SUITE
Etonnant creuset
que l’ACUE, o๠des personnalités de la haute société et/ou de la CIA côtoient
les dirigeants de la puissante centrale syndicale American Federation of Labor,
l’AFL, dont ils partagent l’aversion du communisme. Exemples : David Dubinsky,
né en 1892 à Brest-Litovsk, en Russie, dirige le Syndicat international de la
confection pour dames (ILGWU) : 45 000 adhérents à son arrivée en 1932, 200 000
à la fin des années 1940 ! Ennemi acharné des nazis hier (les syndicalistes
proches de l’ACUE sont presque tous juifs), c’est aux commies , les ” cocos “,
qu’il en veut dorénavant. Jay Lovestone aussi. Conseiller politique de l’AFL,
ce Lituanien d’origine sait de quoi il parle : avant sa brutale exclusion puis
sa lente rupture avec le marxisme, il fut, entre 1925 et 1929, le secrétaire
général du PC américain ! Autre recrue de choix du Comité, Arthur Goldberg, le
meilleur juriste de l’AFL. Futur secrétaire au Travail du président Kennedy
puis juge à la Cour supréme, Goldberg, né en 1908, a dirigé l’aile syndicale de
l’OSS. A ce titre, il fut en son temps le supérieur hiérarchique d’Irving
Brown, son cadet de deux ans. Brown, représentant de l’AFL pour l’Europe et
grand dispensateur de dollars aux syndicalistes modérés du Vieux Continent.
Puisant dans les fonds secrets de la toute jeune CIA, laquelle finance depuis
1946 toutes les opérations anticommunistes de l’AFL, ce dur à cuire ne ménage
pas, par exemple, son soutien à Force ouvrière, la centrale syndicale née fin
1947 de la scission de la CGT (lire ” Derrière Force ouvrière, Brown, l’ami
américain ” dans Historia n° 621 de décembre 1997). Pure et dure, la ligne
Brown contraste d’ailleurs avec celle, plus nuancée, de la CIA. A la Compagnie,
on aurait préféré que les non-communistes restent dans le giron de la CGT, méme
contrôlée par le PCF…
C’est qu’au-delà
des hommes, il y a la stratégie d’ensemble. Face à l’Union soviétique,
Washington développe deux concepts clés : le containment (l’endiguement) et
plan Marshall. L’idée du containment , revient à un diplomate russophone,
George Kennan, qui la développe dès juillet 1947 dans un article de la revue
Foreign Affairs : ” L’élément majeur de la politique des Etats-Unis en
direction de l’Union soviétique doit étre celui d’un endiguement à long terme,
patient mais ferme, des tendances expansionnistes russes. “
Le plan Marshall,
lui, porte la marque de son inventeur le général George Marshall, chef
d’état-major de l’US Army pendant la guerre, et désormais ministre des Affaires
étrangères du président Truman. En apportant une aide massive aux pays d’Europe
ruinés, les Etats-Unis doivent, selon lui, faire coup double : un, couper
l’herbe sous le pied des partis communistes par une hausse rapide du niveau de
vie dans les pays concernés ; deux, empécher leur propre industrie de sombrer
dans la dépression en lui ouvrant de nouveaux marchés.
Pour le tandem
Marshall-Kennan, pas de meilleur outil que la CIA (lire l’interview d’Alexis
Debat, page 51). Et c’est naturellement un autre ancien de l’OSS, Franck Wisner
Jr, qu’on charge de mettre sur pied un département autonome spécialisé dans la
guerre psychologique, intellectuelle et idéologique, l’Office of Policy
Coordination ! Si ce bon vieux ” Wiz ” ne fait pas partie du Comité, ses hommes
vont lui fournir toute la logistique nécessaire. Mais chut ! c’est top secret…
L’ACUE allie sans
complexe une certaine forme de messianisme américain avec le souci de la
défense bien comprise des intéréts des Etats-Unis. Messianique, cette volonté
bien ancrée de mettre le Vieux Continent à l’école du Nouveau Monde. Phare de
la liberté menacée, l’Amérique a trouvé, la première, la voie d’une fédération
d’Etats, succès si resplendissant que l’Europe n’a plus qu’à l’imiter… Cet
européanisme made in Washington comporte sa part de sincérité : ” Ils
m’appellent le père du renseignement centralisé, mais je préférerais qu’on se
souvienne de moi à cause de ma contribution à l’unification de l’Europe “,
soupire ainsi Donovan en octobre 1952.