@Fergus
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https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0600263971707-gilets-jaunes-une-revolte-de-sortie-de-crise-2226724.php
"La nuit fait de bien belles images. Il y a
dix-huit mois, un homme jeune et seul traversait la cour du Louvre pour
venir célébrer sa victoire, sous l’oeil des caméras
. Emmanuel Macron, qui venait d’être élu président de la République
française, regardait loin devant, plein ouest, du côté de la place de
l’Etoile. Mais il ne pouvait pas voir les incroyables scènes de guérilla
urbaine qui s’y dérouleraient dix-huit mois plus tard, avec des
dizaines de voitures incendiées, un Arc de triomphe tagué, une Marianne
énucléée.Les cavaliers de l’apocalypse, rue Roy, Paris, 1er décembre 2018 © Mathias Zwick https://t.co/UjD50FAmYM pic.twitter.com/uqunIsAEzr
Autant dire que le président a un problème majeur à régler. Paris a vécu l
es émeutes les plus violentes
depuis un demi-siècle. Il y a là une question essentielle de sécurité
et de maintien de la paix civile. Pas simple à traiter : si les
émeutiers ne sont pas des damnés de la terre (ils volent des bouteilles
de whisky plutôt que des paquets de pâtes), ils n’en sont pas moins des
milliers. Bien organisés, très outillés et extrêmement déterminés. C’est
un problème technique, qui doit être résolu par les forces de l’ordre.Ignorés de la République.Le
problème majeur, lui, est politique. Depuis mi-novembre, Emmanuel
Macron affronte une révolte inédite. Les « gilets jaunes » voulaient
d’abord protester contre la hausse des taxes sur les carburants,
exprimer leur désespoir, réclamer de la considération. Ils n’en
pouvaient plus d’être les ignorés de la République. Ils ont ensuite
élargi leurs revendications et réclamé la démission de Macron.Mais ces « gilets jaunes » sont peu nombreux.
Le ministère de l’Intérieur en a recensé 283.000 le 17 novembre, 166.000 le 24 et 136.000 le 1er décembre.
Si ces chiffres sont discutables, d’autant plus que le mouvement est
éparpillé, il paraît en revanche peu contestable que les manifestants
sont beaucoup moins nombreux que ceux d’autres défilés. En 2010, le même
ministère de l’Intérieur en avait recensé plus de 1 million contre la
réforme des retraites, un million qui n’avait rien obtenu. Sur les
images diffusées à profusion par les chaînes d’info apparaissent tout au
plus quelques dizaines de « gilets jaunes » - sauf à La Réunion. Sans
casse, le mouvement serait marginal.Très ciblée, très approuvée.
Pour l’équipe au pouvoir, le vrai problème est ailleurs : c’est le soutien massif des Français à ce mouvement marginal.
Trois sur quatre , voire cinq sur six y seraient favorables (
selon la façon dont le sondeur pose la question
). Impossible pour le gouvernement d’ignorer la défiance du peuple.
Surtout qu’il a encore dans ses cartons une palanquée de changements
ambitieux.A vrai dire, ce n’est pas la
première fois que survient une rébellion très ciblée qui est très
largement approuvée par l’opinion publique. C’est même un classique. Les
manifestations contre la réforme des retraites de 2010 avaient
l’approbation de 70 % des Français. Tout comme celles de 2006 contre le
contrat première embauche, réservé aux jeunes qui pouvaient être plus
facilement licenciés. En 1995, les deux tiers des Français exprimaient
leur sympathie pour la grève de la SNCF et de la RATP contre la réforme
des régimes spéciaux de retraite.À lire aussi
Macron et la réforme de la SNCF
Ces
mouvements ont un point commun : ça va plus mal au moment où ça devrait
aller mieux. Le politique part dans le rouge alors que l’économie est
revenue dans le vert. En 1995, la France commençait à peine à se
remettre de la récession de 1993. Un nouveau président, Jacques Chirac,
avait promis de lutter contre la fracture sociale. C’est le moment que
choisit son Premier ministre, Alain Juppé, pour s’attaquer aux régimes
spéciaux. Même si son projet était parfaitement justifiable pour des
raisons de justice sociale, il devra retirer piteusement son projet.
Deux ans plus tôt, son prédécesseur, Edouard Balladur, avait pourtant
fait passer comme une lettre à la poste le durcissement des retraites du
privé. Mais le pays était en pleine récession.Moyen inacceptable.Même
scénario en 2006. L’économie avait frôlé la récession en 2003, dans la
foulée de l’explosion de la bulle Internet. L’emploi avait beaucoup
tardé à redémarrer. Et au moment où le chômage baisse enfin, le Premier
ministre Dominique de Villepin invente un système où les entreprises
peuvent mettre un jeune à la porte sans raison. Le but était de
faciliter l’embauche des jeunes. Mais le moyen était inacceptable pour
les syndicats d’étudiants qui menèrent la lutte - et la gagnèrent.L’histoire
est un peu différente cette fois-ci. L’économie française a encaissé
deux chocs en 2008 puis en 2011, suivis de trois années de stagnation
sans précédent. Elle a commencé à frémir en 2015 avant de dépasser enfin
les 2 % en 2017. Et c’est le moment que choisit le gouvernement pour
accélérer la hausse des taxes sur l’essence, là encore avec
d’excellentes raisons. La flambée du pétrole a accentué la pente. Et les petits revenus
qui n’ont d’autre choix que de prendre la voiture pour aller
travailler à 20 ou 50 kilomètres de chez eux ont enfilé leurs « gilets
jaunes ».Revendications salariales.Pour le gouvernement, la sortie de crise
s’annonce très, très compliquée. Les entreprises sont elles aussi
concernées, même si elles ont été pour l’instant épargnées. Si les
casseurs sont des milliers et les « gilets jaunes » des dizaines ou des
centaines de milliers, il y a ici des millions d’hommes et de femmes. La
grogne monte pour les mêmes raisons, sur fond d’inflation requinquée et
de profits élevés. Les revendications salariales ont déjà provoqué des
grèves dans les raffineries de Total et à la banque BNP Paribas
. La tension monte chez Peugeot Citroën. Les sorties de crise sont
souvent difficiles. Surtout quand la crise suivante semble déjà
s’esquisser." Jean-Marc Vittori