologue, professeur à l’Université nationale de recherche de la Haute école d’économie. )