à l’auteur,
À l’auteur,
Je vous disais hier soir que j’avais vu
entièrement le film d’Arte, et que votre interprétation était
particulièrement abusive. C’est en le voyant qu’on comprend le titre
de votre article : il faudrait tenir compte de ce que pensent
les anciens directeurs du Shin Beth, lesquels paraissent assez amers
et assez peu satisfaits du travail qu’ils ont accompli. Partant,
toute répression du terrorisme serait vaine, il faudrait rechercher
plutôt le dialogue. Si on part de l’hypothèse désormais obsolète
que la cause du terrorisme palestinien est un conflit portant sur des
territoires disputés, pourquoi pas ? Mais en France, où sont
les territoires disputés, où sont les « implantations » qui seraient à
l’origine des fusillades, des égorgements, des meurtres d’enfants
et même d’une décapitation qui ont fait les gros titres de la
presse depuis trois ans ?
Le spectateur qui s’apprête à
regarder un film où interviennent d’anciens chefs d’un service
secret dont les méthodes ont fait leurs preuves pourrait s’attendre
à voir apparaître des émules de François Fouché, le chef de la
police de Napoléon décrit par beaucoup d’historiens comme un
personnage cynique et corrompu, totalement dépourvu de scrupules. Au
lieu de cela, on voit surgir une bande de vieux retraités amers et
dégoûtés. Ils auront passé leur vie à remplir de ces missions à
la marge de la légalité qui ont évidemment été commandées par
des politiciens, mais ces derniers, ensuite, préfèrent évidemment
n’en plus entendre parler. Ces hommes ont fait le très sale boulot
qu’impliquait leur fonction, et on ne s’est ensuite nullement soucié
des avis qu’ils pouvaient formuler sur l’opportunité des missions.
Bref, ce documentaire qui serait fort
peu éclairant pour qui ne connaîtrait pas bien l’histoire de la
région, permet à ces hommes vieillissants d’épancher leurs états
d’âme, et la chose paraît d’autant plus incongrue que toute leur
vie ils auront été tenus au secret. Ce qu’ils ont fait et vu
n’était pas drôle, et comme si ce qu’ils pensent avoir à dire
n’était pas suffisant, on multiplie les images atroces. Ca commence
par le ciblage, en altitude, d’individus à éliminer au coin d’une
rue, jusqu’à l’explosion du missile qui les pulvérise. Les
violences de rue, les images de la prison sinistre de jérusalem, les
prisonniers qu’on secoue pour les faire parler, les carcasses
fumantes d’autobus que des kamikases ont fait exploser, etc.. Israël,
c’est donc cela. Quelle horreur !
Ceux qu’on fait parler ici auront toujours
été pris en tenaille entre des exigences contradictoires :
faire en sorte, en usant au besoin de moyens pas très
recommandables, que le nombre des attentats diminue, et ne pas aller
si loin dans la répression que, par un effet pervers, la répression accroisse la violence et le nombre des attentats. On le voit bien
lorsque le journaliste demande à l’un si telle pratique était bien
morale « Il n’y a pas de morale chez les terroristes »,
répond-il, et d’ajouter, pour illustrer cette mise entre parenthèses de la morale du côté du Shin Beth : « avec
une bombe d’une tonne, on oublie la morale ». C’est dire que le
bonhomme, au fond, n’accepte, en fait de reproches, que ceux que sa
propre morale lui inspire. Et un autre, à la fin du film, confesse :
« quand tu quittes le Shin Beth, tu deviens un peu gauchiste ».
Politiquement, ces anciens du Shin Beth
n’ont pas plus de certitudes concernant les solutions qu’il faudrait
envisager, que la plupart des politiques. Il m’a semblé que l’un au
moins paraissait croire que la politique de Rabin était la bonne,
mais il y a de moins en moins de gens qui le pensent, dont je suis. En fait,
ils sont seulement dégoûtés de devoir s’être comportés
eux-mêmes, face aux terroristes, en usant des méthodes du
terrorisme lui-même.
La manière dont le film est monté,
avec une convergence à la fin de formules qui condamnent toutes plus
ou moins explicitement la suite des politiques d’Israël vise, on
s’en douterait, à illustrer la doxa qu’attend forcément le Français
moyen et à le pousser encore une fois, autant que faire se peut,
vers l’antisionisme.
A ce citoyen-là, il conviendrait quand
même de proposer l’expérience de pensée suivante : un même
film interrogeant les responsables de la violence dans la région,
les Haniyeh, les Mechaal, les Nasrallah. Ont-ils, ceux-là, les mêmes
scrupules de conscience ? Quand des femmes et des enfants ont
été égorgés en Israël, ils ont applaudi, félicité les
« héros », et fait distribuer des friandises dans les
rues pour fêter l’événement.
Et nos soldats français au Mali, ou du
côté de Mossoul ? J’entendais ce matin à onze heures une
émission sur France culture, à propos de Mossoul. On n’y fait pas
de prisonniers, comme je vous le faisais remarquer dans une
intervention plus haut, on élimine purement et simplement les
jihadistes. Ca ne doit pas être très beau à voir, mais le moyen de faire autrement ?
Je trouve que ces anciens chefs du Shin
Beth auraient mieux fait d’enterrer leurs états d’âme, parce qu’il
y a fort peu de chances qu’on voie un jour leurs homologues d’autres
pays, dont le nôtre, s’appesantir jamais sur les horreurs qu’ils
auront été forcés de commettre au service de l’Etat.