@Gollum
Oui, tout
cela est passionnant. Inépuisable. L’article de Cairn est très
instructif. Je ne nie pas la richesse conceptuelle de l’œuvre de
Tolkien, sa pertinence en tant que dénonciation de notre société.
Quant à son rapport au catholicisme, c’est un domaine que
je n’ai absolument pas voulu aborder dans l’article, précisément
pour éviter ce genre de débat. C’est pourquoi j’ai pris Homère
comme point de comparaison.
Dans
tout ce que vous écrivez, je retrouve vraiment le point de fracture
entre vous et moi. Vous relevez – à juste titre – une continuité
dans le monde de Tolkien entre la nature et la société, continuité
qui a été brisée par le monde moderne corrompu. Mais précisément,
toute la Révélation biblique vient briser cette continuité à
laquelle aspiraient les civilisations traditionnelles. Et Tolkien, en
voulant rétablir cette continuité « traditionnelle » se
démarque en réalité de la Révélation biblique. Je vous cite un
passage vraiment fondamental de L’Ethique de la liberté de Jacques
Ellul :
« Il
y a une unité de l’homme à la nature, l’homme est dans cette
nature. Il lui appartient. Il est dans la lignée des animaux – et
de la même façon l’homme est inclus dans la société : il
ne se distingue pas d’elle. (…) Il y avait une continuité entre
Nature-Société-Homme. Or, ce qui est annoncé dans l’Ancien
Testament, c’est précisément la négation de cette continuité.
Ce qui est annoncé, c’est que le monde dont l’homme s’est
entouré est destiné à s’effondrer parce que ce n’est pas à
cela que Dieu a appelé l’homme. (…) Or, tout ce que l’Ancien
Testament annonçait a été accompli, réalisé, vécu une fois pour
toutes par le Christ. Il est alors vraiment le signe de contradiction
qui provoque toutes les ruptures. L’unité créée par l’homme
dans sa société est rompue, parce qu’elle est rétablie avec
Dieu. La continuité entre la nature et l’homme est brisée, parce
que l’homme retrouve sa place de créature unique destiné à
diriger cette création qui lui est remise comme objet. La souffrance
et la mort ne sont plus ou niées ou mythisées, mais regardées en
face, assumées par Dieu même ; acceptées comme grâce et
promesse. (…) Christ est vraiment la présence du Dieu terrible
dont on dit que s’il met le pied sur la terre, les montagnes
éclateront, les fleuves se tariront, les collines s’effondreront,
la terre se fendra… Ces images sont réelles : la présence du
Christ au milieu des hommes a littéralement fait éclater les
relations humaines, les institutions, les États, les groupes. Tout
ce que l’homme avait civilisé, normalisé, unifié (dans la
séparation d’avec Dieu) est remis en question, tout apparaît
esclavage là où on disait ordre, contrainte là où on disait paix,
injustice là où on disait droit, mensonge là où on disait
religion, faux-semblant là où on disait nature, illusion là où on
disait dieux. Ainsi la présence du Christ rend la vie de cet homme
parfaitement invivable, la civilisation radicalement viciée, la
société complètement intenable. Une seule chose subsiste, c’est
l’amour. »
Il
en résulte que, pour un chrétien, il n’y a pas d’équilibre à
trouver avec le monde, avec la nature. La vie chrétienne est
proprement invivable, et vous n’avez pas fait faute de me le
rappeler ici lors de nos nombreux échanges. C’est un paradoxe
auquel le chrétien est confronté, et lui seul, puisque le
non-chrétien s’intègre toujours dans une morale mondaine qui lui
sert d’oreiller et qui l’intègre à la société : par
exemple l’écolo-socialisme à la Cabanel. Bref, tout cela nous
entraîne bien loin du propos de l’article. Mais c’est vraiment
ce qui distingue, selon moi, le monde de Tolkien tel que vous me le
décrivez – le monde traditionnel – d’une position
authentiquement chrétienne basée sur la Révélation biblique.